Chapitre 3 : Sous tutelle
06h30. Thierry m’attend. Je le vois, droit, appuyé contre la carrosserie de la berline. Il ne bouge pas. Cet homme, je ne l’ai jamais vraiment cerné. Il parle peu, ne laisse rien transparaître. Il fait son travail avec une rigueur absolue, presque dans l’effacement. Je n’ai qu’un seul indice de sa vie : une photo sur le tableau de bord, un coin de sourire, une famille. Sa femme, ses enfants. Mais son passé, ses envies, ses opinions, tout cela reste un mystère complet. Je ne lui ai jamais demandé, cela n’a jamais compté. Il me conduit d’un point à un autre. Cela suffit à notre arrangement.
J’arrive au Quai d’Orsay. Mon pas est lourd. Hier m’avait vidé. Aujourd’hui, c’est pire. La journée entière tient à cet unique impératif : sauver les apparences.
— Lucie ?
— Oui, monsieur le ministre.
— Avons-nous des priorités majeures aujourd’hui ?
— Aucune à ma connaissance.
— Très bien. Veillez à ma tranquillité. Je dois avancer sur un dossier qui exige toute ma concentration.
— C’est noté, monsieur. Et si l’un de vos collaborateurs souhaite vous voir ?
— Dites-lui que je suis occupé. S’il n’a rien d’important, qu’il repasse plus tard. Ou pas du tout.
Lucie prend note. Elle écrit avec ce zèle précis qui la caractérise. Son application frôle l’excès. Aujourd’hui, c’est exactement ce dont j’ai besoin.
— Et appelez Chassaigne. Je veux ses chiffres avant ce soir. Même chose pour Martin : dites-leur de se remuer un peu.
Je les ai choisis pour une raison simple : ils n’aiment pas se retrouver seuls avec moi. Est-ce de la timidité ? De la gêne ? Une forme de respect mal calibré ? Je ne saurais dire. Peu importe. Ils fuiront dès qu’ils le pourront. J’aurai l’illusion d’une journée normale.
***
Au même moment, David inspecte la maison avec une minutie clinique. Il traque les ondes radio, les appareils fantômes, tout ce qui pourrait trahir un espionnage. Deux heures de balayage. Les pièces sont passées au peigne fin. Le résultat tombe : rien.
Impossible, mais il n’a pas le temps de recommencer. Il file vers Paris.
Il enchaîne les appels. Aucun retour utile. Son réseau se rétrécit. Il tente alors un dernier recours : Lidia.
Trop directe, trop tôt. Elle se crispe. Ses réponses n’ont plus cette chaleur spontanée qui d’habitude lui colle à la peau. David le perçoit immédiatement. Il sait qu’elle l’aime bien, peut-être même davantage. Et il sait utiliser ce terrain-là. Il doit desserrer l’étau, apaiser l’atmosphère. Alors, simplement, il lui propose de déjeuner.
Elle accepte aussitôt. Évident.
Il retarde son pas. Il lui offre cette attente, le temps de l'observer balayer les passants du regard. C’est un calcul : chercher la faille, le tic, le signe de nervosité. Une vieille phrase de sa mère résonne : « Si elle tient à toi, elle t’attendra. » David constate : Rien de suspect. Il peut y aller.
Une légère embrassade, un recul naturel, un silence qui cherche sa place. Une petite danse de début de rendez-vous.
— Où tu m’emmènes ?
— Où tu veux. Avec ou sans robot ?
— Sans.
— Parfait. Il en reste un pas loin. Un vrai bistrot, avec des humains dedans.
— Je sais lequel. Je m’y arrête souvent. Leur plat du jour est toujours excellent, sauf si t’aimes pas le poisson.
— Ça tombe bien, j’essaie de réduire la viande.
— Toi ? Un régime ? Tu me prends pour une idiote.
— Non, juste une habitude que j’essaie de changer.
— Viens, c’est par ici.
