chapitre 17

9 minutes de lecture

Lyon 27 et 28 juin

Quand Laurie rentre enfin de l’hôpital, le nuit est déjà bien entamée. Lyon dort profondément, seulement traversée par quelques phares solitaires et le grondement lointain d’un bus de nuit. Elle est éreintée par les heures qu’elle vient de vivre. Vidée. Lessivée. Elle ouvre la porte de son appartement et retire ses chaussures en les lançant à travers l’entrée, un geste de lassitude et de lâcher-prise. Le bruit sourd qu’elles font contre le mur lui semble lointain, irréel, comme s’il appartenait à une autre scène, à une autre vie. Elle se déshabille tout en avançant vers la salle de bain, mécaniquement, laissant derrière elle une traînée de vêtements abandonnés sur le sol. Comme guidée par une force qui n’est plus vraiment la sienne. Elle est dans un état second, comme si son cerveau s’est mis en veille pour survivre à tout ce qu’elle vient de traverser. Son reflet dans le miroir lui parait étranger. Fatigué. Marqué. Mais vivant. Elle entre dans la douche et fait couler l’eau chaude sur son corps. Il fait pourtant plus de trente degrés dehors en cette fin juin étouffante, mais seule une eau brûlante, presque douloureuse, peut l’aider à se détendre. La vapeur envahit rapidement la pièce, brouillant les contours du monde, comme si elle cherche à disparaître quelques minutes encore. Elle reste là, immobile, les yeux fermés, laissant l’eau ruisseler sur sa peau, glisser le long de son dos, de ses bras, de ses jambes. Comme si elle pouvait emporter avec elle la poussière, le sang, la peur, la colère, tout ce qui l’a habitée ces dernières heures. Comme si l’eau pouvait laver les souvenirs. Elle se savonne lentement. Et quand ses mains parcourt son corps, ce corps qu’elle connait pourtant parfaitement, elles effleure ses cicatrices. Alors elle se met à pleurer. En silence d’abord. De simples larmes mêlées à l’eau chaude. Puis ses sanglots deviennent incontrôlables, bruts, profonds, sortant d’un endroit qu’elle a verrouillé depuis trop longtemps. Ces cicatrices que Dylan a laissées sur elle. Celles qui, malgré sa mort, malgré le fait qu’elle l’ait tué, restent à jamais gravées dans sa chair, comme un tatouage indélébile. Des preuves muettes de ce qu’elle a enduré. Des souvenirs inscrits sous sa peau. Elle pleure parce que tout s’écroule en elle. Parce que la tension qu’elle porte depuis des années vient enfin de se fissurer. Parce que maintenant, elle n’a plus à avoir peur. Parce que maintenant, elle est libre. Libre de vivre. Libre d’aimer. Libre d’exister sans attendre le prochain coup, la prochaine humiliation, la prochaine douleur. Et cette liberté, aussi belle soit-elle, lui fait presque peur. Elle coupe l’eau, sort de la douche, s’enroule dans une serviette épaisse encore tiède de la vapeur et va se coucher directement sur son lit, sans même allumer la lumière. Elle ne prend pas la peine de ramasser ses vêtements abandonnés sur le carrelage ni de refermer complètement la porte de la salle de bain. La pénombre de l’appartement l’enveloppe aussitôt, seulement troublée par les lueurs orangées des lampadaires lyonnais qui filtrent à travers les rideaux entrouverts. Elle est épuisée. Profondément. Totalement. Épuisée par les jours qui viennent de s’écouler, interminables et tendus. Épuisée par les nuits trop courtes, hachées par les rapports, les surveillances, les doutes. Épuisée par les gardes de vingt-quatre heures où le café remplace le sommeil. Épuisée par l’adrénaline qui a maintenu son corps en alerte constante. Épuisée par le choc brutal de l’affrontement final, par le bruit de la détonation qui résonne encore parfois dans un coin de sa mémoire. Son corps et son âme décompressent enfin, lentement, comme un mécanisme qu’on a maintenu sous pression trop longtemps. Ses muscles, encore contractés malgré la chaleur de la douche, pulsent faiblement. Sa peau garde la trace de l’eau brûlante. Sa respiration, irrégulière quelques minutes plus tôt, commence à retrouver un rythme plus calme. Ils ont résolu l’affaire. Le coupable est mort. La victime est vengée. Son coéquipier va s’en sortir. Ces pensées tournent encore dans sa tête, mais elles n’ont plus la violence des heures précédentes. Elles flottent, plus lentes, plus diffuses, comme si son esprit cherche à les apprivoiser. Elle essaye de s’accrocher à ces certitudes, de s’y ancrer pour ne pas laisser remonter le reste. Le silence de l’appartement est presque irréel après le chaos de la nuit. Pas de sirènes. Pas de voix qui crient des ordres. Pas de radios qui grésillent. Seulement le bourdonnement lointain de la ville et le battement régulier de son propre cœur. Et malgré toutes ces pensées qui continuent de circuler en elle, malgré les images qui reviennent sans doute plus tard, malgré la fatigue qui fait encore trembler légèrement ses doigts, elle finit par s’endormir profondément. Nue sur son lit, simplement entourée de sa serviette qui s’est à moitié desserrée autour de sa taille, la peau encore marquée par la chaleur, vulnérable et désarmée dans l’intimité de sa chambre. Comme une enfant qui, après avoir retenu ses larmes trop longtemps, se serait enfin autorisée à lâcher prise.

