Vendredi 5 octobre

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Pierre Silames se regardait dans le miroir en se rasant et réfléchissait. En ce 5 octobre, un mois après le début de l’année universitaire, la situation était satisfaisante.

A soixante-trois ans, après plus de trente années de médecine générale dans un cabinet du 13e arrondissement, il avait enfin le temps de se consacrer à sa passion de toujours, le Moyen Age et son histoire.

Ayant brillamment obtenu son master en juin, il avait immédiatement commencé les démarches pour s’inscrire en doctorat. Son sujet avait été validé par sa directrice de thèse et il avait commencé ses recherches bibliographiques.

Cécile, son épouse à la retraite depuis deux ans, professeure de mathématiques, se moquait gentiment de lui : « Tu es plus excité qu'un gamin le jour de la rentrée. » Elle n'avait pas tort.

Il se proposait de passer la journée de ce vendredi à la bibliothèque de la Sorbonne où il avait réservé plusieurs ouvrages. Il avait décidé d’arriver tôt au Quartier Latin pour revoir tranquillement les endroits qu’il avait fréquenté dans sa jeunesse, quand il était lui-même étudiant en médecine. Une sorte de pèlerinage nostalgique.

Jehan se réveilla très tôt, un peu angoissé. Il essaya sans succès de se souvenir de son rêve. Quelque chose d'étrange, de lumineux, de bruyant. Son estomac criait famine et il se dépêcha de descendre pour trouver quelque chose à manger.

Quand il arriva dans la rue de la Huchette, il eut un choc et resta immobile, comme frappé par la foudre.

Il ne reconnaissait pas la rue, tout avait changé. Les maisons étaient différentes et plus hautes, et de nombreuses échoppes occupaient le rez-de-chaussée des immeubles ; les passants avaient de drôles de vêtements, brillants et colorés. Le bruit. Un grondement sourd, continu, infernal. La lumière. Trop vive, trop artificielle. Et les odeurs... plus de crottin ni de boue, mais des effluves de gaz brûlé et de sucre chaud.

A la place de l'échoppe de dame Bathilde, il vit une boutique dont le mur de façade était transparent, du verre, mais si clair, si parfait, et au-dessus duquel il déchiffra un mot inconnu de lui :

BOULANGERIE

Au Croissant d’Or

Il s'approcha prudemment, le cœur battant, et vit, exposés dans ce qui était en réalité une vitrine, plusieurs pains et pâtisseries. Des formes qu'il n'avait jamais vues, dorées et appétissantes. Il rassembla son courage et entra, faisant tinter une clochette.

─ Compliments, gente damoiselle, pourrais-je parler à Dame Bathilde ?

La jeune fille derrière le comptoir sourit, pensant à une plaisanterie d'étudiant. Elle avait des cheveux châtains attachés en queue de cheval et des yeux noisette pétillants d'intelligence, mais des habits étranges et indécents pour une femme.

─ Il n’y a pas de Dame Bathilde ici. Je m'appelle Héloïse, puis-je vous aider ?

─ Dame Bathilde a la bonté de me donner, pour mon repas, un morceau de pain de la veille, mais…

Elle le regarda plus attentivement, frappée par son air sincèrement perdu, et quelque chose dans son regard la toucha :

— Il n'y a jamais eu de dame Bathilde ici, il n'y a que moi, Héloïse ! Mais je vais vous donner du pain frais.

─ Damoiselle Héloïse, je ne suis pas un mendiant, j’étudie la théologie et les arts libéraux en Sorbonne. Le père Théobald, curé de l’église Saint-Séverin m’a recommandé à dame Bathilde qui m’a loué, pour un denier, la chambre sous le toit, rue du Chat qui pêche, et a quelque bonté pour moi, eu égard à ma pauvreté.

─ Nous y avons en effet une petite chambre sous le toit mais elle est inoccupée et nous sert de débarras. Etes-vous sur un tournage ? Vous avez un drôle de langage : vous parlez un français ancien, un peu comme à la fin du Moyen Age, alors que nous sommes au XXIe siècle.

