chapitre 12

8 minutes de lecture

Normandie, cinq ans plus tôt

Je suis inquiète. J’ai du mal à dormir, je tourne et me retourne dans mon lit, incapable de trouver le repos. Depuis quelques jours, une idée tourne en boucle dans ma tête, sans me laisser le moindre répit : en regardant la date sur le calendrier, je me suis rendu compte que je n’avais pas eu mes règles depuis plus d’un mois. Nous sommes en plein milieu des vacances d’hiver. Profitant d’un moment où Dylan est au travail, je décide de sortir rapidement à la pharmacie pour acheter un test de grossesse. J’ai besoin de savoir, d’être sûre. Peut-être qu’il ne s’agit que d’un léger retard, d’un cycle sauté, comme cela peut arriver. Le stress, les émotions et le rythme de la vie quotidienne peuvent perturber le cycle menstruel sans qu’une grossesse soit en cause. Ce n’est pas que nos relations soient fréquentes, au contraire. Même en me forçant, je n’arrive plus à en avoir envie, ni pour lui ni pour qui que ce soit d’ailleurs. Et je n’ai pas intérêt, de toute façon. Mon désir, Dylan n’en a jamais tenu compte. Pour lui, son plaisir passe avant tout, avant moi, avant tout le reste. Je l’ai compris au fil de ces dernières années. Si je refuse de coucher avec lui, il me le fait payer : d’abord par ses mots, puis par ses gestes, et ça finit toujours pareil. Lui sur moi. Lui en moi. Et moi qui déconnecte, qui mets mon esprit et mon corps en veille, comme si je n’existais plus vraiment. Et toujours, après, viennent les excuses. Toujours accompagnées de cette phrase qui revient comme un refrain obsédant : c’est de ma faute. En tant que sa compagne, presque sa femme, j’ai des devoirs. S’il a envie, je dois obéir.

Avant de rentrer à la maison, je décide aussi de passer au supermarché pour acheter quelques bricoles, histoire de justifier mon absence si jamais il est rentré avant moi. Ces derniers temps, il est plus tendu que jamais. Sa promotion l’a rendu nerveux, exigeant, imprévisible. Il dit que c’est à cause de moi. Et à force de me le répéter, parfois, je finis presque par le croire.

Quand je rentre enfin, la maison est silencieuse. Trop silencieuse. Je me débarrasse de mes affaires, range mes courses dans les placards et le réfrigérateur, puis je monte m’enfermer dans les toilettes pour faire le test. Une fois fait, je le pose sur le rebord du lavabo de la salle de bain. Je m’adosse contre le mur et, d’un coup, mes jambes me lâchent. Je glisse lentement jusqu’au sol et me retrouve assise par terre, à attendre. Attendre de savoir si ma vie va encore changer.

Trois minutes d’attente. Trois minutes qui me paraissent une éternité. Quand on attend quelque chose, les minutes sont toujours interminables, comme si le temps s’étirait exprès pour nous torturer. Et d’un coup, les questions se bousculent dans ma tête. Et s’il rentre ? Et s’il voit ? Et si c’est positif ? La sonnerie retentit. Je me redresse avec difficulté. Mes mains tremblent quand je retourne le test. Machinalement, comme n’importe quelle personne dans le même cas que moi l’aurait fait, je porte ma main à ma bouche, choquée par le résultat que j’ai sous les yeux.

Positif. Je suis donc réellement enceinte. La peur me traverse comme une décharge électrique. Je jette le test dans la poubelle, bien enfoui sous d’autres déchets. Je me lave les mains, mécaniquement. Je reste longtemps immobile devant le miroir. Un bébé. Dans ce monde-là. Dans cette maison-là. Avec lui. Une part de moi espère que ça changera Dylan. Qu’il deviendra plus doux. Qu’il s’arrêtera. Une autre part, plus sombre, et sûrement plus vraie aussi, murmure déjà que rien ne changera. Que ce bébé ne sera jamais en sécurité ici. Que moi non plus.

