Jeudi 11 octobre
Jehan se réveilla tôt, comme à son habitude, mais il ne descendit pas faire sa toilette à la boulangerie. Il préféra rester au lit et repenser à la triste visite de son village et du lieu où il avait vécu jusqu’à un passé très récent.
La lumière de l'aube filtrait à peine par la lucarne. Dans le silence de la chambre, il entendait les premiers bruits de la ville qui s'éveillait : des voitures au loin, des voix étouffées, le roulement métallique d'un rideau de boutique qu'on relevait. Des sons qui, quelques jours auparavant, l'auraient terrifié, mais auxquels il commençait à s'habituer.
Il se demanda, avec tristesse, ce qu’il allait devenir, dans une époque si différente de la sienne, sans famille et sans espoir de continuer ses études. Ou plutôt, avec une nouvelle famille, étrange et merveilleuse, qui l'avait accueilli sans poser de questions.
Mais était-ce vraiment sa place ? Était-il destiné à vivre ici, à apprendre à conduire ces engins appelés « voitures », à comprendre ces boîtes lumineuses qui montraient des images en mouvement, à manger tous les jours du pain blanc et du chocolat ?
Son esprit dériva vers Nesles-la-Vallée. Vers ses parents. Vers ses frères et sœurs. Vers le père Clodomir qui avait placé tant d'espoirs en lui. Et vers Adélaïde, au rire si clair, qui courait pieds nus sur les berges du Sausseron.
Il ouvrit la copie du manuscrit que lui avait confiée Pierre et qu’il avait déjà lu. Il décida d’en continuer la traduction qu’il écrivait au fur et à mesure sur un cahier d’écolier, à l’aide de ce qu’il considérait comme une plume magique qui n’avait pas besoin d’encre et que ses amis avaient appelée « stylo à bille ».
Le travail l'apaisa. Les mots latins familiers, la structure logique du discours de Petrus Alfunsi, tout cela le reconnectait à son époque, à ce qu'il connaissait. Il avança rapidement et réussit à traduire trois chapitres supplémentaires en deux heures, s'arrêtant seulement pour réfléchir, certains passages étant particulièrement complexes.
Vers neuf heures, il buta sur une expression difficile qui parlait de la conversion et du changement de foi. Petrus Alfunsi, ce Juif converti au Christianisme, avait-il ressenti ce même sentiment de déracinement, d'être entre deux mondes ? Il posa son stylo.
Il pensait à la rivière. Au moulin disparu. A Adélaïde. A son père qui, le dernier soir avant son départ, lui avait serré l'épaule sans rien dire, les yeux brillants.
Un doute terrible le traversa : et s’il était en train d’effacer tout cela en restant ici ?
Il porta la main à son front.
─ Seigneur, murmura-t-il, qu'attendez-vous de moi ?
Mais son estomac commençait à crier famine et il décida d'aller grignoter quelque chose.
Il évita la boulangerie et ses amis, il avait besoin de réfléchir seul, et se dirigea vers le boulevard Saint-Michel à la recherche d'une autre boulangerie afin de tester sa connaissance de la société dans laquelle il allait probablement passer le reste de sa vie.
Les rues du Quartier Latin grouillaient déjà d'activité. Des étudiants se hâtaient vers leurs cours, des touristes consultaient des plans, des commerçants installaient leurs terrasses. Jehan observait tout cela avec une attention nouvelle, essayant de mémoriser les comportements, les gestes, la manière dont les gens interagissaient.
Il trouva une boulangerie à l'angle d'une rue et s'arrêta devant la vitrine, observant d'abord comment les autres clients procédaient. Une femme entra, salua la boulangère d'un « Bonjour » cordial, commanda « une baguette et deux croissants », paya avec des pièces de monnaie et repartit avec un « Bonne journée » souriant.
Il poussa la porte, déclenchant le tintement d'une clochette.
─ Bonjour ! lança la boulangère, une femme d'une cinquantaine d'années au visage avenant.
─ Bonjour, madame, répondit Jehan en s'efforçant d'adopter l'intonation qu'il avait entendue. Je voudrais un croissant, s'il vous plaît.
─ Voilà, ça fait un euro vingt.