─ Au XXIe siècle ? Vous vous moquez, gente damoiselle, nous sommes le vendredi 15 octobre 1582 !

─ Pas du tout, nous sommes le vendredi 5 octobre 2018, en voici la preuve !

Elle lui montra un calendrier fixé au mur. Il s'en approcha, l'examina attentivement, vit les chiffres impossibles, devint très pâle et s'affaissa lentement, évanoui.

Elle appela au secours son père, le boulanger, qui arriva rapidement, inquiet, les mains encore blanches de farine.

Au même moment entrait dans la boutique un homme d'un certain âge qui s'écria :

─ Puis-je vous aider ? Je suis médecin en retraite…

─ Merci, venez monsieur.

Les deux hommes portèrent le jeune homme dans l’arrière-boutique et l’allongèrent sur deux sacs de farine.

Le jeune homme commençait à revenir à lui. Le médecin s’adressant à la jeune fille :

─ S’il vous plait, préparez un verre d’eau sucrée ; il est en hypoglycémie et, je crois, mort de faim.

─ Oui docteur, tout de suite.

Jehan avait repris des couleurs et regardait autour de lui comme quelqu’un en train de se noyer. Le boulanger était retourné à son travail, il ne restait qu'Héloïse et le médecin qui se présenta :

─ Mademoiselle, je m’appelle Pierre Silames, je suis médecin en retraite et étudiant en histoire, je prépare un doctorat à l’Université de Paris Nanterre.

─ Enchantée. Je suis Héloïse, je remplace ma maman, un peu souffrante, et je suis en master d’histoire, à la Sorbonne.

─ Quelle coïncidence ! Je vous conseille de donner un morceau de pain ou une viennoiserie à ce jeune homme qui va se remettre doucement et nous pourrons discuter avec lui.

Héloïse apporta une assiette avec un croissant et un pain au chocolat. Jehan ouvrit de grands yeux mais n'osa pas y toucher, méfiant.

─ Mangez, jeune homme, ils ont été cuits ce matin.

Jehan prit le croissant, le porta à sa bouche et en mordit un petit morceau. Son visage s'éclaira, il sourit et termina son croissant en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. La faim l'emportait sur toute prudence.

─ Prenez le deuxième.

Jehan engloutit le pain au chocolat, très étonné par une saveur complètement inconnue. Le chocolat ! Il n'avait jamais rien goûté de tel.

─ Avez-vous encore faim ? N'hésitez pas !

Il fit signe que oui.

Héloïse revint avec une baguette de pain, un pot de confiture d'abricot, une bouteille d'eau, un verre et un couteau.

─ Gente damoiselle, je vous dois un grand merci, vous m’avez sauvé la vie et je n’ai jamais rien mangé d’aussi bon.

─ Ce n’est rien, voyons. Parlez-nous un peu de vous.

─ Ce n'est rien, voyons. Parlez-nous un peu de vous.

─ Je m'appelle Jehan, du chemin du ruisseau.

Héloïse sursauta en entendant ce nom, un frisson lui parcourant l'échine. Pierre le remarqua mais ne fit aucun commentaire et laissa Jehan continuer son histoire.

Il raconta qu'il était le septième enfant d'une famille qui vivait misérablement en exploitant deux acres de terre et possédant seulement une vache et quelques poules. Le curé du village, qui le trouvait intelligent, lui avait enseigné la grammaire latine et l'avait aidé à entrer à l'école primaire qui l'avait préparé à l'entrée à l'université. Il ajouta le récit de son voyage vers Paris et de son installation grâce au père Théobald et à dame Bathilde. Sa voix tremblait légèrement quand il évoquait sa famille, restée au village.

Il confia enfin son espoir d'étudier la théologie, les arts libéraux et l'astronomie dans le but de devenir maître et d'enseigner à l'université. C'était la première fois qu'il formulait ce rêve devant des étrangers, et les mots sonnaient à la fois présomptueux et terriblement sincères.

