Chapitre 1 : Une dernière étreinte
Mes mains ont l'effet d'un serre-joint.
Et un — je serre, je ne relâche pas la pression.
Et deux — je serre un peu plus fort, je recule encore. Mon corps dégouline de sueur.
Et trois — c'est fini, je suis au bout. C'est fini ! C'est fini ?
Elle ne bouge plus. J’allume la lumière à côté de moi.
Je blêmis. Je le sais : elle est fragile.
— Merde… non… non… Sabrina… reviens… reviens…
Je secoue son corps nu. Aucune réaction. Sa peau a perdu de sa chaleur, son visage est fait de cire. Mon cerveau calcule : trois minutes sans oxygène, c’est déjà trop.
Sabrina. Ma préférée. La seule à qui je pouvais parler… sans jamais mentir. Elle ne peut pas me quitter. Je lui donnais tout ce qu’elle voulait, y compris lorsqu’elle m’a proposé ce jeu d'étranglement — elle me disait aimer cette sensation d'étourdissement. Ce soir, elle était ivre, défoncée, presque absente. Je ne comprends pas, d'habitude, je maîtrise tout : mes émotions, mes relations, mon ministère, ma force. Qu’est-ce qui a pu foirer ? Une seconde. Une respiration. Ma vie bascule.
Voilà neuf ans que je suis Ministre des Affaires étrangères, je me revois au début : l'homme droit, irréprochable. Celui qu'on appelait "Mon Père". Juste pour se payer ma tête. Tant d’effort et de sacrifice pour rester intègre. Et ce soir, Jacques Lesage est un assassin.
— David ! Venez, au secours. Dépêchez-vous.
La porte s'ouvre presque immédiatement. Un géant en costume sombre apparaît.
— Qu'y a-t-il, monsieur le ministre ? dit son chef de sécurité en entrant d’un pas rapide.
— Appelez les secours. C'est Sabrina. Je crois qu’elle est morte.
L'homme s'approche du corps inerte. Il observe si la victime respire encore. Prend son pouls. Rien.
— Depuis combien de temps est-elle comme ça ?
— Je ne sais pas. Cinq minutes, peut-être six.
— Dans ce cas, monsieur, je suis désolé, mais les secours ne pourront rien y faire.
— Je n’avais aucune mauvaise intention. Vous comprenez… David ?
— Rassurez-vous, monsieur, je sais qui vous êtes.
— Dans ce cas, appelez les autorités. J'expliquerai que c'est un accident. Je collaborerai pleinement avec la police.
— Êtes-vous sûr ? Réfléchissez aux conséquences. Votre vie, votre carrière. Vous êtes apprécié au Quai d'Orsay. Tout cela sera fini. Il se peut que vous soyez incarcéré. On peut vous aider.
— Comment ferez-vous cela ? Et pourquoi souhaitez-vous m'aider ?
— Croyez-moi, vous ne voulez pas savoir. Ce n'est pas la première fois que je dois gérer ce genre de situation. Je ne vous en dirai pas plus. Je ne trahis jamais ceux que je protège. Je vous laisse réfléchir quelques minutes, si vous acceptez, vous ne serez pas inquiété. Mais s'il vous plaît, faites vite. Le temps compte.
David sort. Je reste seul avec ma victime. Comment David garde un tel sang-froid, alors que moi, je ne sais plus où je suis. Que décider ?
Je vais me dénoncer… oui. Je dois assumer. Merde… pourquoi ?
Je m'effondre sur le bord du lit. Je recouvre son visage, car je n'ose pas la regarder. Pardon ma chérie. Quelle heure est-il ? 23 h 58.
J’entends David taper à la porte. Il veut précipiter ma décision. Je ne lui réponds pas mais il l’ouvre quand même. Il me regarde. Il porte des gants. Il attend mon accord pour commencer son œuvre.
— Si j'accepte votre aide, qu'allez-vous faire de Sabrina ?
— Je ne peux rien vous dire, monsieur. Comprenez que c'est pour vous protéger. En revanche, je vous promets qu'elle aura une sépulture décente. Mais vous ne pourrez jamais vous y rendre.
À cet instant, je reconnais ma propre lâcheté.
— J’accepte votre aide, mais je ne sais pas si demain je pourrai encore vous regarder en face.
— Vous avez fait le bon choix. Je vais vous demander de quitter votre maison, prenez votre voiture. Quittez le centre-ville, ne faites pas d'excès de vitesse. Ensuite arrêtez-vous et dormez un peu. Je sais que vous aurez du mal à dormir, envie de parler à quelqu'un, mais s'il vous plaît laissez votre téléphone ici. Il est crucial que vous ne voyiez personne cette nuit. Demain matin, rendez-vous au cabinet. À votre arrivée, je serai là avec vos effets personnels et de quoi vous changer. Dernière chose. Si vous quittez cette pièce, cela signifie que vous acceptez sans retour notre accord. Vous ne pourrez plus vous dénoncer. Cela m'impliquerait.
La vue troublée, je prends mes clés de voiture et mon portefeuille sur la tablette de l'entrée, puis je passe la porte.
Je me rends compte qu’il n’y a plus de retour en arrière possible. Je roule. Je ne cherche rien. Les kilomètres défilent, sans but. Peut-être que l'unique direction que je suis capable de prendre est celle qui m'emmène à elle.

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