Jeudi 4 octobre
Jehan ouvrit un œil et regarda autour de lui. Il était encore tôt et sa petite chambre, située sous le toit, était très sombre ; il n'y avait pas de fenêtre, juste une petite lucarne où le soleil ne pénétrait jamais. L'air sentait le bois humide et la paille moisie, mais c'était sa chambre, le premier espace qui lui appartenait vraiment.
Il repensa aux événements de ces derniers jours, encore incrédule de sa propre audace.
Lui, le septième enfant d'une famille qui comptait chaque denier, avait osé quitter Nesles-la-Vallée pour Paris. Il était venu à pied en deux jours de son village, à dix lieues de la capitale où il était entré par la porte Saint-Denis, le cœur battant devant l'immensité et le bruit de la ville.
Il avait demandé son chemin pour se diriger vers le Quartier Latin où il avait l'intention de s'inscrire à la Sorbonne, un rêve que le père Clodomir avait planté dans son esprit depuis l'enfance.
Au Quartier Latin, il trouva facilement l'église Saint-Séverin où il demanda à parler au curé, le père Théobald. Celui-ci, très âgé, le visage marqué par les années mais le regard encore vif, l'accueillit avec bienveillance et sourit quand il lui remit la lettre de recommandation que lui avait confiée le curé de son village.
— Je lis que tu veulx estudier les ars & sur tout la théologie[1].
─ Ouy, mon père[2].
─ Tu veulx te consacrer à la prestrise[3] ?
─ Nennil, mon père, je désire devenir maistre & enseigner la théologie à mon tour[4].
─ Tu es très ambitieux, c’est une bonne chose. Mais en as-tu les moyens ? Tu devras payer les droits universitaires, te loger, te nourrir et choisir un maître, excellent de préférence[5].
─ J’ai une livre, mon père, mais je compte travailler pour pouvoir subsister.
─ Je vois que tu es aussi très courageux et mon ami, le père Clodomir, a beaucoup d’estime pour toi. Tu vas aller rue de la Huchette, tout près d’ici, et tu demanderas un logement de ma part à dame Bathilde qui fait commerce de pain. Je connais le maître qu’il te faut, c’est Henri de Lugny : tu lui diras que tu viens de ma part.
─ Merci, mon père.
─ Reviens me voir quand tu veux. Que Dieu te bénisse.
Jehan avait suivi les conseils du curé : dame Bathilde, une femme ronde et maternelle qui lui rappelait sa propre mère, lui avait loué une chambre sous le toit, rue du Chat qui pêche, pour un denier par mois.
Il avait pu aller s'inscrire à la Sorbonne et payer les droits ; il en avait profité pour se présenter au maître que lui avait conseillé le père Théobald, Henri de Lugny. Celui-ci, un homme d'une quarantaine d'années au regard perçant et à la voix mesurée, après un bref entretien où il avait testé son latin, avait accepté de le prendre comme disciple.
Il ne lui restait plus que 15 sous[6] et 4 deniers. Il ne pourrait pas survivre longtemps et décida de chercher un emploi auprès d’un notaire ou d’un avocat en leur proposant de rédiger leurs actes, car il avait une belle écriture et maitrisait parfaitement grammaire et orthographe.
C'était là son unique richesse : les lettres que le père Clodomir lui avait enseignées avec patience pendant des années.
Le jeune homme, âgé d'une vingtaine d'années, se secoua car une longue journée l'attendait.
L'année universitaire avait débuté depuis trois jours, le jour de la saint Rémi de Reims comme le veut la tradition, donc le 1er octobre, mais il n'y aurait pas d'enseignements ce jeudi 4 octobre car cette journée était consacrée exceptionnellement à l'étude du changement de calendrier décidé par Sa Sainteté Grégoire XIII.
Jehan connaissait depuis longtemps l'importance du calendrier dans le calcul des fêtes chrétiennes, en particulier celle de Pâques.
Le père Clodomir, qui lui avait enseigné la grammaire latine, indispensable pour entrer à l'université, lui en avait beaucoup parlé et lui avait appris à en fabriquer un pour y inscrire les événements importants de sa vie en face du jour où ils s'étaient produits. Cette pratique l'avait fasciné : l'idée qu'on puisse capturer le temps, le fixer sur le papier.
Il enfila rapidement ses braies et sa cotte. Il salua en passant dame Bathilde, qui lui donna un morceau de pain rassis de la veille pour son repas de midi, lui promit de lui en garder tous les jours et lui recommanda de revenir en chercher avant de monter travailler dans sa chambre.