Pendant son discours, Héloïse et le docteur se regardaient, perplexes. Finalement c'est le docteur qui posa la question :

─ Savez-vous la date d'aujourd'hui ?

─ Oui, nous sommes le 15 octobre de l’an 1582 du Seigneur, sous le règne du roi Henri, le troisième. Mais la damoiselle ne me croit pas.

─ Elle a raison. Nous sommes en réalité le 5 octobre 2018.

─ C’est impossible : hier, 4 octobre, était le dernier jour en calendrier julien et ce jour, 15 octobre, est le premier du calendrier grégorien, imposé par Sa Sainteté Grégoire XIII. Cette année est raccourcie de dix jours pour correspondre au temps solaire.

─ Vous dites vrai, Jehan, mais que pensez-vous de nos vêtements, de cette… échoppe, de la rue ?

─ Je ne reconnais rien depuis que je suis descendu. Je me demande s’il n’y a pas quelque magie ou sorcellerie là-dessous.

Pierre réprima un sourire. Sorcellerie… Le mot résonnait étrangement dans ce décor moderne.

─ Allons, Jehan, avons-nous l’air de sorciers ?

─ Non, messire. La damoiselle et vous-même avez été très bons avec moi, mais je ne sais quoi penser.

─ Dites-nous sur quoi vous travaillez actuellement.

─ Mon maître m’a confié un manuscrit du XIIe siècle, venant de l’abbaye de Cîteaux, à l’aide duquel je dois rédiger un sermon.

─ L’abbaye de Cîteaux ? c’est intéressant, je travaille moi-même sur un de ses manuscrits, il s’agit de celui d’un auteur espagnol du XIIe siècle.

─ Messire, le mien aussi ! Il s’appelle Petrus Alfunsi et son manuscrit : Dialogus contra Iudaeos.

Pierre le regarda, effaré. Le sang se retira de son visage. C'était impossible. Il ouvrit son cartable et en sortit un épais fascicule pourvu d'une reliure en spirale. Il l'ouvrit et le posa sur la table, montrant un texte écrit en lettres gothiques sur deux colonnes.

Jehan, figé, le regarda puis approcha la main et effleura une page, comme s'il touchait une relique.

— Je reconnais le texte, je l'ai étudié une bonne partie de la nuit, mais ce n'est pas un manuscrit.

─ Certes, ce n’est qu’une reproduction, les manuscrits sont trop précieux pour être manipulés sans précaution. Mais pouvons-nous voir le vôtre ?

─ Mais oui, messire, montons dans ma chambre.

Héloïse hésita :

─ Je viens aussi, je prends la clé.

─ Mais damoiselle, il n’y a pas de serrure !

Les trois compagnons étaient devant la porte de la chambre, au deuxième étage. Jehan essayait vainement d’ouvrir, mais il y avait, comme prévu, une serrure.

Héloïse le poussa doucement, donna un tour de clé et laissa le jeune homme entrer le premier.

La chambre était très sombre, mais il comprit immédiatement que « sa chambre » avait changé : pas de paillasse, pas de petite table ni de tabouret, pas de chandelle. La pièce était remplie de cartons, de livres, toutes choses inutiles mais dont on répugne à se séparer.

Héloïse manœuvra l’interrupteur et la chambre fut inondée de lumière. Jehan avait sursauté, se demandant d’où venait cette lumière, une lumière sans flamme, et il se lamenta :

─ J’ai tout perdu, je suis maudit. Le manuscrit, ma bourse, tout a disparu !

Héloïse et Pierre se regardaient pendant que Jehan se laissait glisser au sol en pleurant, les épaules secouées de sanglots.

─ Mademoiselle, je crois qu’il faut faire quelque chose pour ce pauvre garçon.

─ J’en suis certaine, mais je ne sais quoi penser. Son histoire est troublante, mais je me demande s’il ne s’est pas échappé d’un hôpital psychiatrique.

