chapitre 13

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Lyon, 24 juin 2025

En arrivant ce matin, Laurie grimpe quatre à quatre les marches qui vont la mener aux bureaux de son chef de section. Son pas est rapide, presque fébrile, porté par une excitation qu’elle ne cherche même plus à contenir. Ses talons claquent contre les marches de béton, résonnant dans la cage d’escalier encore silencieuse à cette heure matinale. Le commissariat s’éveille à peine. Quelques voix étouffées filtrent depuis les étages inférieurs, mêlées au bourdonnement monotone des néons qui ne s’éteignent jamais vraiment. Une odeur persistante de café froid et de papier froissé flotte dans l’air, familière, presque rassurante. Laurie, elle, traverse ce décor sans y prêter attention. Ce matin, quelque chose d’autre l’anime. Une intuition. Une avancée. Peut-être enfin une vraie piste. Elle dépasse un brigadier occupé à relire un dossier, évite de justesse un agent chargé de cartons d’archives, puis bifurque dans le couloir principal. Ses gestes sont vifs, son regard déterminé. À cette heure-ci, la plupart des bureaux sont encore calmes, figés dans cette accalmie trompeuse qui précède toujours l’agitation quotidienne. En passant devant le bureau de David, elle l’interpelle sans même ralentir.

— Salut, collègue, suis-moi, j’ai des choses à vous raconter.

À l’intérieur, David sursaute presque. Il relève la tête, les traits encore marqués par une concentration interrompue. Devant lui, l’écran de son ordinateur diffuse une lumière blafarde qui accentue sa fatigue. Des lignes de procédure, des tableaux, des notes éparses. Le quotidien.

— On va où ?

Laurie s’arrête à peine dans l’embrasure de la porte. Son sourire trahit une impatience contagieuse.

— Voir le chef, j’ai du croustillant pour vous.

David l’observe une seconde. Il reconnaît cette étincelle dans son regard. Celle qui annonce généralement une découverte intéressante… ou une complication majeure. Avec Laurie, les deux ne sont jamais très éloignées. Il pousse un soupir résigné, se lève, et lui emboîte le pas.

Il la retrouve au moment même où la main de Laurie s’apprête à rentrer en contact avec la porte du bureau. Après avoir à peine frappé et attendu la réponse, Laurie prend d’elle-même l’initiative d’entrer dans le bureau du chef, toute impatiente de leur faire part de l’avancée qu’elle a fait la veille au soir. Son visage rayonne d’un enthousiasme rare dans ces murs souvent trop sérieux. Elle leur raconte tout au sujet de l’appel qu’elle a reçu la veille au soir et de son rendez-vous avec la colocataire de la victime, prévu en fin de matinée. Chaque détail est livré avec précision, mais aussi avec cette vivacité qui la caractérise. Le chef l’écoute attentivement, les mains croisées devant lui. Lorsqu’elle termine, il esquisse un signe approbateur.

Le chef la félicite pour son initiative et David lui propose même de l’accompagner.

— C’est très gentil de ta part, mais je pense qu’il vaut mieux que j’y aille seule, qu’on parle

de femme à femme. Elle vient d’apprendre que sa collègue, sa colocataire et sûrement sa meilleure amie est morte, elle va être chamboulée. Ce ne sera pas le moment de la bousculer. Et puis franchement, qu’est-ce que tu veux qu’il m’arrive ? À cette heure-ci, le café sera sûrement plein. Je ne risque rien.

David la fixe quelques secondes, partagé entre inquiétude et résignation.

— Bon, d’accord. Mais s’il y a quoi que ce soit, tu m’appelles ! Et dès que vous avez fini

aussi, comme ça tu me dis tout ce que tu as appris et je commence les recherches s’il y a des éléments intéressants qui en ressortent.

Laurie affiche un sourire malicieux.

— Promis, papa !

Laurie lui adresse un grand sourire avant de lui déposer un baiser sur le haut du crâne, ce qui a le don d’agacer son coéquipier. David vire instantanément au rouge tomate, déclenchant un petit moment de flottement dans la pièce. Le chef, témoin amusé de la scène, ne peut s’empêcher de réprimer un léger rire moqueur. Il l’aime bien, cette nouvelle recrue. Elle casse un peu les codes du commissariat, bouscule les habitudes, et surtout, elle chamboule l’ours qu’était en train de devenir David depuis le départ de son précédent coéquipier, avec lequel il avait travaillé pendant des années.

Il est dix heures quarante-cinq lorsque Laurie arrive à la terrasse du Café des Délices.