Puis il partit pour la Sorbonne en empruntant la rue Coupe-Gueule, le cœur léger malgré sa bourse presque vide.
Henri de Lugny, délaissant la théologie pour la journée, expliqua longuement la différence entre le calendrier julien, courant, utilisé depuis 46 avant l’année du Seigneur et le nouveau calendrier qui devait être appelé grégorien.
Jehan fut fasciné par les explications de son maître qui, bien que l’astronomie ne fasse pas partie de son enseignement, lui démontra très simplement que le calcul de la durée de l’année julienne entrainait une erreur de huit jours en un millénaire.
Cette différence avec le temps astronomique posait un problème pour déterminer la date précise de l’équinoxe de printemps qui, elle-même, permet de fixer la date des Pâques.
La mise en place du calendrier grégorien allait supprimer les dix jours que la trop longue année julienne avait petit à petit pris en avance. Ainsi, le lendemain du jeudi 4 octobre 1582 serait le vendredi 15 octobre.
A la pause méridienne, Jehan rassembla son courage et demanda timidement à son maître la permission de lui poser quelques questions. Le maître accepta volontiers, intrigué par ce jeune paysan dont le latin était étonnamment fluide :
─ Maître, je suis inscrit pour la théologie, mais je voudrais aussi apprendre l’astronomie avec vous. Je sais que cela ne fait pas partie des arts libéraux, mais votre exposé me donne à penser que vous avez de grandes connaissances dans cette matière.
─ Tu te trompes. Je viens de découvrir l’astronomie à travers un manuscrit que m’a envoyé un ami, copiste à l’abbaye de Cîteaux. C’est l’œuvre d’un Espagnol qui a traduit et adapté l’ouvrage d’un Arabe nommé Algorithmus[7]. Cet ouvrage explique le mode de calcul de plusieurs calendriers, arabe, persan, assyrien et même julien. Si tu te montres bon élève, je pourrais peut-être te le prêter.
─ Merci, maître. Je suis décidé à beaucoup travailler pour être votre meilleur élève.
Jehan sentit quelque chose s'embraser en lui. Pour la première fois de sa vie, quelqu'un lui offrait accès à un savoir qui dépassait les simples prières et le labourage des champs.
─ Très bien. Je vais alors te confier un autre manuscrit du même auteur. Il s’appelle Petrus Alfunsi et son ouvrage Dialogus contra Iudaeos[8] date du début du XIIe siècle. Tu devras le lire, faire un résumé de chaque chapitre et écrire un sermon basé sur une de ses citations de la Bible.
─ Merci, maître. Je vais commencer tout de suite et y passer une partie de la nuit. J’espère pouvoir vous satisfaire très bientôt.
De retour dans sa chambre, Jehan commença immédiatement la lecture du manuscrit. Il avait allumé une des deux chandelles qui lui avaient couté un denier, une dépense qu'il s'était permise en songeant qu'elle était un investissement dans son avenir.
Il étudia tard dans la nuit, prenant des notes, tout en grignotant ce qui lui restait de pain, et il réfléchit au moyen d’impressionner son maître, en rédigeant un sermon particulièrement original et convaincant.
Les mots latins dansaient devant ses yeux fatigués, mais il persistait, animé par une détermination farouche. Ce manuscrit était sa première chance, peut-être n’en aurait-il pas d’autre.
La chandelle étant complètement consumée, il se traina sur sa paillasse et s'endormit immédiatement, le manuscrit serré contre sa poitrine.
[1] Je lis que tu veux étudier les arts et surtout la théologie.
[2] Oui, mon père.
[3] Tu veux te consacrer à la prêtrise ?
[4] Non, mon père, je souhaite devenir maître et enseigner la théologie à mon tour.
[5] Pour le confort du lecteur, tous les dialogues seront traduits en français actuel.
[6] Une livre valait 20 sous et un sou 12 deniers.
[7] Muhammad Ibn Mūsā al-Khwārizmī (780-850), généralement simplifié en al-Khwārizmī, est un mathématicien, géographe, astrologue et astronome perse. Ses écrits, rédigés en langue arabe, puis traduits en latin à partir du XIIe siècle, ont permis l'introduction de l'algèbre (le mot vient de l’un de ses ouvrages) en Europe. Son nom, latinisé en Algoritmus, est à l’origine du mot algorithme. Il a rédigé son grand livre, les Tables astronomiques (Zīj al-Sindhind), dont l'influence, à travers ses traductions latines, a été considérable.
[8] Dialogue contre les Juifs.

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