Ils marchent vers l’un des derniers restaurants entièrement humains, celui où un sourire n’est pas généré par un protocole, et où un pourboire arrive réellement dans une poche.
Arrivés, David lui recommande un cocktail — "le meilleur du quartier", prétend-il. Puis, au détour d’une phrase anodine, il glisse ce qui l’intéresse vraiment : des messages suspects, un soi-disant corbeau… sans en dire encore trop.
— Dans notre service, ce ne sont pas des suppositions.
— Comment ça ?
— Madame Fauvel en a reçu un dernièrement.
— Elle a reçu des menaces ?
— En quelque sorte, ce message lui demande de s'expliquer.
— S'expliquer sur quoi ?
— Je ne peux pas en parler.
— Allez ! S'il te plaît. Tu me rendrais un grand service si tu m'en dis plus.
— Arf ! Sur des malversations. Mais c'est complètement infondé.
— Que dit exactement ce message ? Tu l'as vu ?
— Oui, je l'ai lu. Je dois avoir une copie sur mon bureau. D'ailleurs, à mon retour je dois le broyer. C'est plus prudent.
— Surtout pas ! Tu pourrais me faire une copie ?
— Ah, je te vois venir toi. En fait, tu viens à la pêche aux infos. Je ne t'intéresse pas.
— Bien sûr que si. Que dirais-tu si je passais te prendre ce soir ? J'ai des places pour un concert. Tu verras, ça sera génial.
— Arrête ton char ! Je ne suis pas dupe. Je veux de l'argent.
— OK. Je paie pour le repas de ce midi et ce soir.
— Tu te fous de ma gueule. Je veux 10 000.
— Quoi, des euros ? Tu veux 10 000 € ? Ce n’est pas possible.
— Tu sais ce que je risque ? Au minimum, mon emploi. 10 000, le temps de me relever ce n’est pas cher payé. Si je ne vais pas en tôle. Si tu ne veux pas, alors va te faire foutre.
— Non attends. Je devrais pouvoir avoir ça dès ce soir. Seule condition, tu ne parles de ça à personne. Compris ?
— OK, apporte l’argent ce soir. Passe chez moi à 20h00. Pour l'adresse, tu trouveras bien où j'habite, Sherlock. Ciao !
Elle tourne les talons et disparaît dans la foule. David saisit son portable et appelle Jacques.
— Monsieur le ministre.
— Oui ! Qu'y a-t-il, David ?
— J'ai besoin de vous voir. Urgemment.
— Dans ce cas, passez à mon cabinet. Je n'ai pas de rendez-vous aujourd'hui.
— Bien, monsieur. J'arrive immédiatement.
Quatre kilomètres séparent les deux ministères. Quinze minutes s’écoulent. David est devant moi. Nous n'osons pas parler franchement : peur des oreilles indiscrètes. Les banalités s’enchaînent — météo, circulation, une broutille administrative. Juste de quoi écraser le silence.
Une fois dans mon bureau, David attrape le bloc-notes et écrit rapidement. Piste sérieuse. Source fiable au ministère de l’Économie. Besoin de 10 000 € pour ce soir.
Je lis. Je hoche la tête : j’ai compris. L’argent n’est qu’un moyen. J’inscris le code du coffre sur un post-it et le lui tends.
Il poursuit : Approchez-vous de Fauvel. Sondez-la. Inventez un dossier commun.
Je griffonne : Considérez que c’est déjà fait.
David arrache les feuilles et les glisse dans la poche intérieure de sa veste.
Il s’en va comme il est venu : sec, efficace, sans un mot de trop. Je le regarde sortir. Depuis la nuit du drame, David a pris les commandes de ma vie. Ça suffit. Je reprends le contrôle. Je décroche le téléphone. J'appelle Bercy.
— Jacques Lesage, ministre des Affaires étrangères. Madame Fauvel est là ?
— Elle a une réunion dans cinq minutes, monsieur.