La ville est déjà pleinement éveillée. Les conversations se mêlent au cliquetis des tasses, au souffle régulier de la machine à expresso, aux passages incessants des voitures qui glissent le long du boulevard. Une agitation ordinaire, presque apaisante, qui contraste violemment avec la nature des pensées de Laurie. Elle ne s’assoit pas immédiatement. Son regard balaie l’ensemble de la terrasse avec méthode. Une habitude devenue réflexe. Chaque table, chaque visage, chaque mouvement est enregistré, classé, évalué. Un couple absorbé dans une discussion animée. Un homme seul, penché sur son téléphone. Deux étudiants riant un peu trop fort. Rien d’anormal. Rien qui accroche réellement son attention. Pourtant, elle reste en alerte. Elle choisit une table légèrement en retrait, offrant un angle de vue confortable sur la rue et les entrées du café. Position stratégique. Toujours. Même pour un simple rendez-vous. Un serveur s’approche.

— Un café noir, sans sucre, s’il vous plaît.

La voix est posée, neutre, professionnelle. Tout chez Laurie respire le contrôle, mais sous cette façade, une impatience nerveuse s’installe. Elle consulte l’heure. Puis la rue. Puis l’heure à nouveau. L’attente commence. Les minutes semblent s’étirer, déformées par cette étrange dilatation du temps propre aux rendez-vous importants. Laurie laisse ses pensées dériver malgré elle. Une colocataire. Une amie proche. Une femme qui vient d’apprendre l’impensable. Comment réagit-on à l’annonce d’un meurtre ? Dix minutes plus tard, son attention se fige. Une silhouette traverse la rue. Une jeune femme, brune, mince, perchée sur des talons hauts. Ses gestes sont élégants, mais sa démarche manque légèrement d’assurance, comme ralentie par une fatigue invisible. Les lunettes de soleil, disproportionnées, dissimulent une grande partie de son visage. Laurie sait immédiatement. L’instinct. Encore. Elle l’observe s’approcher, analysant inconsciemment chaque détail : posture, respiration, tension corporelle. Lorsqu’elle arrive à sa hauteur, la jeune femme ne marque aucune hésitation et s’installe directement en face d’elle.

— Laurie Morel ?

— C’est bien moi.

— Enchantée, je suis Cindy.

La poignée de main est brève, fragile. Cindy retire ses lunettes, et la réalité apparaît sans filtre : des yeux rougis, gonflés, épuisés. Le visage d’une femme qui n’a pas dormi. Qui a trop pleuré. Qui refuse encore d’y croire. Un silence s’installe. Lourd. Presque palpable.

— Je peux vous appeler Laurie ?

— Je n’y vois pas d’objection.

Un silence pesant s’installe.

— Laurie, dites-moi… qu’est-ce qui est arrivé à Laura ?

La question tremble autant que la voix. Et Laurie sait déjà que, quelle que soit la douceur des mots employés, aucune formulation ne pourra atténuer la violence de la réponse.

— Laura a été tuée le soir du 21 juin.

Les mots tombent avec une brutalité silencieuse.

— Comment ?

Laurie lui explique tout ce qu’elle peut, avec douceur, sans rien cacher de l’essentiel. Sa voix est calme, posée, presque rassurante malgré la gravité de ses propos. En même temps, elle observe attentivement les réactions de Cindy, cherchant à déceler la moindre incohérence, la moindre hésitation suspecte. Cindy enchaîne les mouchoirs et les verres d’eau. Ses mains tremblent légèrement. Elle est complètement chamboulée par ce que Laurie est en train de lui raconter. Son visage se décompose peu à peu, comme si chaque phrase arrachait un peu plus de réalité à son esprit. Elle essaye tant bien que mal de se raccrocher à quelque chose, n’importe quoi, pour ne pas sombrer totalement. Puis Laurie prend la parole à son tour :

— Je voulais vous parler parce qu’en tant que collègue, colocataire et meilleure amie, vous

êtes sans doute la personne qui la connaissait le mieux. Et peut-être que certains détails pourront m’aider à trouver qui lui a fait ça. J’aimerais déjà savoir pourquoi on a retrouvé un sac plein d’argent liquide sous son lit. Est-ce qu’elle faisait des extras au club ?

— Vous voulez dire plus que des strip-teases ? Non, jamais. Au club, c’est interdit, et le

patron y veille.

— Alors d’où provient cet argent ? Elle avait une activité en dehors ?

Cindy hésite, puis finit par répondre, la voix plus basse :

— Oui… Comme elle avait vraiment besoin d’argent, quand les clients demandaient des

extras, elle leur donnait sa carte. Ils se recontactaient une fois qu’elle était sortie du club.

