71. Protéger et servir, priorité au Bûcheron

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Julia

J’observe, plutôt dubitative, la mère d’Arthur sortir de la tente avec une volonté de fer. Elle va nous faire péter le pays, je ne vois pas comment il pourrait en être autrement. Intensifier les attaques de la rébellion ? Elle est dingue ! Je veux bien qu’elle ne soit pas d’accord avec le Gouvernement actuel, mais des innocents meurent déjà sous les bombes, qu’est-ce qu’elle veut de plus ?

- Je suis désolée de te dire ça, Arthur, mais je crois vraiment que ta mère est dingue…

- Je suis désolé de te dire ça, Julia, mais c’est peut-être génétique, rit-il doucement.

- C’est bien ma veine, tiens. Et c’est possible, t’es un peu dingue aussi, mais certainement pas au niveau de ta mère, me moqué-je gentiment.

- Quand je la vois parler et agir comme ça, j’arrive à mieux comprendre ce qui l’a motivée à nous abandonner, tu vois. Je ne lui pardonne pas, mais j’arrive à mieux percevoir comment son cerveau fonctionne. Si tu savais comme c’est compliqué quand t’es gamin et que tu n’as plus ta mère… Que tu penses qu’elle est morte ou qu’elle t’a abandonné.

- Je n’ose même pas imaginer, soupiré-je en posant ma joue contre son épaule. On va se réunir pour organiser la mission et avoir le Colonel en visio, tu te joins à nous ?

- Oui, bien sûr. On a le temps pour une petite pause dans tes appartements ?

- Et moi, je peux venir ? demande Lila toujours sur les genoux de mon beau brun.

- Non, toi tu n’as pas l’âge d’aller parler au Colonel. Toi, on te dépose comme d’habitude avec quelqu’un qui va te surveiller pendant qu’on est occupé, Lila. Tu sais qu’on a du travail à faire.

- Et si tu es sage, je te ramènerai un morceau de chocolat, souris-je avant de l’embrasser sur la joue. Ok, Jolie Lila ?

- D’accord, mais seulement si j’ai deux morceaux de chocolat ! Et que quand vous rentrez, j’ai aussi un bisou de tous les deux !

- Elle est dure en affaires, la p’tite, ris-je en lui tendant la main, ok, ça marche pour moi. Arthur ?

- Du chocolat et des bisous, elle a tout compris, nous répond-il en lui déposant un gros bisou sur la joue avant de la faire descendre de ses genoux où je m’installerais bien.

- Allez, on y va, il faut qu’on discute avant, Monsieur Zrinkak, dis-je en récupérant le manteau de Lila pour l’aider à l’enfiler.

- Avant de déposer Lila ? De quoi tu veux parler ?

- Non, on en discutera après, une dispute aujourd'hui, c'est suffisant, je pense…

Je lui fais un clin d'œil et pose mes lèvres tendrement sur sa joue avant d’attraper la main de Lila pour l’entraîner à l’extérieur. Je suis certaine que cette conversation va être compliquée, mais je ne me vois pas partir sans lui parler de ce qui me taraude.

Nous accompagnons la demoiselle jusqu’à l’une des familles à qui Arthur la confie fréquemment, puis nous dirigeons vers la grange. Il reste une quinzaine de minutes avant la réunion et si, d’ordinaire, j’aurais pris ça pour une opportunité, là, je doute que lui ou moi ayons ce genre de pensées. Enfin, il est certain qu’il ne l’aura plus lorsque j’aurai lancé ma bombe, sans mauvais jeu de mot.

En arrivant dans la salle des opérations, je fais signe aux hommes présents de sortir et ferme la porte derrière eux. Arthur prend ceci pour une invitation à venir se coller contre moi et m’enlace en déposant un baiser dans mon cou. Je savoure ce moment avant la suite, et me retourne dans ses bras pour l’embrasser tendrement. Une mini-opportunité, ça ne se refuse pas. Ses mains me pressent contre lui et la tendresse laisse rapidement place à davantage d’empressement, mais je mets fin au baiser et lui souris, restant au creux de ses bras pour éviter qu’il ne prenne la mouche.

- Il faut vraiment qu’on parle, Arthur. Je… Je préférerais que tu restes ici.