Dans les jours qui suivent, je prends rendez-vous chez la sage-femme. Elle est douce, rassurante. Lors de l’échographie, je vois cette petite vie qui commence. Mon cœur se serre. Malgré tout, je l’aime déjà. Et en même temps, une peur immense m’envahit : comment protéger un enfant quand je ne suis même pas capable de me protéger moi-même ?

Les semaines passent. Les coups aussi. La sage-femme s’inquiète pour mes reins, les résultats des prises de sang ne sont pas très bons. Lors de nos rendez-vous réguliers, je cache les bleus, les douleurs, les silences. Je mens. Toujours. Quand arrive la fin du premier trimestre, je n’annonce ma grossesse qu’à mes collègues. Dylan ne sait rien. Je fais tout pour que ça reste ainsi.

Et puis un soir, je m’endors sur le canapé en attendant qu’il rentre à la maison. Quand il arrive enfin, il voit que rien n’est prêt : la table n’est pas mise, le dîner est froid. Il me trouve couchée sur le canapé et sa colère éclate. Il hurle. Je me réveille en sursaut. Je saute sur mes pieds et me retrouve face à lui. Les gestes prennent le relais des mots. Une gifle. Puis une autre. Je suis déséquilibrée et je tombe au sol. Mon premier réflexe est de protéger mon ventre. Je me recroqueville. Je supplie. Mais il frappe encore. Et encore. Je sens une douleur fulgurante dans le dos, puis dans la tête, et enfin dans le ventre. Et d’un seul coup, tout s’arrête. Je sens quelque chose couler entre mes cuisses. J’y pense un instant. Non, je ne me suis pas uriné dessus. Je baisse les yeux et je la vois. Cette mare de sang sous moi. Je lève la tête et je croise son regard. C’est pour ça qu’il s’est arrêté. Parce qu’il a vu le sang. Je me sens faible, soudain. Nauséeuse. Et puis plus rien. Il fait tout noir. Je viens de perdre connaissance.

Dylan, lui, ne prend pas le temps de réfléchir. Il me prend dans ses bras et me porte jusqu’à la voiture. Il roule vite. Très vite. Quand on arrive devant l’entrée des urgences, il gare la voiture sur les emplacements réservés aux ambulances et aux pompiers. Il s’en fiche. Déjà, du personnel de la sécurité vient à sa rencontre.

— Monsieur, vous n’avez pas le droit de vous mettre ici. Remontez dans votre voiture et

allez-vous garer sur le parking prévu à cet effet. Monsieur, vous m’entendez ? Vous ne pouvez pas rester là !!

Alors qu’il me sort de la voiture, toujours inconsciente, les agents de sécurité remarquent tout de suite mes vêtements imbibés de sang. Ils comprennent l’urgence de la situation et décident de nous escorter jusqu’au personnel médical. On m’allonge sur un brancard et on m’installe dans une salle de trauma, comme ils disent dans leur jargon. Les médecins s’activent autour de moi. Ils me prennent en charge pour un polytraumatisme. On me pose des perfusions, on me fait des prises de sang, on me prend la tension. Face à mon inconscience, ils me font des tests neurologiques. Ça court dans tous les sens, les voix se croisent, les ordres fusent à travers la pièce. L’un des médecins attrape un appareil d’échographie portable posé à portée de main et passe la sonde sur l’ensemble de mon abdomen à la recherche d’une hémorragie interne. Mais ce qu’il découvre le surprend encore plus. D’un coup, un grand silence s’installe. On n’entend plus que les bips calmes et réguliers de ma fréquence cardiaque, ainsi que des bips bien plus rapides. Puis les cris reprennent.

— Bipez la gynécologue de garde en urgence, elle est enceinte !

Dylan est là, devant le box, sonné par cette dernière phrase que ce médecin qu’il ne connaît pas vient de prononcer. Enceinte ?! Mais… de combien ? Très rapidement, la gynécologue arrive.

