Dimanche 7 octobre
Vers neuf heures du matin, Jehan retrouva Héloïse et sa famille à la boulangerie partageant café et croissants en attendant l’heure de la messe. Quant à lui, il souhaitait rester à jeun pour pouvoir communier.
Jehan avait l'air d'excellente humeur. Il avait dîné la veille avec Héloïse et ses parents qui avaient beaucoup ri de le voir apprendre à se servir d'une fourchette.
Il avait bu un demi verre de vin pour la première fois de sa vie en expliquant que sa famille n'avait pas les moyens d'en acheter. Le vin lui délia la langue et il ne cessa de parler pour raconter l'histoire de sa famille, évoquer la misère qui régnait dans sa campagne et la lourdeur des impôts.
Les parents écoutaient attentivement et posaient peu de questions. Incrédules au départ, ils trouvaient un tel air de vérité dans le discours de ce jeune homme qu'ils ne savaient que penser de cette situation complètement incompréhensible.
Quant à Héloïse, elle buvait ses paroles et ne quittait pas des yeux le garçon qu'il était : beau visage, cheveux blonds et yeux bleus, grand, mince mais musclé par les travaux des champs.
Elle était manifestement sous le charme. Et cela la troublait profondément. Elle, si rationnelle d'habitude, si prudente avec les garçons, se sentait attirée par ce mystérieux voyageur du temps.
Quand Pierre arriva un peu après dix heures, Jehan se leva et déclara :
─ Je dois aller me confesser avant la messe afin de pourvoir communier, comme tous les dimanches.
─ Nous devons vous accompagner car vous ne serez pas en sécurité seul dans les rues. D’ailleurs nous devrons réfléchir à votre situation et à la meilleure façon de vous intégrer dans notre société. Laissez-moi seulement le temps de boire un café, si Héloïse veut bien m’en servir une tasse.
Pierre avait passé une partie de la nuit à réfléchir. En tant que médecin, il avait vu bien des choses étranges, mais jamais rien de semblable.
La messe terminée, les trois compagnons allèrent demander au curé s’il avait des nouvelles pour eux.
─ Je n’ai pu trouver aucun renseignement sur un père Théobald dans cette paroisse ni dans aucune autre paroisse parisienne. Par contre, les registres que vous m’avez demandés ont été numérisés et je peux vous les envoyer par courriel.
─ Merci, mon père. Pouvez-vous les envoyer à l’adresse d’Héloïse ? Nous pourrons les consulter sur son ordinateur.
Le premier fichier concernait Saint Séverin. Dès les premières pages, ils purent constater qu'il y avait bien en 1582 un père Théobald qui assurait les offices et les baptêmes. Ils avaient un peu de mal à déchiffrer l'écriture manuscrite mais Jehan, lui, était parfaitement à l'aise et connaissait toutes les abréviations et il les pressait de faire défiler les pages.
Soudain, il leur fit signe d'arrêter et ils s'aperçurent qu'il avait les yeux pleins de larmes. Héloïse et Pierre lurent attentivement l'écran et tombèrent sur l'avis de décès du père Théobald survenu le 17 octobre 1582.
Pierre, à mi-voix :
─ Le père Théobald a bien existé et il est mort quelques jours après son entretien avec Jehan.
─ Oui, et cela confirme ses dires. On est vraiment en présence d’un voyageur dans le temps qui a fait un bond de plus de 400 ans. Jehan, en quelle année êtes-vous né ?
─ En 1560, je crois, en mars.
─ Et vous avez été baptisé à Nesles-la-Vallée ?
─ Oui. Pourquoi ?
─ Nous allons rechercher la trace de votre baptême dans le registre du village que nous a fourni le curé de Saint Séverin.
Pierre fit défiler rapidement les pages du fichier sur l’écran et s’arrêta au 1er mars 1560. Puis ils commencèrent à lire attentivement chaque page. Il s’arrêta sur une page et lu à haute voix :
─ Le 17 mars 1563 a été baptisé par le père Clodomir, Jehan, fils de Michel et d’Emeline du chemin du ruisseau, né le 9 mars ce cette même année.
─ Oui, c’est bien moi ; nous habitons près du ruisseau appelé le Sausseron.
Pierre le regarda et ajouta ;
─ Donc vous avez un peu plus de 19 ans.
─ Je suis née aussi un 9 mars ! s’écria Héloïse, et le deuxième prénom de ma grand-mère est Emeline.
Un long silence s’établit. Chacun était plongé dans ses pensées et c’est Pierre qui reprit finalement la parole :
─ Comme je l’ai dit ce matin, nous devons réfléchir au moyen d’intégrer Jehan dans notre époque. Dès demain, je l’emmènerai faire les boutiques pour qu’il ait une garde-robe correcte. Il faut aussi qu’il apprenne à parler notre français et pas celui du XVIe siècle qui le ferait repérer rapidement. Il doit aussi savoir quelle est la situation actuelle de la société française.
─ Je peux m’en charger, j’ai donné des cours à des immigrants venus du Proche Orient.
Héloïse se sentait investie d'une mission. Pour la première fois de sa vie, son master d'histoire prenait un sens concret, presque tangible.
─ Très bien. Il faudrait aussi régler le problème des papiers d’identité et ce sera, je crois, très compliqué. J’ai un ami à la préfecture de police qui pourra, j’espère, nous conseiller et peut-être nous aider. Je vais tacher aussi d’en savoir plus sur Henri de Lugny et les circonstances de sa mort.
Jehan ne disait mot et paraissait songeur.
Pierre continua.
─ Jehan, il ne faut pas perdre votre temps. Je vous ai apporté la reproduction du manuscrit que vous devez étudier dont j’ai fait une copie. Vous pourrez continuer à le lire et à réfléchir sur le sermon que vous devez en tirer.
─ Merci, maître Pierre, mais mon maître est mort !
─ Nous n’en savons rien. Héloïse, je vous invite à installer Jehan devant la télévision pour qu’il ait un aperçu du monde dans lequel il va vivre. Je passerai demain, vers 9 heures, pour aller acheter quelques vêtements avec Jehan, l’hiver approche. Puis j’irai à la Sorbonne consulter les archives et essayer de trouver la trace de votre enseignant.

Annotations