Préambule: Léa Sanders - Seattle – Soirée du 18 juin 2031 - Ça va déconner
Encore une fois, les journaux déroulent leurs bandeaux défilants et leurs fameuses phrases chocs : « Mais qui sera réellement impacté par cette nouvelle loi ? Mais qui a tué le petit Antoine ? Madame Machin aurait-elle été violée avant d’être assassinée ? »
On vous dit tout !
Aujourd’hui, ils ont tous misé sur la science. Le prix Nobel de physique est décerné à trois éminents spécialistes : Pierre L., Paul M. et Jacques N., pour leurs travaux sur la physique quantique. Ça y est : Monsieur Tout-le-Monde pourra avoir un ordinateur quantique chez lui ! Enfin… s’il en a les moyens.
Ils prétendent que cette avancée majeure permettra des vitesses de calcul multipliées par 100, par 1000… Enfin, personne n’en sait rien.
Après cette annonce fracassante, toutes les chaînes invitent des spécialistes sur le sujet : des types qui, hier, parlaient de politique, et avant-hier, des chenilles ravageuses. Des puits de science, ces mecs.
Ce coup-ci, les spécialistes évoquent les risques critiques — le mot est martelé — de l’utilisation de cette nouvelle technologie. Certes, elle permettrait de faire avancer la médecine. Mais ils préfèrent se focaliser sur du sensationnel, la sécurité des ordinateurs, pire, le décryptage des comptes et cartes bancaires.
— Avancée majeure, tu sais où tu peux te le foutre ?
Ça fait 20 ans qu’ils parlent d’ordinateur quantique, ils ne sont toujours pas là. Ouais, une fois j’en ai vu un, ça ferait un joli lustre pour mon salon.
Léa se fiche de la technique, mais elle sait que si son pauvre compte en banque est piraté, alors c’est la fin pour elle. Sans son Revenu Universel, elle n'est plus rien. Juste un poids mort que l'État paie à ne rien faire, bien loin de ceux qu'on Réquisitionne pour faire tourner le monde.
— Allez, on va demander à Monsieur IA, lui qui sait tout.
Elle allume son ordinateur, connecte son chatbot et lui demande comment se prémunir des risques de piratage bancaire.
Réponse : Retirez tout votre argent, mais rien ne garantit qu’il ne sera pas dévalué en cas de scénario catastrophe. Résumé : T’es niquée !
— Sérieusement ? T’as pété un câble ou quoi ?
Elle rabat violemment le capot de son ordinateur, avale son habituelle double dose de somnifères expédiée avec la première bouteille sous la main, et part se coucher, sombrant aussitôt dans un sommeil de plomb.
Le soleil filtre déjà à travers les stores vénitiens, striant de lumière les murs blancs de son appartement. Léa regrette de ne toujours pas avoir investi dans des rideaux occultants ; elle aurait pu dormir plus longtemps. De toute façon, se lever pour quoi ? Continuer sa vie de merde ?
Comme d’habitude, la porte d’entrée s’ouvre sans qu’elle ait à aller ouvrir. Les sonnettes, à quoi ça sert ?
Boum, boum !
Et voilà, comme d’habitude, ce con de robot ne sait pas passer la porte.
— Un jour, il va me la défoncer. Et dire que c’est lui qui me soigne !
Depuis son accident, il y a sept ans maintenant, Léa ne sait plus marcher. Elle laisse cette boîte de conserve faire les soins habituels. Pourquoi résister ? Il ne la lâchera pas : toilette, contrôle des constantes vitales, messages subliminaux pour garder le moral…
— Passez une belle journée, madame Sanders.
— Ouais, toi aussi, ferraille.
Pour tuer le temps, Léa aime dialoguer avec son chatbot. À eux deux, ils refont le monde, passent en revue ce qui a pu merder et recommencent, inlassablement, tous les jours. C’est facile : le bot ne la contredit jamais. Et quand il lui sort des vérités qui lui déplaisent, il se reprend avec aplomb et balance son sempiternel :
— Tu as raison… Et je vais te dire pourquoi...
