chapitre 11

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Lyon, 23 juin 2025

David gare la voiture devant le Scarlet. Comme par hasard, une place libre les attend juste devant l’entrée, comme si le destin les avait guidés jusqu’ici. En descendant du véhicule, Laurie prend le temps d’observer l’établissement qui se dresse devant elle. Elle se dit que, si elle était passée par ici lors d’une simple promenade, elle n’y aurait sans doute pas prêté attention. Vu de l’extérieur, le Scarlet ressemble à n’importe quel club un peu branché, presque une boîte de nuit : façade sobre, lumières tamisées derrière les vitres teintées, un discret néon rouge qui clignote au-dessus de la porte. Le club est niché dans une petite ruelle, légèrement à l’écart de l’agitation principale. L’endroit a ce mélange de mystère et de banalité qui attire les regards sans vraiment révéler ce qui se passe à l’intérieur. Laurie tourne lentement la tête de droite à gauche, scrutant les façades voisines, attentive à la moindre présence inhabituelle. Ses yeux s’arrêtent sur une caméra de surveillance fixée juste au-dessus de la porte d’entrée. Elle note aussitôt dans son carnet de demander au gérant l’accès aux images, dans l’espoir qu’elles puissent fournir des indices. Peut-être permettront-elles de repérer certains clients réguliers, des comportements suspects, ou simplement d’éclairer les derniers jours avant le meurtre de Laura. Chaque détail pourrait s’avérer crucial.

— Dis donc, faut connaître, j’imagine. On n’arrive pas là par hasard.

— Non, c’est sûr. Un club de strip-tease, tu y vas par bouche-à-oreille ou après quelques

recherches sur Internet.

— D’ailleurs, celui-ci a de très bons avis. Et Laura semblait être très appréciée des clients,

d’après ce que j’ai lu.

— Ah, je vois que tu t’es renseignée ! Tu as bien bossé ton sujet ! lance David avec un

grand sourire accompagné d’un clin d’œil complice.

Ils se dirigent vers la porte du club. Malgré l’heure encore précoce, le Scarlet semble déjà ouvert, les lumières tamisées filtrant à travers les vitres teintées, laissant deviner la scène intérieure. Un portier massif, bras croisés, les observe attentivement depuis l’entrée. Il paraît surpris de voir arriver si tôt un couple qu’il n’a jamais vu auparavant. Son regard se durcit, prêt à leur barrer le passage. Juste au moment où il s’avance vers eux, David et Laurie sortent, parfaitement synchronisés, leurs cartes de police bien en évidence. Le portier s’arrête net, un léger temps d’hésitation dans ses yeux.

— Police. Nous souhaiterions voir le patron, s’il vous plaît, annonce David.

— Pourquoi ? Qu’est-ce que vous lui voulez ?

— Nous voudrions lui parler d’une de vos danseuses, Laura Walter, intervient Laurie,

espérant qu’une voix féminine apaise un peu la tension.

À ces mots, le gorille s’écarte et leur indique le chemin du bureau. Pour y accéder, ils doivent traverser l’ensemble du club. Laurie observe ce lieu insolite pour elle. Son regard se pose sur la scène centrale, dominée par une barre de pole dance. Quelques clients sont déjà installés, exclusivement des hommes, plutôt mûrs pour la plupart. Le club n’est pas plein, ce qui est normal à cette heure, mais Laurie est surprise qu’il y ait déjà autant de monde, tous absorbés par le spectacle. Sur scène, une jeune femme blonde commence son numéro. Elle porte un petit haut à franges et à paillettes, façon maillot de bain, des bas résille rose fluo et un string presque invisible. Elle ondule autour de la barre, se trémousse, joue avec sa langue. Sans jamais interrompre sa danse, elle entreprend de se déshabiller lentement. Ses mains glissent dans son dos pour défaire le nœud de son haut, avec une lenteur calculée, presque cérémonieuse, afin de prolonger le suspense et de nourrir le désir des spectateurs. Toujours avec grâce et sensualité, elle se laisse glisser au sol, rampe sur quelques centimètres, puis se retourne sur le dos, seins nus, avant de se cambrer pour se redresser avec une fluidité hypnotique. Laurie se surprend à trouver la scène étrangement sensuelle. Bien qu’elle ne soit pas attirée par les femmes, elle sent une vague de trouble, un frisson inattendu au creux du ventre. À cet instant, elle prend pleinement conscience du talent de cette danseuse, de la maîtrise parfaite de son corps, de l’art précis et calculé qu’elle est en train d’exécuter. Elle secoue légèrement la tête pour chasser ses pensées et rejoint David, qui n’a pas manqué d’observer son trouble avec un mélange d’amusement et de curiosité.