- Comment ça, rester ici ? Juste là dans tes bras ? Cela ne me déplait pas, mais on ne va pas se faire des câlins devant le Colonel, si ?

- Non, je te parle de la mission de sauvetage, Arthur. Je ne veux pas que toi ou tes collègues veniez, ça va être dangereux, vous serez plus en sécurité ici.

- Tu rigoles ou quoi ? me répond-il en me relâchant subitement.

- J’ai l’air de rigoler ? soupiré-je. La dernière fois que tu t’es retrouvé sous les bombes, tu as fini blessé et sous les décombres, bon sang.

- Et vous allez faire comment pour traduire ? Tu as besoin de moi, tu le sais.

Je sais qu’il a raison, mais la plus grosse partie de moi préfère le savoir ici plutôt que possiblement en danger.

- J’ai besoin de toi sain et sauf et en sécurité. Pour le reste, on se débrouillera.

- Alors comme ça, tu veux que je me planque ici pendant que toi, tu vas sous les bombes ? Tu penses que je vais accepter une telle proposition ? s’exclame-t-il froidement.

- J’ai peu d’espoir, mais réfléchis deux minutes plutôt que de tout rejeter en bloc. Je suis entraînée pour ce genre de situations, moi, et je me suis engagée pour finir sous les bombes. Toi tu t’es engagé pour sauver des vies, pas perdre la tienne…

- Julia, reprend-il plus doucement, tu sais que si tu m’interdis de sortir, je ne vais pas pouvoir aller contre tes ordres. Mais je t’en supplie, ne fais pas ça. Je ne peux pas te laisser sortir et rester ici sans rien faire ! Emmène-moi, il le faut.

Je soupire et me mets à déambuler dans la pièce bien trop étroite pour que je puisse évacuer une quelconque émotion. Il a plus que raison, et je n’aurais pas hésité plus que ça à emmener les humanitaires dans de telles conditions s’il n’était pas dans le lot. Mais c’est Arthur, et lui et moi sommes à présent plus que de simples collaborateurs et je sais que je ne vais pas réussir à rester objective ici comme sur le terrain.

- Tu fais chier, Arthur. Je crois vraiment que vous ne devriez pas venir, marmonné-je avant de grimacer. Non, pour être honnête, je voudrais te sortir de ce pays avant qu’il ne t’arrive quelque chose.

- Julia, il ne m’arrivera rien, surtout avec toi qui me protège. En tous cas, il faut qu’on vienne. Tu vas dire quoi au Colonel ? Que les humanitaires sont trop trouillards pour sortir et faire leur job ? Que tu n’as pas envie que je vienne ? Julia, s’énerve-t-il, réfléchis un peu, mince ! Nous devons faire partie de cette mission ! Et je ne suis pas près de partir de ce pays. J’y suis né, j’ai une mission à accomplir, une mission qui va sûrement durer plus que la tienne, en plus.

- Je ne suis pas Dieu, si une bombe te tombe dessus, je ne vais pas pouvoir y faire grand-chose. T’imagine la pression que ça me colle sur les épaules ? Tu peux t’énerver, ça ne change rien au problème, je peux encore te protéger pendant plus de deux mois, et c’est ce que je compte faire !

- Ah oui, et tu comptes faire ça comment ? Tu vas me mettre en prison ? Me renvoyer dans les cellules du Colonel ? C’est ça que tu veux ? En fait, tu t’en fous de ce que je peux penser ou vouloir, c’est ça ? Tu crois pas que j’ai peur pour toi, moi ?

- C’est mon boulot, merde, m’agacé-je. Pas le tien ! Toi tu dois gérer ce camp, porter assistance aux personnes qui sont là et qui y arrivent ! Pas risquer ta vie sur le terrain !

- Julia, tu n’es pas objective là. Tu m’as emmené à la dernière mission. Sans te poser de question. La seule chose qui a changé, c’est notre relation et tu le sais. Je ne veux pas me disputer avec toi, mais là, tu déconnes complètement. Tu me considères donc si peu que tu ne me penses pas capable de prendre soin de moi ? On dirait ma mère, là. C’est fou. Pourquoi toutes les femmes de ma vie veulent me protéger contre mon gré ?

