Mardi 9 octobre
Le voyage jusqu’à Nesles-la-Vallée se passa sans encombre. Pierre avait volontairement roulé à faible allure pour que Jehan puisse profiter du paysage.
Celui-ci regardait de tous les côtés sans faire le moindre commentaire ; assis devant, côté passager, il ne perdait pas une miette du paysage mais paraissait très angoissé. Il ne retrouva le sourire que lorsque Pierre, négligeant les recommandations du GPS, bifurqua sur une route de campagne qui longeait le Sausseron.
A l’arrivée au centre du village, Pierre se gara devant l’église. Jehan, qui avait les larmes aux yeux, défit sa ceinture et pénétra rapidement dans l’église, suivi par ses compagnons.
Il s’arrêta devant les fonts baptismaux du XIIIe siècle et eut l’air profondément étonné et choqué de ne pas y trouver d’eau bénite. Il se signa et se dirigea vers l'extrémité occidentale du bas-côté nord où se trouve une Vierge en pierre du XIVe siècle.
Il avait, à l’évidence, une connaissance parfaite des lieux. Il s’agenouilla, pria avec ferveur, se signa et éclata en sanglots.
Héloïse et Pierre se regardèrent mais ne savaient que dire ou faire. Jehan se calma et dit :
─ Il ne reste que l’église, je ne reconnais plus rien, tout a changé. Le père Clodomir, mes parents, mes frères et sœurs, tous sont morts et le cimetière autour de l’église où sont enterrés mes grands-parents a disparu. Je suis perdu.
Sa voix se brisa. Héloïse sentit les larmes lui monter aux yeux.
─ Mais non, tu n’es pas perdu, tu n’es pas seul et nous serons ta nouvelle famille, n’est-ce pas Héloïse ?
─ Bien sur Jehan, nous ne t’abandonnerons pas.
Pierre avait utilisé le tutoiement pour marquer sa proximité avec Jehan et Héloïse, les larmes aux yeux, l’avait imité.
Jehan était redevenu silencieux et ses deux compagnons respectèrent son silence un moment.
─ Jehan, veux-tu essayer de retrouver le chemin de la rivière ? Le paysage a certes beaucoup changé mais on ne sait jamais.
Jehan acquiesça. Ils sortirent de l’église, Jehan en tête qui savait où il allait.
Ils quittèrent rapidement le village et prirent un petit chemin dans la forêt. Après dix minutes de marche dans la forêt, ils arrivèrent au bord d’une rivière. Jehan se repéra et se dirigea vers l’amont pour atteindre un énorme chêne, magnifique et très certainement plusieurs fois centenaire. Il en fit le tour en regardant le tronc attentivement et soudain s’écria :
─ J’ai trouvé ! Voilà ce que j’ai gravé sur cet arbre.
Ils s’approchèrent et lurent avec beaucoup de difficulté, gravés dans l’écorce mais presque effacés, ces quelques mots : Est dies ante diem IV (quartum) Nonas Octobres MDLXXXII Anno Domini[1].
─ C’est le jour du changement de calendrier que j’ai gravé avant de partir pour Paris. Suivez-moi, notre maison n’est pas loin.
Ils marchèrent environ cinq minutes sur la berge du Sausseron, toujours vers l’amont quand Jehan s’arrêta, regarda autour de lui les larmes aux yeux, mais il n’y avait que des arbres.
─ La maison a disparu avec mes parents et mes frères et sœurs, je ne les reverrai jamais, je n’ai plus de famille.
─ Non Jehan, nous sommes là, Héloïse et moi-même, et nous ne t’abandonnerons pas. Nous allons rentrer à Paris et discuter de ton intégration dans notre société. J’ai lancé quelques démarches et je vous expliquerai bientôt ce qu’il reste à faire.
Jehan souhaita continuer à remonter le cours de la rivière, pensant retrouver un moulin qu’il connaissait. Après une marche de quelques centaines de mètres, il s’arrêta et dit :
─ Le moulin a disparu lui aussi, mais le bief est encore là. Je me demande ce qu’est devenue la famille qui habitait le moulin. Je connais bien cette famille et je jouais avec ses enfants.
Héloïse et Pierre, impuissants, regardaient les larmes qui coulaient sur le visage de Jehan.
─ Allons, il est temps de rentrer à Paris.
[1] En ce jour, avant le quatrième jour des Nones d’Octobre 1582, en l'Année de notre Seigneur : il s’agit du 4 octobre 1582 en notation romaine.

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