— Je vous écoute, qu’est-ce qu’on a ?

— Femme de vingt-cinq ans, inconsciente après une chute dans les escaliers. Elle présentait

un saignement visible entre les cuisses. À l’échographie, on a vu qu’elle était enceinte, alors on t’a bipée.

— Qui l’a amenée ici ?

— Son mari. Il est juste devant la porte.

— Et il ne vous avait pas dit qu’elle était enceinte ?

— Non. Il ne devait pas le savoir.

— Et il n’a pas appelé les pompiers après la chute de sa femme ?

La gynécologue fronce les sourcils.

— D’accord. Donnez-moi l’échographe que je regarde.

Elle observe l’écran quelques secondes. Cette fois-ci, il n’y a plus de bip. Plus rien. Elle relève brusquement la tête.

— Vous êtes sérieux ? Comment est-ce possible qu’il ne sache pas que sa femme est

enceinte de cinq mois ?

— Cinq mois ?!

— Oui, messieurs. Et malheureusement, j’ai la mauvaise nouvelle de vous annoncer que le

bébé n’a pas survécu à la chute… si chute il y a eu. On l’envoie immédiatement au scanner pour vérifier s’il y a d’autres lésions internes. Et vous gardez un œil sur le mari.

S’ensuit une nouvelle agitation. Une véritable batterie d’examens complémentaires est lancée. On m’installe dans une chambre, et les infirmières passent régulièrement pour assurer la surveillance. Elles ont aussi pour consigne de ne pas laisser la porte de ma chambre fermée quand Dylan est auprès de moi. Quelques heures plus tard, je commence à émerger. Je fronce les yeux et les sourcils. J’ai mal à la tête, et à plein d’autres endroits d’ailleurs. La lumière me gêne. Les médecins viennent me rejoindre dans ma chambre le lendemain. Ils font le point sur les blessures qu’a entraînées cette « chute dans l’escalier ». Quand j’entends ces mots, je ne peux m’empêcher de tourner mon regard vers l’homme assis à côté de moi. Il a menti à tout le monde pour cacher ce qu’il a fait. D’un coup, je réalise. Je commence à ouvrir la bouche et à émettre quelques mots.

— Et le…

Mais je m’arrête. Dylan est là, juste à côté de moi. Je ne peux pas prononcer ce mot devant lui. Mais le médecin comprend ma question et enchaîne.

— Le bébé ? Malheureusement, je suis désolé. Il n’a pas survécu.

Mon cœur se brise. Une douleur absolue. Insondable. Mais je garde tout à l’intérieur. Je ne veux pas lui montrer ce que je ressens. Et pourtant… dans ce chaos, une autre pensée surgit. Horrible. Honteuse. Inavouable. Une part de moi est soulagée. Soulagée que cet enfant n’ait pas à naître dans la violence. Soulagée qu’il n’ait pas à connaître la peur, les cris, les coups. Soulagée qu’il ne devienne pas une arme de plus entre les mains de Dylan. Je me hais d’avoir pensé cela. Je me hais de l’avoir ressenti. Mais c’est là. Comme une vérité que je n’ose même pas regarder en face. Je n’ai pas su protéger mon bébé. Et en même temps… peut-être que, sans le vouloir, je lui ai évité pire encore. Quand je rentre à la maison quelques jours plus tard, je m’enferme dans ma chambre. Je ne mange presque plus. Je ne parle plus. Je m’éteins lentement. En deux mois, je perds plus de dix kilos. À la rentrée, mes collègues ne me reconnaissent plus. Mon sourire a disparu. Ma lumière aussi. Je ne suis plus qu’une coquille vide. Une femme qui a perdu son enfant. Et qui, au fond d’elle-même, porte à jamais la culpabilité d’avoir, une seconde, souhaité qu’il parte pour être libre.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire lola moon ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0