- Voilà pourquoi je ne voulais pas qu’il se passe quoi que ce soit entre nous, m’exclamé-je. Je te l’avais dit que ça poserait des problèmes ! Bien sûr que je ne suis pas objective, évidemment que je déconne, bon sang ! Tu crois quoi, que je peux faire comme si tu ne risquais rien alors que j’ai la trouille qu’il t’arrive quelque chose ? Pardon de tenir à toi, après tout ! C’est ce qu’on fait quand on tient aux gens !

Arthur s’approche alors de moi et vient me saisir par les épaules. Son regard merveilleux qu’il plonge dans le mien me fait oublier tout le reste. J’essaie de rester concentrée sur ce que j’étais en train de lui dire, mais c’est difficile en raison de sa proximité.

- Je ne sais pas si ce que tu me dis doit me faire plaisir ou m’énerver, confesse-t-il. Je suis touché par ce que tu ressens pour moi, parce que je le partage au moins autant que toi. Mais je ne suis plus ce gamin de dix ans qu’on renvoie en France pour lui éviter des dangers, Julia. Autant je n’ai rien pu faire quand j’étais petit, autant je te promets que si tu te lances dans ce combat, il sera perdu d’avance. Je ne rentrerai pas en France avant d’avoir achevé ma mission. Et ici, on y est à deux. Si tu tiens vraiment à moi, laisse-moi faire mon travail, reste près de moi, c’est le meilleur moyen de me protéger.

Je soupire lourdement et l’observe un moment. Il m’énerve, bon sang ! Je sais qu’il a raison, et ça m’agace d’autant plus, mais je ne peux pas m’empêcher de vouloir le protéger, c’est viscéral, tout simplement.

Je me love contre lui et le serre aussi fort que possible en tentant de retrouver un minimum de sérénité.

- Très bien, soupiré-je. Fais comme bon te semble, mais je te jure que t’as intérêt à faire attention.

- Tu me connais, non ? Il ne m’arrive jamais rien, à moi. Avec moi, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté, non ? sourit-il. Je crois de toute façon qu’il m’est déjà tout arrivé, non ? Entre l’éboulement de la maison, l’enlèvement par les rebelles, la prison militaire… J’ai déjà coché toutes les cases, je suis tranquille. En tous cas, plus sérieusement, Julia, merci de respecter mes choix. Et j’ai tellement de choses à vivre avec toi que je compte bien faire très attention. Tu peux compter sur moi, Julia.

- Il va falloir, si tu te retrouves encore entre les mains d’Eva, je risque d’être jalouse.

- Ah oui, je ne voudrais pas que tu sois jalouse d’une femme mariée, non plus !

Je pose mes lèvres sur les siennes et l’embrasse avec toute la tendresse que j’éprouve pour lui. Tendresse, pour ne pas dire le mot qui pousserait tout ça un cran au-dessus. Trop tôt… Arthur me serre contre lui et répond, comme toujours, à mon baiser avec ferveur, si bien que nous nous retrouvons dans une bulle hors de tout durant un moment.

Bulle qui éclate brusquement quand on frappe à la porte.

- Ju, t’es là ?

- Oui, entre Snow, dis-je après avoir quitté les bras de mon Bûcheron.

- La visio n’a pas encore commencé ? demande-t-il en entrant avant de se stopper. J’arrive peut-être au mauvais moment ?

- Non, non, tout va bien, dis-je d’une voix bien moins assurée que je le voudrais. Allons-y, le Colonel va nous attendre.

Le regard de Mathias en dit long quant à mon manque de conviction. Il ne doit pas me croire une seconde. C’est exactement ce genre de choses que je voulais éviter en ne fréquentant pas Arthur pendant la mission. Je perds toute crédibilité auprès de mon ami et bras droit avant même d’avoir merdé de façon visible. Ça promet pour la suite. D’autant plus que mon Bûcheron a soulevé un lièvre au passage. Dans un peu plus de deux mois, je rentre au pays alors qu’il reste ici. Ce fait auquel je me refusais à penser est à présent ancré dans mon esprit. Si c’est Mirallès qui reprend le commandement, je vais passer les six mois suivants à baliser, c’est certain. Enfin, peu importe qui reprendra les choses en main, si je suis honnête. Ce besoin viscéral de protéger Arthur, je ne peux pas le contrôler. C’est comme ça, ça fait partie de moi, et il va m’être difficile de passer outre.

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