Samedi 6 octobre

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Pierre buvait son café au lait du matin en écoutant d’une oreille distraite le journal de 8 heures sur BFMTV. Sa femme Cécile était déjà partie pour son cours de yoga. Il sursauta en entendant parler de la Sorbonne, se tourna vers le téléviseur et augmenta le son :

Nous apprenons à l’instant que le corps d’un inconnu a été découvert hier soir dans l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne. La police ignore son identité et recherche des témoins. L’hypothèse d’un acte criminel n’est pas écartée. Plus d’information dans la matinée.

Pierre sentit une inquiétude sourde l'envahir. Il termina rapidement son petit déjeuner et partit pour le Quartier Latin, laissant un mot à Cécile.

Jehan se réveilla l’esprit embrumé. Pendant un instant il crut être revenu dans sa chambre, mais il se rendit compte rapidement qu’il n’en était rien.

La pièce était toujours encombrée de caisses et d’objets divers et les quelques affaires qu’il possédait avaient disparu, ainsi que le manuscrit prêté par son maître.

Il pensa à la jolie jeune fille qui l’avait accueilli si gentiment, Héloïse, comme la célèbre amante d'Abélard dont le père Clodomir lui avait raconté l'histoire, et au médecin qui lui avait parlé avec bonté et avait promis d’aller à la Sorbonne avec lui pour y chercher son maître.

Mais il pressentait qu’ils ne l’y trouveraient pas.

Il y avait peu de monde à la boulangerie et Héloïse pensait à ce drôle de jeune homme et à son histoire abracadabrante. S’agissait-il d’un malade mental ?

Elle ne le pensait pas, mais elle avait beaucoup de mal à imaginer qu’il ait pu faire un bond dans le futur et passer du XVIe au XXIe siècle.

Pourtant, il y avait dans ses yeux une sincérité qu'elle ne pouvait ignorer. Elle qui d'habitude se méfiait des histoires trop belles pour être vraies, elle se surprenait à vouloir croire la sienne.

Sa mère devait reprendre ses activités à la boulangerie et elle attendait le docteur Isselam pour aller ensemble accompagner Jehan à la Sorbonne.

La veille, elle avait longuement interrogé sa grand-mère, qui lui avait donné des informations pour le moins troublantes.

Ainsi, elle avait appris que les lointains ancêtres de sa grand-mère, donc les siens, avaient vécu à Nesles-la-Vallée où ils étaient agriculteurs puis avaient exploité un moulin.

En1789, ils s’étaient installés à Pontoise et y avaient créé un commerce de grain qui s’était développée au fil des ans et qui existait toujours, exploité par un oncle d’Héloïse.

A la question de l’origine de son nom, elle avait répondu que la famille avait dû habiter en bordure du Sausseron, petite rivière proche du village.

Pierre avait apporté pour Jehan une paire de jeans, une chemise, un pull-over, un blouson et une paire de basket. Des vêtements de son fils qui vivait maintenant au Canada.

Il monta dans sa chambre et lui expliqua comment s’habiller. Jehan, perplexe, enfila ses nouveaux vêtements pendant que Pierre regardait les dernières nouvelles sur son téléphone. Il lut à mi-voix le dernier flash d’information :

─ … le corps est celui d’un enseignant en histoire des religions, le professeur Henri de Lugny

─ Qui ?

Jehan avait crié, il était très pale et répéta :

─ Qui est mort ?

─ Henri de Lugny, professeur à la Sorbonne, mais les circonstances de sa mort n’ont pas été révélées.

─ Mais c’est mon maître ! Je veux le voir !

La voix de Jehan s'était brisée. Pierre vit les larmes monter dans ses yeux.

─ Je pense que cela ne sera pas possible, mais descendons et allons chercher Héloïse.

Pierre avait proposé à Héloïse et Jehan de déambuler dans le quartier avant de monter vers la Sorbonne.

Son arrière-pensée était que Jehan avait au mieux un blocage psychologique ou au pire un problème psychiatrique et il espérait qu’en se promenant dans le quartier il retrouverait ses esprits.