Quand Laurie se réveille, elle met un long moment à rassembler ses esprits. Son corps lui semble lourd, engourdi, comme si elle sortait d’un coma ou d’une anesthésie trop profonde. Chaque mouvement demande un effort. Sa nuque est raide, ses muscles douloureux, et sa bouche sèche témoigne des heures écoulées sans boire. La lumière a changé dans la chambre. Elle n’est plus celle de la nuit, ni celle de l’aube. Une clarté chaude et oblique traverse les rideaux entrouverts, dessinant des bandes dorées sur les murs et sur les draps froissés. Puis elle entend un son qui la tire davantage du sommeil. Son téléphone sonne. La sonnerie, d’abord lointaine et étouffée, perça peu à peu le brouillard de sa conscience. Elle cligne des yeux, tente de se redresser. Son cœur accélére légèrement, réflexe immédiat. Elle regarde autour d’elle. Rien sur la table de nuit. Rien sur le lit. Elle fronce les sourcils, concentre son attention, et comprend que la sonnerie vient de l’entrée. Elle attrape sa serviette, qui a glissé le long de ses hanches pendant la nuit, et la serre contre elle avant de se précipiter dans le couloir. Le carrelage froid sous ses pieds la réveille brutalement. Ses vêtements sont toujours éparpillés au sol, exactement là où elle les avait laissés, comme les vestiges d’un effondrement silencieux. Elle cherche fébrilement sa veste, puis son pantalon. Ses gestes sont rapides mais encore maladroits, engourdis par le sommeil. Elle fouille dans les poches, les doigts tremblants, le cœur battant un peu plus fort à chaque seconde qui passe. Elle finit par trouver son téléphone. Mais trop tard. La sonnerie s’était arrêtée. Le silence retombe d’un coup dans l’appartement, plus lourd qu’avant. Elle fixe l’écran noir quelques secondes, comme si elle espérait qu’il se rallume de lui-même. Elle appuie sur le bouton et l’écran s’illumine.14 h 30. Son regard reste figé sur les chiffres lumineux. Puis ses yeux descendent lentement jusqu’à la date. Le 28 juin. Elle s’immobilise. Ses yeux s’écarquillent. Son souffle se coupe un instant. Ce n’est pas possible. Pas déjà. Ça voulait dire qu’elle avait dormi plus de vingt-quatre heures d’affilée. Sans manger. Sans boire. Sans se réveiller une seule fois. Son corps avait lâché, tout simplement. Comme si, une fois le danger écarté, il avait décidé qu’il n’avait plus la force de tenir davantage. Elle fait défiler les notifications : plusieurs SMS non lus, des appels en absence, des messages vocaux. Son cœur se serre. Elle commence par écouter le répondeur.

— « Laurie, c’est votre chef. Je voudrais vous voir dans mon bureau pour qu’on clôture le

dossier. Je vous attends demain à huit heures. »

— « Laurie, c’est encore votre chef. Il est huit heures trente, je vous attends. Qu’est-ce qui

vous arrive ? »

— « Laurie, c’est encore moi. Je commence à m’inquiéter. L’hôpital m’a dit que vous étiez

partie. Où êtes-vous ? Vous allez bien ? Rappelez-moi dès que vous aurez ce message. »

Elle sent une vague de culpabilité l’envahir. Elle rappelle aussitôt, même si elle doute qu’il décroche à cette heure-là. À la deuxième sonnerie, il répondit.

— Oui, allô ?

— Chef… c’est moi, Laurie. Je viens d’avoir vos messages.

— Vous allez bien, ma petite ?

— Oui, oui. Je suis désolée de vous avoir inquiété. Hier, quand je suis rentrée de l’hôpital,

avec toutes ces émotions, je me suis écroulée de fatigue sur mon lit et je viens seulement d’ouvrir les yeux. Mais je peux passer tout de suite si vous voulez qu’on finisse le rapport.