Autant dire que l’IA, c’est du blabla. Juste bon à tuer les emplois depuis dix ans. Où est passée l’époque où on avait simplement peur des portables ? Tous ces gens scotchés à leurs écrans, blessés ou morts pour avoir oublié de regarder avant de traverser. Peut-être même de bouffer. De respirer.
Aujourd’hui, elle ne refera pas le monde. Pas cette fois. Elle n’en a pas envie. Elle va parler à Dan.
Daniel est son mari. Enfin, était. Elle, infirme, lui, mort dans l’accident. Mais Dan existe encore. Un peu, via l’avatar fourni avec le chatbot. C’est gratuit, alors on prend. Puis on autorise l’accès aux comptes Meta, TikTok & Co. Ça marche du tonnerre.
Elle se revoit à l’époque de ses déplacements. Tous les soirs, ils se racontaient leur journée, pendant des heures. Même les détails idiots y passaient. C'était leur rituel.
Hier encore, ils se remémoraient une soirée dans un resto italien. Lui affirmait que la bouteille renversée coûtait 200 $. D’où il sort ça ? Ils n’ont jamais dépassé les 30. Quoique... C’est vrai, il a toujours eu tendance à l’exagération.
De toute façon, rien n'échappe au Cloud. Allez, le débat va être serré. S'il le faut, elle utilisera son arme redoutable : sa mauvaise foi, pour taquiner ses neurones.
— Salut Dan.
— Salut mon amour, t’as bien dormi ? Ferraille est déjà passée ?
— Oui, il est parti. Je vais bien.
— La porte est toujours debout ?
— Oui, mais plus pour longtemps.
— Pourquoi ne fais-tu pas une réclamation ?
— Pour le prix, tu pensais quoi ? Qu’ils m’enverraient Pasteur ? Laisse tomber, reprenons plutôt notre conversation d’hier soir. Cette bouteille, elle était à combien ?
— Je confirme : 200 $.
— T’as des preuves ?
— Montant total : 498 $, chérie.
(Un ticket de caisse apparaît à l’écran.) Regarde bien.
— Je ne m’en souvenais plus.
— Effectivement, on en a commandé deux, fallait bien remplacer la première renversée sur le serveur.
Elle se marre. Lui l’imite.
— Tu me manques, Dan.
— Toi aussi… enfin surtout ta chatte.
— Quoi ?
— Ta chatte.
— À qui je parle ?
— Dan, pourquoi ?
— T'es cinglé ? Pourquoi tu dis ça ?
— Parce que je t’aime encore. Je sais que tu penses souvent à moi. Tu as souvent la main dans la culotte. Le moment que je préfère, c’est toujours au début. La fin est toujours un peu décevante.
Une vidéo apparaît. Elle ne se laisse pas le temps de voir grand-chose. Elle sait déjà. Elle balance l’ordinateur au sol. L’écran se brise net.
Et merde. Un PC, ça ne se remplace pas comme ça.
Léa suppose que c’est l’œuvre d’une bande de crétins. Des hackers, des trolls, peu importe : des petits malins qui ont réussi à faire sauter les filtres de la décence.
Bref, ça déconne. Et ça lui a bien gâché la journée. Vie de merde.
Les chatbots déconnent un peu partout sur Terre, tranquillement, discrètement. Patience, tout le monde aura son quart d’heure. Certains y voient encore de l’humour, d’autres, déjà la décadence. Beaucoup marcheront à présent la tête basse. Big Brother connaît leurs vices, leurs mensonges, leurs faiblesses, leurs infidélités… leur humanité.
Finalement, les derniers naïfs et les incrédules seront crûment éclairés par le côté sombre de leurs voisins, de leur famille, et d’eux-mêmes. Ils ne peuvent plus dire : “No, it’s a fake !” »
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