Son idée était confortée par le fait que Jehan connaissait le nom du professeur retrouvé mort et dont il se prétendait l’élève.

Il sentit au regard d’Héloïse qu’elle avait des pensées similaires. Mais elle était pensive et paraissait absente.

Ils remontèrent la rue de la Huchette jusqu’au boulevard Saint-Michel. Jehan ne disait pas un mot, mais il regardait autour de lui comme un animal affolé, sursautait au passage d’un cycliste ou au bruit d’un véhicule. Il ne posait aucune question mais il était évident que tout ce qu’il voyait était nouveau pour lui et plutôt effrayant.

Arrivés devant la fontaine Saint-Michel il commença par se figer, puis il s’agenouilla, se signa et pria avec ferveur pendant quelques instants. Il se releva et expliqua :

─ Saint Michel est le saint patron de notre famille. Mon père, mon grand-père et tous les ainés se prénomment Michel. Moi, je ne suis que le septième enfant et le quatrième fils. Mon frère ainé, Michel, était devenu soldat du roi pour aider la famille avec sa solde ; il a été tué au siège d’Issoire en juin 1577.

Sa voix tremblait. Héloïse sentit son cœur se serrer. Elle détourna son attention :

─ Regardez Notre-Dame, comme elle est belle notre cathédrale ; voulez-vous aller voir l’église Saint-Séverin ?

─ Oui, j’aimerais parler au père Théobald ; nous irons ensuite à la Sorbonne, si vous le voulez bien.

A peine entré dans l’église, Jehan se dirigea vers le chœur et s’agenouilla devant l’un des six vitraux situés sous la voute, représentant saint Michel.

Après une brève prière, il demanda à un prêtre qui passait s’il pouvait voir le père Théobald.

Le prêtre, étonné, lui répondit qu’il était le curé de la paroisse et qu’il ne connaissait aucun père Théobald.

─ Mais je lui ai parlé il y a deux jours ! Je suis recommandé par le père Clodomir, de Nesles-la-Vallée.

─ Je suis désolé, mon fils, je ne connais pas non plus le père Clodomir, mais je peux me renseigner auprès de monseigneur l’évêque ; revenez demain, j’en saurais peut-être davantage.

─ Merci, mon père.

Pierre intervint :

─ Mon père, je suis historien et chercheur, serait-il possible de consulter le registre de la paroisse de l’année 1582 ?

─ Certes, mais je dois en demander l’autorisation à l’évêché. Revenez demain, après la messe.

─ Je souhaiterais aussi les registres de Nesles-la-Vallée des années 1560 à 1582. Ils doivent être archivés à l’archevêché et peut-être numérisés.

─ Je vous promets de faire mon possible.

─ Merci, mon père.

Héloïse suggéra de repasser à la boulangerie pour prendre une boisson chaude avant de monter à la Sorbonne.

Elle proposa à Jehan, café, thé ou chocolat, mais il semblait ignorer de quoi il s'agissait et resta muet.

D'ailleurs il ne parlait plus et semblait plongé dans ses pensées. Il finit par murmurer :

─ J’ai été ensorcelé, je suis damné.

Héloïse posa une tasse de café devant Pierre et une de chocolat pour Jehan. Puis elle porta une théière et une tasse pour elle-même.

Jehan regardait son chocolat fumant d’un air soupçonneux.

─ Buvez donc, Jehan, c’est excellent !

Il trempa ses lèvres dans le breuvage et sourit :

─ Je n’ai jamais rien goûté de tel, c’est un don de Dieu ! Comment appelez-vous cette boisson ?

─ C’est du chocolat. Il a été dissous dans du lait, mais il existe aussi en tablette, voulez-vous le goûter ?

─ Je vous en saurais gré.

Jehan croqua un morceau de chocolat et son visage s’éclaira :

─ Que le Seigneur soit remercié pour ses bienfaits !

─ Voulez-vous goûter le café ?