— Alors, ça te plaît ? Tu veux que je t’offre une danse privée ?

— Arrête tes bêtises. J’analyse pour les besoins de l’enquête.

— Bien sûr… je te crois.

Ils arrivent devant le bureau. David frappe brièvement, puis entre sans attendre de réponse. Le patron lève les yeux vers eux, surpris, mais nullement inquiet, comme s’il connaissait d’avance le motif de leur visite. Peut-être qu’après les avoir laissés rentrer, le videur s’est empressé de prévenir son patron de la présence de deux policiers dans son club.

— Bonjour. Que puis-je faire pour vous ?

— Nous voudrions vous parler de l’une de vos danseuses, Laura Walter.

— Est-ce qu’elle a des ennuis ? Elle n’est pas venue travailler hier, et Cindy, qui vit avec

elle, ne l’a pas vue depuis deux jours.

— Justement. Nous enquêtons sur son meurtre.

— Son… quoi ? Vous êtes en train de me dire que Laura est morte ? Mais quand ?

Comment?

— Il y a deux jours. Nous l’avons retrouvée brûlée dans une voiture. Elle était déjà morte

avant l’incendie.

— Et… comment est-elle morte ?

— Elle a été étranglée.

Le patron pâlit instantanément, ses traits se crispant légèrement. David et Laurie ne le quittent pas des yeux, scrutant chaque micro-expression, analysant le moindre mouvement de ses mains, la contraction de ses muscles faciaux, le plus petit détail susceptible de le trahir. Mais rien. Aucun tressaillement suspect, aucune hésitation dans sa voix. Il semble sincèrement bouleversé par ce qu’il apprend, comme si cette enquête venait de lui tomber dessus à l’improviste. Manifestement, il n’était au courant de rien. Son regard trahit un mélange de surprise et d’inquiétude, mais aucun signe de culpabilité ne transparaît.

— Si je peux vous aider à coincer celui qui lui a fait ça, je suis à votre disposition.

— Depuis combien de temps travaillait-elle ici ?

— Trois ans. Elle avait besoin d’argent.

— Est-ce qu’elle avait des dettes ? Elle devait de l’argent à quelqu’un ?

— Non, je ne crois pas. Mais elle avait besoin de travailler pour vivre, comme tout le

monde.

— A-t-elle eu des problèmes avec des clients ?

— Non, jamais. Elle était appréciée, douce, professionnelle. Certains soirs, il y avait la

queue pour une danse privée avec elle.

— Proposez-vous des « extras » ici ? demande Laurie.

— Des extras ?

— Des rapports sexuels contre de l’argent. Des prestations de call-girl ?

— Absolument pas. Je ne suis pas un proxénète.

Laurie acquiesce calmement.

— Savez-vous si Laura avait une autre activité en dehors de chez vous ?

— Je n’en sais rien. Et je vous avoue que je ne suis pas du genre à fliquer mes filles. Une

fois sorties de ce bar, elles font ce qu’elles veulent, ce n’est pas mon problème. Tout ce que je leur demande, c’est d’être à l’heure, toujours présentables, et de ne pas ramener leurs petits amis ici.

— Est-ce que Laura en avait un ?