— Elle couchait avec eux pour de l’argent ?

— Oui, entre autres. Certains voulaient juste du sexe “classique”. D’autres cherchaient

plutôt une compagnie, un rôle de petite amie. Et puis il y avait une petite poignée de types bizarres…

— Bizarres comment ?

— Des jeux de rôles sexuels… un peu sadomaso.

— Elle faisait ça chez vous ?

— Non, jamais. C’était la règle absolue : ils ne devaient jamais savoir où on habitait. Soit

elle allait chez eux, soit dans des hôtels.

— Est-ce qu’il y a un client avec lequel elle aurait eu des soucis ?

— Non, pas vraiment. Pour la plupart, c’étaient devenus des habitués… mais elle m’a parlé

d’un certain Milan. Ces derniers temps, il venait presque tous les soirs au club. Et je sais qu’il faisait partie de ceux qu’elle voyait à l’extérieur. Une ou deux fois, elle est rentrée avec la lèvre fendue ou des marques sur le corps.

— Vous savez où je peux trouver ce Milan ?

— Non… et d’ailleurs, je ne l’ai pas revu depuis que Laura a disparu.

— Vous pouvez me le décrire ?

Cindy hésite. Ce n’est pas une simple recherche de souvenirs. C’est autre chose. Une gêne diffuse. Comme si évoquer cet homme suffisait à raviver un malaise ancien.

— Moins de quarante ans… brun… yeux marron…

Sa voix ralentit, se fait plus incertaine.

— Toujours très bien habillé. Trop bien habillé, même pour le club. Le genre d’homme

qu’on remarque tout de suite.

Laurie ne dit rien. Elle écoute. Elle observe.

— Mais ce n’était pas ça, le plus étrange…

Un bref silence.

— C’était son regard.

Les mots tombent avec une précision troublante.

— Un regard… froid. Calculateur. Comme s’il évaluait tout. Les gens, les situations…

Laura aussi. Il parlait peu, mais quand il ouvrait la bouche, tout le monde écoutait. Pas parce qu’il élevait la voix. Non… C’était pire que ça. Il dégageait quelque chose de… dominant. Sûr de lui. Presque dérangeant.

Chaque phrase affine le portrait.

— Un de ces hommes qui donnent l’impression de ne jamais douter. Qui semblent toujours

avoir un coup d’avance. Confiante, oui… mais d’une confiance qui mettait mal à l’aise.

Laurie sent une tension subtile s’installer en elle. Tout dans la description que Cindy fait de son ressenti envers cet homme lui rappelle Dylan. Ce regard noir qu’il pouvait avoir quand quelque chose le contrariait. Cette façon d’être quand il voulait obtenir quelque chose, que ce soit au boulot ou à la maison. À cette pensée, Laurie ressent de nouveau un frisson lui parcourir l’ensemble de la colonne vertébrale. Elle se reprend rapidement, essayant de feindre cette sensation pour ne pas qu’elle soit vue par la jeune femme qu’elle est en train d’interroger. C’est comme une perception primitive, difficile à rationaliser mais impossible à ignorer. Elle garde pourtant un visage neutre. Professionnel.

— Et Laura le voyait en dehors du club ?

Cindy hoche lentement la tête. Et dans ce simple geste, Laurie perçoit déjà la présence d’un danger qu’aucun rapport ne pourra jamais retranscrire fidèlement. Elle ressentit un frisson lui parcourir l’ensemble du dos, mais elle était incapable d’expliquer pourquoi. Un malaise diffus, presque instinctif. Elle prit sur elle et continua de questionner Cindy.

— Est-ce que vous connaissez son nom de famille ? Vous savez où il habite ?

— Non. Mais au bar, avec les relevés de carte bancaire, ils pourront peut-être vous

renseigner.

Laurie remercia longuement Cindy pour toutes les précieuses informations qu’elle venait de lui transmettre. Elle tenait enfin quelque chose de concret, une piste à suivre : l’ombre d’un suspect. Avant de rentrer au commissariat, elle décida de repasser au Scarlet afin de compléter ses informations. En chemin, elle appela David pour lui faire un point complet sur ce qu’elle avait appris.

Arrivée au Scarlet, Le videur la reconnaît et s’écarte sans un mot. Ce détail, anodin en apparence, rappelle à Laurie à quel point elle évolue désormais dans un monde où sa présence n’a plus rien d’exceptionnel. Laurie retrouve immédiatement cette atmosphère si particulière, impossible à confondre avec celle de l’extérieur. Ici, le temps semble fonctionner différemment.

