Samedi 13 octobre
Jehan descendit très tôt à la boulangerie, très intrigué à l’idée d’aller voir des étoiles en plein jour, ce qui lui paraissait encore mystérieux et impossible. Comment pouvait-on voir les étoiles quand le soleil brillait ?
Il guettait avec impatience l’arrivée de Pierre et en attendant il discutait avec Héloïse en mordant dans un pain au chocolat.
Pierre arriva vers dix heures, comme promis, l'air joyeux et mystérieux.
─ Alors, prêt pour ton voyage dans les étoiles ? demanda-t-il à Jehan.
─ Prêt ! Mais je ne comprends toujours pas comment...
─ Patience, mon jeune ami. Tu vas voir, c'est extraordinaire.
Ils prirent le métro, ce qui était devenu une routine pour Jehan. Il ne sursautait plus au bruit des rames, ne se cramponnait plus aux barres de soutien dans les virages, ne fixait plus avec fascination les publicités lumineuses. Il commençait à s'habituer.
Mais il guettait toujours avec une attention particulière les comportements des autres passagers, essayant d'imiter leurs gestes, leur façon de se tenir, de regarder. Il voulait se fondre dans la masse, devenir invisible.
Quand ils émergèrent du métro près du Grand Palais, Jehan admira l'impressionnant édifice avec son dôme de verre et de métal.
─ Et la tour Eiffel là-bas, ajouta Pierre en la désignant, elle aussi a été construite pour une Exposition Universelle, celle de 1889.
Jehan jeta un coup d'œil blasé vers la célèbre tour. Il l'avait déjà vue la veille, et même s'il la trouvait impressionnante, elle ne le fascinait plus autant que lors de sa première découverte.
Ils entrèrent dans le Palais de la Découverte et Pierre les guida directement vers le planétarium.
─ Nous allons voir deux séances, annonça-t-il. La première sur les constellations, la seconde sur la planète Mars.
─ Mars ? répéta Jehan, les yeux brillants d'excitation. La planète rouge ? Celle que les Anciens nommaient Arès ?
─ Exactement !
La séance sur les constellations fut un véritable enchantement pour Jehan. Assis dans un fauteuil confortable, le cou renversé, il regardait le dôme du planétarium où étaient projetées les étoiles. Le conférencier expliquait les mouvements des astres, la formation des constellations, les mythes qui leur étaient associés.
Jehan buvait chaque mot. Il connaissait certaines choses grâce aux enseignements du père Clodomir et aux lectures qu'il avait faites, mais la précision des explications, les images projetées, la beauté du spectacle le laissaient sans voix.
Quand la séance se termina, il resta immobile quelques instants, comme s'il émergeait d'un rêve.
─ C'était... je n'ai pas de mots, murmura-t-il. C'était magnifique.
La séance sur Mars fut encore plus extraordinaire. Voir cette planète lointaine comme si on y était, comprendre sa composition, ses saisons, ses mystères, c'était au-delà de tout ce qu'il aurait pu imaginer.
Mais quand le conférencier mentionna les missions spatiales, les robots envoyés sur Mars, les projets d'envoyer un jour des hommes sur cette planète, Jehan crut défaillir.
─ Des hommes... sur Mars ? balbutia-t-il. Mais c'est... c'est impossible !
─ Pas encore fait, mais en projet, chuchota Pierre. Si tu restes assez longtemps parmi nous, tu verras peut-être les premiers hommes marcher sur Mars.
La tête de Jehan tournait. C'était trop, c'était beaucoup trop. Des hommes sur Mars. Des robots envoyés à travers l'espace. Des images de planètes lointaines.
─ Attends de voir le musée de l'Air et de l'Espace, dit Pierre avec un sourire. Tu n'as encore rien vu.
Le trajet en bus jusqu'au Bourget fut pour Jehan une nouvelle aventure. Voir Paris défiler par la fenêtre, s'éloigner de la ville vers la banlieue, observer les changements de paysage, tout cela l'intéressait.
Jehan se comporta comme un enfant pendant la visite du musée. Il voulut tout voir, demanda des explications sur tout ce qu’il voyait. Il fallut l’annonce de la fermeture du musée pour qu’il accepte enfin de repartir sur Paris.
Il voulut acheter des livres à la boutique du musée, des livres sur l'aviation, sur l'espace, sur Mars. Pierre lui en offrit trois, qu'il serra contre lui comme des trésors.
─ Je n’aurais jamais imaginé cela, je suis content d’avoir appris énormément de choses sur l’espace et l’astronomie et je pense que j’en sais plus que les maitres de la Sorbonne de mon époque. Je commence à comprendre votre mode de vie et je vais faire de gros efforts pour m’y adapter puisque je n’ai pas d’autre choix.
─ Tu vois, Jehan, dit Pierre avec douceur, notre époque a ses défauts, ses horreurs même, comme tu l'as vu avec le film sur la Saint-Barthélemy. Mais elle a aussi ses merveilles. Et tu fais maintenant partie de ces merveilles.
─ Comment ça ?
─ Parce que tu es un pont entre deux époques. Tu es la preuve vivante que le temps n'est pas une barrière infranchissable. Tu es, à ta façon, aussi extraordinaire qu'un homme marchant sur la Lune.
Quand ils arrivèrent à la boulangerie, le soir tombait. Jehan serra Pierre dans ses bras, geste qui surprit et toucha le vieil homme.
─ Merci, maître Pierre. Cette journée a changé ma vie. Quelle que soit la direction que prendra mon existence, je n'oublierai jamais ce que j'ai appris aujourd'hui.
─ C'est moi qui te remercie, Jehan. Tu m'as rappelé pourquoi je suis devenu historien : pour comprendre d'où nous venons, pour apprécier où nous sommes, et pour rêver à où nous pourrions aller.
─ Je commence à comprendre votre mode de vie et je vais faire de gros efforts pour m’y adapter puisque je n’ai pas d’autre choix.
─ Sage résolution, Jehan.
─ Je vous remercie de m’avoir accueilli et je vous en serais éternellement reconnaissant. Je vais faire tout mon possible pour être digne de votre amitié.
Il monta dans sa chambre, ses livres sous le bras, le cœur léger malgré toutes les incertitudes. Pour la première fois depuis son arrivée, il se sentait plein d'espoir.

Annotations