Vendredi 12 octobre
Pierre arriva tôt à la boulangerie où l’attendaient Héloïse et Jehan, prêts au départ. Ils décidèrent de partir à pied et se dirigèrent vers le Palais de Justice, dans l’ile de la Cité, dans l’intention de visiter la Sainte Chapelle.
La matinée était fraîche et lumineuse, l'air avait cette clarté particulière d'octobre qui rendait les pierres de Paris encore plus belles. Ils marchèrent d'un pas tranquille, Pierre racontant l'histoire des lieux qu'ils traversaient, Héloïse ajoutant des détails, et Jehan écoutant avidement, posant mille questions.
Quand ils pénétrèrent dans la Sainte Chapelle, Jehan resta cloué sur place, bouche bée.
─ C'est... c'est magnifique, murmura Jehan, la voix étranglée par l'émotion.
Il s'avança lentement, le regard levé vers les vitraux qui racontaient l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ses lèvres bougeaient silencieusement, récitant une prière.
Héloïse et Pierre le laissèrent se recueillir, échangeant un regard ému. Il y avait quelque chose de profondément touchant à voir ce jeune homme retrouver un fragment de son monde dans le nôtre.
Jehan fut très déçu de constater que ce n’était plus un lieu de culte. Puis il demanda à se recueillir devant les reliques, particulièrement la Sainte Couronne d’épines.
─ Je suis désolé, Jehan, dit Héloïse doucement. La couronne d'épines est conservée dans le trésor de la Cathédrale Notre-Dame. Elle n'est présentée au public que le premier vendredi de chaque mois avec un morceau de la vraie Croix et un clou.
Jehan sembla déçu, mais il se reprit.
─ Alors j'assisterai à la prochaine présentation. Le premier vendredi de novembre, n'est-ce pas ?
─ Si tu es encore là, oui, répondit Pierre prudemment.
Un silence étrange s'installa. Jehan regarda Pierre, puis Héloïse, cherchant dans leurs expressions quelque chose qu'il ne parvenait pas à identifier.
─ Vous pensez que je vais repartir ? demanda-t-il soudain.
Héloïse et Pierre échangèrent un regard.
─ Nous ne savons pas, Jehan, dit finalement Pierre. Nous ne comprenons pas comment tu es arrivé, alors nous ne pouvons pas savoir si et quand tu repartiras.
─ Je vois.
Ils quittèrent la Sainte Chapelle et continuèrent vers le quartier des Halles. En chemin, Pierre raconta comment ce quartier avait été le ventre de Paris pendant des siècles, le grand marché où affluaient les denrées de toute la région.
Quand ils arrivèrent devant la Fontaine des Innocents, Jehan s'arrêta, admirant la beauté de l'édifice Renaissance.
─ Elle est très belle, dit-il. Bien qu'un peu abîmée par le temps.
─ Elle date de ton époque, précisa Pierre. Elle a été construite en 1549, rénovée dans les années 1780, puis déplacée ici en 1788.
─ Et le cimetière ? demanda Jehan. Le père Clodomir m'a parlé du cimetière des Innocents, il disait que c'était le plus grand cimetière de Paris.
─ Il a été fermé en 1780 pour des raisons sanitaires, expliqua Héloïse. Les ossements ont été transférés dans les Catacombes, sous la ville.
Jehan manifesta immédiatement le désir de visiter les Catacombes. L'idée de descendre sous la ville, de marcher parmi les ossements de millions de Parisiens, semblait le fasciner et l'effrayer en même temps.
─ Nous pourrions y aller la semaine prochaine, proposa Pierre. C'est une visite qui prend du temps, et nous avons prévu autre chose pour cet après-midi.
Mais Jehan ne l'écoutait plus. Il s'était assis sur le rebord de la fontaine, la tête entre les mains.
─ Je ne pourrai jamais vivre parmi vous.
─ Pourquoi dis-tu cela ?
─ Il y a trop de choses que je ne sais pas et que je ne pourrai pas apprendre et je ne comprends rien à votre mode de vie.
─ Explique-toi.
─ Je voudrais retourner chez moi, embrasser mes parents et mes frères et sœurs. Je voudrais reprendre mes études et aller à la Sorbonne tous les jours. Je voudrais retrouver mon maître. Je voudrais revoir Adélaïde...
Jehan retenait des larmes. Pierre posa une main sur son épaule.
─ Tu la reverras, Jehan. J'en suis sûre.
Pierre se racla la gorge.
─ Tu sais, Jehan, nous ferons tout ce que nous pourrons pour que tu t'adaptes à notre époque et que tu t'y intègres. Mais tu peux, toi aussi, nous aider.
─ Comment ?
─ Nous sommes des historiens et tu possèdes des informations capitales sur la vie quotidienne d’un petit village français au XVIe siècle, sur les relations entre les paysans et les nobles, sur la pratique religieuse et bien d’autres sujets encore.
─ Je veux bien vous raconter tout ce que vous voudrez et répondre à toutes vos questions bien que je vienne d’une famille de paysans très pauvres qui ne sait pas grand-chose.
─ Justement ! Ce sont les détails du quotidien qui nous manquent le plus. Les grands événements, nous les connaissons. Mais comment vivaient vraiment les gens ? Que mangeaient-ils ? Comment s'habillaient-ils ? Quelles étaient leurs croyances, leurs peurs, leurs espoirs ? Toi, tu le sais. Tu l'as vécu.
Jehan sembla réfléchir à ces paroles.
─ J’ai aussi parlé de toi à ma directrice de thèse, sans dire encore qui tu es et d’où tu viens, et tu pourrais obtenir un poste d’assistant à l’université de Nanterre, ville dont tu as dû entendre parler puisque c’est là qu’est née sainte Geneviève.
─ Oui, mon père est allé voir les reliques de la sainte juste avant de se marier.
─ Et tu pourras suivre à Nanterre un enseignement d’histoire de qualité. Quoiqu’il en soit nous serons toujours là pour toi.
Pour la première fois depuis le début de leur conversation, Jehan sembla retrouver un peu d'espoir. Ses yeux s'éclairèrent légèrement.
Pierre reprit :
─ Nous t’enseignerons aussi tout ce qui s’est passé depuis 1582 et puisque tu t’intéresses à l’astronomie, nous t’emmènerons demain voir les étoiles et les moyens de s’en rapprocher. Par contre j’aimerais bien que tu termines la traduction du manuscrit de Petrus, cela me ferait gagner beaucoup de temps pour ma thèse.
─ C’est promis, j’ai hâte d’être à demain.

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