La lumière artificielle efface toute notion d’heure, plongeant les lieux dans une pénombre étudiée où les couleurs se diluent dans des nuances rouges et ambrées. Rien à voir avec l’image nocturne et survoltée qu’elle avait découverte précédemment. À cette heure de la journée, le club respire autrement. Plus lentement. Plus étrangement. Quelques hommes sont déjà installés, silhouettes éparses disséminées autour de la scène centrale. Pas d’euphorie. Pas d’excitation bruyante. Seulement cette attention silencieuse, presque mécanique, tournée vers les danseuses qui enchaînent leurs mouvements sous une musique feutrée. Une routine. Un rituel. Laurie avance sans s’attarder. Cette fois, son regard ne s’attache plus au décor. Elle ne découvre plus les lieux. Elle les traverse avec un objectif précis, portée par cette tension familière des moments où une piste commence à prendre forme. Les regards glissent sur elle. Curieux. Méfiants. Parfois insistants. Elle y est indifférente. Elle atteint rapidement le bureau du patron et entre sans frapper.

— Mais allez-y, mademoiselle, entrez donc, ne vous gênez pas.

L’ironie dans la voix n’échappe pas à Laurie.

— Désolée, je n’ai pas de temps à perdre… Je pense que vous, comme moi, avez envie de

savoir qui s’en est pris à Laura. Alors, s’il vous plaît, aidez-moi en me communiquant les informations dont j’ai besoin.

Elle lui exposa les nouvelles informations qu’elle avait recueillies lors de son entretien avec Cindy, sans pour autant lui divulguer les activités extérieures que Laura pouvait avoir avec les clients du club. L’homme consulta son logiciel de paiement et lui fournit un nom : M. LYNDA Milan, ainsi que la banque à laquelle ses comptes étaient rattachés. Laurie lui demanda également d’envoyer au commissariat les bandes de vidéosurveillance de la sortie du club pour les jours précédant la disparition de Laura. En sortant du club, le soleil au zénith de ce mois de juin l’agressa par sa chaleur oppressante. L’air semblait lourd, presque étouffant. Elle sortit son téléphone de la poche arrière de son jean. Pour réussir à lire ce que lui affichait l’écran malgré la réverbération aveuglante, elle remit ses lunettes de soleil en place. Elle appela David afin qu’il analyse les images et tente de repérer ce fameux Milan. Quant à elle, elle décida de se rendre à la banque indiquée par les relevés de carte bleue que le club lui avait fournis. Après un peu de négociation avec la directrice de l’agence, elle parvint à obtenir l’adresse de leur suspect. De retour au commissariat, Laurie retrouva David assis devant son ordinateur, tellement absorbé par son travail qu’il ne remarqua pas tout de suite qu’elle était revenue. Elle fit le tour de son bureau et s’installa, elle aussi, devant son écran afin de taper son rapport sur tout ce qu’il s’était passé en ce début de journée. David releva finalement la tête pour souffler un coup et l’aperçut.

— Bien joué, ma belle. Tu as fait un sacré beau boulot d’investigation.

— Merci. Alors, qu’est-ce que tu as trouvé sur lui ?

— Rien. Il n’est sur aucun réseau social, inexistant sur Internet. C’est comme s’il n’existait

pas.

— On a des nouvelles des analyse ADN ?

— Ah ce propos j’ai une bonne est une mauvaise nouvelle. Je commence par laquelle ?

— Commence par la bonne.

— La bonne nouvelle c’est que Nathan a réussit a avoir de l’ADN à l’intérieur de la paire

de gant. Et autre bonne nouvelle elle match avec celle que Maurice à trouver sur les prélèvements vaginales.

— Ok merveilleux alors c’est quoi la mauvais ?

— On a aucune concordance dans nos fichiers. Ce mec n’est pas connue de nos services.

— Bon, au moins, on a l’adresse de ce Milan c’est déjà un début. On peut demander au

chef l’autorisation de se mettre en planque devant chez lui, non ?

— Oui, sans souci. Je suis encore sur les enregistrements que m’a fournis le club pour

essayer de repérer le lascar. Dès que je l’aurai identifié, je diffuserai sa photo à toutes nos équipes. Dis donc… cette enquête sera celle de toutes tes premières fois : première autopsie, premier club de strip-tease, première planque…

Et Laurie esquissa un sourire nerveux, consciente que chaque « première fois » la rapprochait un peu plus de la part la plus sombre de son métier.

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