Mercredi 10 octobre

3 minutes de lecture

Jehan était resté dans sa chambre pour étudier la copie de son manuscrit et préparer son sermon pendant qu’Héloïse et Pierre épluchaient les archives de la paroisse de Nesles-la-Vallée.

La matinée était déjà bien avancée lorsque Pierre, penché sur son ordinateur portable, se redressa brusquement, le cœur battant.

─ J’ai trouvé !

Héloïse leva les yeux de son propre écran.

─ Qu'est-ce que c'est ?

Pierre tourna son ordinateur vers elle. Sur l'écran, une page d'archives numérisées montrait une écriture gothique serrée, difficile à déchiffrer.

─ Je viens de trouver, dans les archives de la paroisse de Nesles-la-Vallée, la mention du mariage de Jehan du ruisseau, fils de Michel et d'Emeline, avec Adélaïde du moulin, fille ainée d'Artus et de Marie, le 22 avril 1586.

Héloïse se pencha pour mieux voir.

─ Jehan nous avait parlé de moulins sur la rivière, n'est-ce pas. Alors il est probable qu'il connaît déjà sa future femme, et depuis longtemps. Les enfants de ces deux familles devaient jouer ensemble au bord du Sausseron.

─ S'il s'est marié, c'est qu'il est retourné dans son époque, acheva Pierre doucement. Mais il est préférable de ne pas évoquer ce sujet avec lui.

Héloïse sentit une pointe étrange au cœur. Du soulagement ? De la déception ? Elle ne savait pas.

─ En effet. Essayons d’en savoir plus sur son avenir.

Ils replongèrent dans les archives, tournant les pages virtuelles avec précaution, comme s'ils manipulaient des reliques fragiles. Les minutes s'égrenèrent dans un silence concentré, ponctué seulement par le cliquetis occasionnel d'une souris.

Pierre poussa une exclamation étouffée.

─ Voilà la suite. Le couple a eu trois enfants : un fils Michel et deux filles Héloïse puis Emeline.

Héloïse sursauta en entendant son prénom.

─ Héloïse ? Il a appelé sa fille Héloïse ?

─ Oui. Et regardez la suite... Adélaïde est morte en couches à la naissance d'Emeline.

Un silence pesant s'installa. Héloïse sentit un frisson la parcourir. Cette femme qu'elle ne connaîtrait jamais, cette Adélaïde, morte il y a plus de quatre siècles, avait donné naissance à l'une de ses ancêtres directes.

─ Quel âge avait-elle ? demanda-t-elle d'une voix blanche.

Pierre chercha l'information, remontant dans les archives.

─ Vingt-trois ans. Elle avait vingt-trois ans.

Héloïse détourna le regard, les yeux embués. Vingt-trois ans. L'âge qu'elle aurait l'année prochaine.

─ Michel, le fils, a eu un garçon et une fille, continua Pierre pour briser le silence oppressant. Michel et Adélaïde. Il a repris le moulin à la mort de son grand-père.

─ Son fils lui a succédé et la famille a exploité le moulin jusqu'à la révolution, compléta Héloïse. Il faut maintenant étudier les archives de l'état civil du département.

Ils passèrent encore une heure à rassembler les pièces du puzzle généalogique, reconstituant petit à petit la lignée qui menait de Jehan jusqu'à Héloïse. Chaque découverte était une émotion nouvelle : des naissances, des mariages, des décès, toute une vie qui se déployait à travers les siècles.

Quand ils eurent terminé, Pierre se cala dans son fauteuil et regarda Héloïse.

─ Je crois qu'on peut conclure que vous êtes une descendante directe de Jehan. Sans aucun doute possible.

─ Oui, et c’est très perturbant de se trouver en compagnie d’un lointain ancêtre qui a presque le même âge que moi. Et en prime notre anniversaire tombe le même jour !

Héloïse se sentait troublée. Elle qui avait toujours considéré la généalogie comme une science froide, faite de dates et de noms, découvrait qu'elle pouvait avoir un visage, des yeux bleus, un sourire timide.

─ Vous pourriez écrire non pas une thèse mais un roman pour raconter cette histoire où la réalité dépasse, et de loin, la fiction.

─ C’est une bonne idée, mais il faudra changer les noms !

─ Et que lui dirions-nous ? De tout ce que nous venons de découvrir ?

Héloïse réfléchit longuement. Par la fenêtre, elle voyait les passants qui déambulaient dans la rue de la Huchette, inconscients du miracle temporel qui se déroulait à quelques mètres d'eux.

─ Je pense qu'il faut lui dire. Il a le droit de savoir qu'il retournera chez lui, qu'il ne restera pas prisonnier de notre époque. Cela lui donnera de l'espoir.

─ Mais pas tout de suite, intervint Pierre. Laissons-lui encore un peu de temps. Il a besoin de s'habituer d'abord à l'idée qu'il pourrait avoir un avenir ici, avant de lui annoncer qu'il repartira. Sinon, il risque de ne plus faire aucun effort d'adaptation.

─ Vous avez raison. Dimanche, peut-être ? Lors du repas en famille ?

─ Dimanche me paraît une bonne idée.

À cet instant, ils entendirent des pas dans l'escalier. Ils refermèrent précipitamment leurs ordinateurs portables au moment où Jehan apparaissait sur le seuil, son cahier d'écolier sous le bras.

─ J'ai terminé la traduction des trois premiers chapitres, annonça-t-il avec une fierté visible. Maître Pierre, pourriez-vous les relire ? Je voudrais être sûr que mon français moderne est correct.

Pierre sourit chaleureusement.

─ Bien sûr, Jehan. Montre-moi ça.

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