— Je vous l’ai dit, je ne sais rien de la vie privée de mes filles en dehors de mon

établissement.

— J’ai vu en arrivant que vous aviez une caméra vidéosurveillance à l’entrée du club

dehors. Il nous faudrait les enregistrement de la semaine qui a précédé la mort de Laura.

— Je demanderais à mon agents de sécurité de vous envoyer les copies par mail.

— Merci, monsieur. Serait-il possible d’interroger les danseuses présentes aujourd’hui ?

— Oui. Votre collègue peut se rendre dans les loges pour leur parler. Mais elle seule : les

hommes sont interdits derrière le rideau.

Laurie se rend donc seule dans les loges. Elle arpente les couloirs étroits, observe le va-et-vient des danseuses, la fébrilité de celles qui se préparent à monter sur scène, l’effervescence mêlée à une routine bien rodée. Elle passe la tête par une porte d’où s’échappent plusieurs voix, frappe doucement, entre et se présente. Elle fait la connaissance de trois danseuses, toutes âgées d’une vingtaine d’années, concentrées sur leurs répétitions et l’ajustement de leurs tenues. Laurie les interroge sur Laura, ses fréquentations, ses clients, notamment les habitués. Elle leur demande si certains se montraient particulièrement insistants ou revenaient plus souvent ces derniers temps. Les réponses sont brèves et cordiales, mais elles n’apportent rien de nouveau. Laurie leur demande alors si elles savent où elle pourrait trouver Cindy. Les filles lui expliquent qu’elle ne sera là que le soir, à partir de vingt heures, et qu’elle montera sur scène pour son premier show à vingt et une heures. Laurie leur laisse sa carte de visite, en insistant sur l’urgence et l’importance qu’elles puissent la contacter dès que possible. Elle quitte les loges, reprenant son souffle dans le couloir moins animé, et rejoint David. Il est déjà dix-sept heures, et leur journée touche à sa fin. David la dépose devant chez elle avant de repartir de son côté, tandis que Laurie reste un instant à observer le trottoir, songeant aux prochains éléments qu’elle devra recueillir pour faire avancer l’enquête.

Alors qu’elle s’apprête à s’installer sur son canapé avec son plateau-repas, le téléphone de Laurie vibre. Un numéro inconnu s’affiche.

— Agent Laurie Morel ?

— Oui, c’est moi. Qui est à l’appareil ?

— Cindy Brandt, la colocataire de Laura. Vous vouliez me parler. On m’a dit que c’était

urgent. Vous savez où elle est ?

— Oui… je suis désolée de vous annoncer ça ainsi, mais Laura est morte. Elle a été tuée il

y a deux jours.

À l’autre bout du fil, Cindy étouffe un sanglot. Elle n’arrive plus à parler. Laurie prend doucement le relais.

— Est-ce que nous pourrions nous voir demain pour en parler ?

— Oui… Retrouvez-moi au Café des Délices, dans le deuxième arrondissement, vers onze

heures.

— D’accord. À demain. Et bon courage pour ce soir.

Laurie raccroche enfin, posant délicatement son téléphone sur la table basse. Elle termine son repas avec un peu plus de lenteur, le goût à peine perceptible tant son esprit est ailleurs. Une fois sa dernière bouchée avalée, elle s’allonge sur le canapé, la tête reposant sur un coussin. Elle cherche distraitement un programme à la télévision, espérant quelque chose qui lui permette d’échapper à ses pensées et de se vider l’esprit, mais rien ne parvient vraiment à capter son attention. La fatigue, pourtant, prend peu à peu le dessus. Ses paupières deviennent lourdes, ses muscles se relâchent. La télévision continue de diffuser des images floues, une lueur bleutée dans la pièce qui s’assombrit progressivement. Finalement, elle s’abandonne au sommeil, ses pensées se dissipant lentement, tandis que la nuit tombe doucement sur la ville, enveloppant l’appartement d’une obscurité apaisante mais silencieusement oppressante.

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