Jehan sortit les pièces que Pierre lui avait données, les examina un instant pour identifier la bonne valeur, et réussit à faire l'appoint. Un sentiment de fierté l'envahit. Il avait fait ses premiers pas vraiment seul dans ce monde nouveau.
─ Merci, bonne journée !
─ Bonne journée à vous !
Ayant réussi, à sa grande satisfaction, à accomplir cette transaction simple mais qui représentait pour lui une victoire, il franchit les grilles du jardin du Luxembourg, en direction du Sénat.
Il était particulièrement intéressé par l’ancienne résidence de Marie de Médicis, car Héloïse lui avait enseigné l’histoire de France depuis l’assassinat d’Henri III, sept ans après le changement de calendrier.
Il avait été impressionné par le parcours d’Henri IV, huguenot puis catholique, devenu roi de France et assassiné à son tour. Mais son attention fut attirée par des cris et des bruits de métal qui ressemblaient fort à des chocs d’épées.
Jehan s'assit sur un banc pour manger son croissant, observant le ballet des gens autour de lui. Tout le monde semblait savoir où aller, quoi faire. Personne ne semblait perdu, désorienté, déraciné.
Soudain, son attention fut attirée par des cris et des bruits de métal qui ressemblaient fort à des chocs d'épées.
Son cœur se mit à battre plus vite. Des combats ? Ici, dans ce jardin paisible ? Il se leva d'un bond et se dirigea vers la source du bruit, prêt à se mettre à l'abri si nécessaire.
Quelle fut sa stupeur quand il aperçut plusieurs hommes casqués et habillés de cuir qui se battaient à l’épée. Il fut très étonné de la présence de nombreux spectateurs qui semblaient apprécier le spectacle et s’approcha pour demander :
─ Que se passe-t-il, madame ? C'est une révolte ?
La femme se tourna vers lui et éclata de rire.
─ Une révolte ? Vous le voyez bien, c'est un tournage !
─ Un tournage ? répéta Jehan, complètement perdu.
─ Oui, pour la télévision. Une série, "Les mousquetaires du roi".
─ De quel roi ?
La femme le regarda avec un mélange d'amusement et d'étonnement.
─ Mais enfin de Louis XIII, vous connaissez bien l'histoire de d'Artagnan !
─ Louis XIII, d'Artagnan ?
─ Monsieur, arrêtez de vous moquer de moi, j’ai l’impression que vous arrivez de la lune.
Elle le scruta plus attentivement et ajouta :
─ Vous vous exprimez pourtant de façon très correcte et même très élégante.
─ Pardonnez mon ignorance, madame, je ne voulais pas vous offenser mais je suis très ignorant, je vous supplie de m’excuser. Madame, je vous remercie de votre gentillesse mais je crois que j’ai encore beaucoup à apprendre. Acceptez, s’il vous plait, mes salutations.
La dame, perplexe regarda Jehan s’éloigner.
Ce dernier se dépêcha de rejoindre Héloïse qui travaillait à la boulangerie et lui posa de nombreuses questions sur la télévision et les séries. Plutôt que de se lancer dans des explications compliquées, elle le fit asseoir dans un fauteuil en face du téléviseur familial et lui expliqua le mode d’emploi de la télécommande.
Deux heures plus tard, Jehan avait fait le tour des chaines, fasciné par cette fenêtre sur le monde moderne. Il avait regardé les bulletins d'information, découvrant avec stupeur l'étendue du monde qu'il ne connaissait pas. Il avait vu des documentaires sur les animaux, des émissions de cuisine, des jeux télévisés.
Et puis il était tombé sur un téléfilm historique sur la Saint-Barthélemy[1].
Héloïse, qui travaillait dans la boutique, entendit soudain des sanglots. Elle se précipita à l'arrière et trouva Jehan devant l'écran, les joues ruisselantes de larmes, regardant les images de violence et de massacres.
Héloïse le laissa regarder le sujet jusqu’à la fin et lui proposa de partir le lendemain à la découverte des monuments historiques de Paris et des environs.
[1] Le massacre de la Saint-Barthélemy a été déclenché à Paris le 24 août 1572 et s’est poursuivi les jours suivants, soit un peu plus de dix ans avant l’arrivée de Jehan à Paris.de Jehan à Paris.

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