Héloïse se sentait déchirée entre sa raison qui criait l'impossible et son instinct qui lui soufflait que ce garçon disait la vérité.

─ Je ne suis pas loin de penser comme vous, mais il est calme et ne parait pas dangereux. Cependant, sa tenue ne cadre pas avec celle d’un hôpital. Il faut lui donner une chance.

─ Oui, mais comment faire ?

─ Je vois un vieux fauteuil dans le fond de la chambre. Nous allons l’y installer et vous allez aller à la pharmacie du coin chercher un calmant léger qui lui permettra de se détendre. Nous pourrons ensuite discuter avec lui. Je préfère ne pas vous laisser seule avec lui, par prudence. Je vous rédige une ordonnance, il s’agit d’un médicament buvable ; vous en mettrez dix gouttes dans un verre d’eau et nous le lui ferons boire. Sommes-nous d’accord ?

─ Oui, j’y cours.

Jehan but docilement son tranquillisant et ne tarda pas à s'endormir, sa respiration se faisant plus régulière.

─ Il va dormir quelques minutes et en attendant qu’il se réveille, discutons un peu. Quel sera votre objet de recherche en master ?

─ L’Andalousie, au Moyen Age.

─ Décidemment, nous allons de coïncidence en coïncidence ! Nous voilà trois médiévaux, ou presque !

Héloïse sourit malgré elle. Elle aimait cette façon qu'avait Pierre de dédramatiser les situations, une qualité sans doute héritée de ses années de médecine.

─ En effet. Je repense à ce pauvre garçon, son langage, son obsession pour l’époque du changement de calendrier, sa panique en découvrant la chambre, son étonnement quand j’ai allumé la lumière. Tout cela ne peut pas être feint.

─ Je comprends, mais croyez-vous au voyage dans le temps, pensez-vous qu’il vienne du passé ?

─ Non, je n’y crois pas, mais tout cela est quand même très troublant.

Pierre passa une main dans ses cheveux grisonnants, un geste qu'il faisait toujours quand il réfléchissait intensément.

─ Je ne voudrais pas être indiscret, mais je vous ai vu sursauter quand il nous a donné son nom.

─ Oui, en effet. Le nom de jeune fille de ma grand-mère maternelle est Duruisseau, en un seul mot. C’est une drôle de coïncidence, et sa famille est depuis plusieurs générations installée au Val d’Oise où est située Nesles-la-Vallée.

─ Je comprends mieux votre réaction. Avez-vous fait des recherches sur les origines de cette famille ? Ce serait très intéressant.

─ Non, mais je vais interroger ma grand-mère dès ce soir et faire des recherches sur sa famille.

Jehan se réveilla, plus calme, et regarda autour de lui.

─ Alors je n’ai pas rêvé, je ne comprends pas ce qui m’arrive. Je dois aller voir mon maître à la Sorbonne, il aura surement une bonne explication. Et je dois lui dire que j’ai perdu son manuscrit.

Sa voix portait une nuance de désespoir. Perdre le manuscrit, c'était perdre sa chance.

─ Jehan, je crois préférable de ne rien faire aujourd’hui ; si Melle Héloïse est d’accord, nous allons aménager cette chambre pour que vous soyez à l’abri et demain nous irons ensemble à la Sorbonne. Vous avez besoin de vous reposer et de réfléchir à la situation dans laquelle vous vous trouvez.

Jehan, perplexe, ne répondit pas. Héloïse reprit :

─ Oui, je crois que c’est une bonne idée. Nous allons mettre votre chambre en état et je me charge de votre nourriture. Une bonne nuit de sommeil vous fera le plus grand bien et nous étudierons votre situation calmement demain.

─ Merci, damoiselle Héloïse et messire Pierre. Je reconnais que je ne comprends rien à ce qui m’arrive et que vous êtes très bons pour moi. Je vous fais confiance et m’en remets à vous.

─ C’est la sagesse même, nous vous disons à demain.

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