─ Le breuvage noir comme l’enfer ? Pourquoi pas.

Il goûta à peine, fit la grimace, puis en avala plusieurs gorgées.

─ C’est très amer, mais j’aime beaucoup.

Il fit une pause puis :

─ Partons-nous pour la Sorbonne ?

Ils montaient en silence. Jehan regardait les immeubles, les voitures, les bus et les cyclistes mais ne faisait aucun commentaire. Le bruit ambiant, ce grondement permanent de la ville moderne, l'oppressait.

─ La rue Coupe-Gueule a bien changé, je ne reconnais rien.

─ Pourtant, nous sommes arrivés, voici l’entrée de la Sorbonne.

Pierre alla parlementer avec les vigiles, leur montra sa carte d’étudiant et présenta les deux jeunes gens comme des neveux de province désireux de visiter la Sorbonne. Le vigile, réticent, fit venir son supérieur qui accepta de les laisser entrer.

Dans la cour, Jehan regarda autour de lui, contempla la chapelle et dit :

─ Vous vous moquez, nous ne sommes pas à la Sorbonne. J’y étais, il y a seulement deux jours, il n’y avait pas de chapelle ni de cour. Rien ne ressemble à ce que je connais. Je ne vois pas la salle où enseigne mon maître. Je ne peux pas croire qu’il soit mort. Je suis dans un cauchemar et je voudrais bien me réveiller.

Sa voix se brisa à la fin de sa phrase. Héloïse et Pierre se regardaient, ne sachant quoi dire. C'est Pierre qui prit la parole :

─ Allons déjeuner et nous pourrons consulter les dernières nouvelles. Je propose de choisir la restauration rapide où il n’est pas besoin de couverts. La situation est déjà suffisamment compliquée.

─ Je suis d’accord, allons sur le Boul’mich.

Le repas fut l’occasion pour Jehan de découvrir une cuisine surprenante qu’il ignorait complètement. Il avoua qu’il ne mangeait de la viande que le premier jour de l’année, se contentant le reste du temps de gruau avec un peu de lait, parfois d’un œuf et le plus souvent d’un quignon de pain frotté d’ail.

Il apprécia particulièrement les pommes de terre frites dont il fallut commander une portion supplémentaire. Il fit un sort au soda, malgré une grimace à la première gorgée, mais le clou du repas fut la coupe de glace à la fraise qu’il goûta avec précaution mais engloutit ensuite sans poser de question. Il reconnut qu’il n’avait jamais aussi bien mangé de toute sa vie et qu’il se serait cru à la table du roi.

Héloïse l'observait avec un mélange d'attendrissement et d'inquiétude. Comment un acteur aurait-il pu feindre un tel émerveillement ?

A la fin du repas, Pierre sortit son smartphone, que Jehan regarda avec méfiance, cet objet lumineux et plat qui semblait magique, et consulta les dernières nouvelles.

─ … la police explore plusieurs pistes et demande à tous les élèves du professeur Henri de Lugny de se manifester pour permettre de reconstituer son emploi du temps et de …

Jehan, qui avait sursauté en entendant le nom de son professeur, s’exclama :

─ Je dois aller voir la Prévôté[1] pour savoir ce qui est arrivé à mon maître ; je ne sais pas ce que je vais devenir, les cours ont commencé et je n’ai plus de maître !

─ Jehan, vous ne pouvez pas vous présenter à la police, vous risquez de finir la journée en prison.

─ Je suis d’accord avec Pierre ; je suis d’avis d’aller vous faire visiter Paris dont vous ne connaissez que le trajet de la porte Saint Denis au Quartier Latin. Nous pourrons faire mieux connaissance et dès demain matin, nous irons à la messe à Saint Séverin. Nous y verrons le curé qui nous donnera, j’espère, des nouvelles du père Théobald.

Jehan, un peu réticent, finit par accepter et ils allèrent tous les trois prendre le métro pour se rendre sur les Champs Elysées.

[1] Le Prévot de Paris était chargé de la police de la ville (équivalent du Préfet de police).

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