— Non, non. Restez chez vous aujourd’hui. On se voit demain. Huit heures tapantes.

— Sans faute, chef. À demain.

Elle raccroche, un peu plus apaisée. Elle voit ensuite qu’elle a reçu plusieurs messages de la femme de David.

« L’opération s’est bien passée. Il n’y a pas eu de complications. Il est en réanimation, maintenant il faut attendre qu’il se réveille. »

« Il s’est réveillé ce matin. Il est encore un peu dans les vapes. »

« Il récupère bien, ils viennent de le passer en chambre. Demain après-midi, il pourra recevoir des visites. »

« Laurie, David demande à te voir. Chambre 12, service de neurochirurgie, troisième étage. »

Son cœur se serre, mais cette fois de soulagement. Elle répond aussitôt.

« Merci Lorna pour tous ces messages et pour ces bonnes nouvelles. Dis à David que je passerai le voir demain après-midi dès que les visites seront autorisées. Bonne fin de journée et bon courage. »

Elle fait ensuite défiler les appels en absence et remarque que le numéro de Kévin revient au moins dix fois. Les notifications s’alignent sur l’écran, presque oppressantes. Elle imagine son téléphone vibrer encore et encore dans le vide, pendant qu’elle dorme profondément, coupée du monde. Elle soupire longuement. Sans réponse de sa part, il doit être mort d’inquiétude. Elle connait son tempérament : impatient, protecteur, toujours prêt à imaginer le pire. Il est peut-être même déjà prêt à prendre la route pour Lyon, sac jeté à la hâte sur le siège passager, incapable de rester sans nouvelles. Elle hésite une seconde, le pouce suspendu au-dessus de son écran. Puis elle appuie sur son nom. Tout en lançant l’appel, elle ouvre la baie vitrée et sort sur la terrasse. L’air de l’après-midi est chaud, chargé des odeurs d’été et du bourdonnement lointain de la ville. Elle s’installe sur une chaise de jardin, le métal encore tiède sous ses cuisses, et ramène ses jambes contre elle, comme pour se contenir. Il décroche dès la première sonnerie.

— Laurie, enfin tu donnes de tes nouvelles ! Ça va ?

— Oui, je vais bien, Kévin.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? J’essaie de t’appeler depuis hier!

— Disons que j’ai eu une journée très mouvementée et éprouvante.

— Vas-y, raconte !

— Pas aujourd’hui , désolée. Mais on peut se voir ce week-end si tu veux. Je peux venir

chez toi, si tu as un peu de temps à me consacrer.

— Toujours, tu le sais bien. Mais tu es sûre que ça va ?

— Oui, Kévin, je vais bien. Là, j’ai juste envie de manger quelque chose dans mon canapé

devant un film. Je n’ai rien mangé ni bu depuis presque quarante-huit heures. Et demain, j’ai une grosse journée. Alors je te promets que ça va. Pas besoin d’appeler le SWAT.

Elle l’entend sourire à travers le téléphone.

Pour sa fin de journée, Laurie se fait livrer un bon repas bien gras. Un de ces plats réconfortants qu’on choisit sans réfléchir, plus pour combler un vide que pour satisfaire une faim réelle. Quand la sonnette retentit, elle a presque l’impression étrange de renouer avec un geste banal, ordinaire, comme si le monde continuait de tourner sans se soucier de la nuit qu’elle venait de traverser. Elle pose le sac sur la table basse, en sort les boîtes encore chaudes dont la vapeur s’échappe en volutes parfumées. L’odeur salée et épicée envahit rapidement le salon, couvrant celle, plus discrète, du linge propre et de l’air d’été. Elle s’installe dans son canapé, un plateau sur les genoux, un plaid sur les épaules malgré la chaleur encore présente. Ce n’est pas le froid qui la fait frissonner, mais le contrecoup. Elle cale son dos contre les coussins, attrape la télécommande et la fait tourner distraitement entre ses doigts quelques secondes avant d’allumer l’écran. Pour se détendre, elle choisit un film léger, un film à l’eau de rose, sans prise de tête. Une histoire d’amour prévisible, des dialogues simples, des paysages ensoleillés. Quelque chose où les conflits se résolvent en quelques scènes et où les blessures ne laisent aucune cicatrice. Pour une fois, elle n’a pas envie de violence, ni d’adrénaline, ni de drame. Elle ne veut pas de sirènes en fond sonore, ni de coups de feu, ni de tension insoutenable.

Elle a juste besoin de douceur. De silence. De normalité. Juste une soirée où personne ne meurt. Où personne ne cri. Où elle peut exister sans être en alerte.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire lola moon ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0