— J'ai besoin d'elle maintenant. Passez-la-moi.
— Bien, monsieur.
— Jacques, comment allez-vous ?
— Bien. Et vous ?
— On ne peut mieux. Justement, j’allais vous appeler. J’ai besoin de votre expertise concernant KwameLith au Ghana. Pouvez-vous passer cet après-midi ?
— Je peux me rendre disponible.
— Parfait. Seize heures à mon bureau.
— J’y serai.
Je raccroche. Trop de coïncidences : elle “voulait justement” me voir. David a vu juste.
Je récupère le dossier KwameLith sans vérifier : inutile, je sais ce qu’il contient.
Mon chauffeur longe les quais de Seine. Je décide que le politicard doit remonter sur scène.
— Que faisiez-vous avant d’être avec nous ?
— J’ai travaillé dans une boîte de gardiennage, surtout la nuit. Puis j’ai repris une formation pour intégrer les services de l’État.
— Et vous avez bien fait. Accélérez, nous serons en retard.
Je descends devant l’entrée des ministres. Je suis sous les caméras et les silhouettes en uniforme sombre. Fauvel a gardé cette beauté tranquille, presque fragile. Une façade qui trompe les inconnus et les distraits. Moi, je sais : Elle est un loup.
— Cher Jacques, heureuse de vous revoir. Vous prendrez bien un verre ?
— Whisky.
Elle sourit, se sert elle-même.
— Jacques, vous n’avez pas l’air bavard. Tout va bien ?
— Fatigue. Et surtout, je ne comprends pas : mes collaborateurs vous ont déjà fourni le dossier. Ils ont travaillé pour vous, mais n'oubliez pas qu'ils travaillent pour moi.
— J’aurais besoin de savoir si le projet est viable… Que pensez-vous de la population ghanéenne ? Et du président Asare ?
— Tout est là. Ma main claque sur le dossier. Vous me prenez pour un coursier ? Arrêtez.
— Vous avez raison. Arrêtons les mondanités.
— Alors dites-moi clairement ce que vous voulez.
— Très bien. Je sais pour le message que vous avez reçu ce matin. Et je sais que vous êtes au courant qu’on me fait également chanter. J’ai, moi aussi, mes mouches compétentes et dévouées.
— C’était un acci…
— Tchu, tchu, tchu. Ne dites rien de plus, Jacques. Je ne veux pas connaître vos raisons. La seule question importante, c’est qui. Et peut-être pourquoi. Car je suis convaincue que l’auteur est le même pour nous deux.
Elle se penche vers moi.
— Et avant d’aller plus loin : ceci reste entre nous. Strictement.
— C’est évident. Vous êtes coincée, je le suis aussi. Je vous écoute.
— Bien. Nous ne sommes pas seuls. Je connais six autres personnes ayant reçu des menaces similaires. L'auteur exige des explications. Un mea culpa ? Je n’en sais rien.
— Et que proposez-vous ?
— Une réunion, ce soir. Vingt-et-une heures. Une petite dizaine de personnes. Nous devons comprendre et agir. Ne restez pas seul, Jacques. Ensemble, nous serons plus forts.
— Laissez-moi y réfléchir.
— Faites, mais ne tardez pas. Je vous enverrai l’adresse. C’est en Seine-et-Marne.
Je me lève, sans la quitter des yeux.
— Une dernière question. Les accusations… sont fondées ?
— Vous n’avez pas à le savoir. Chacun ses emmerdes.
— J’ai compris. Merci pour votre… honnêteté.
Nous nous rendons dans le 20ème. Boulevard Gambetta. David sonne à l'interphone. Sans avoir à dire quoi que ce soit, la porte s'ouvre. Il monte les étages.
Lidia l'attend sur le palier de la porte.
— Tu veux entrer ?
— Non, je regrette mais je n’ai pas le temps.
— Tu as l'argent ?
— Tiens, le compte y est. Donne-moi les documents.
— Les voici tes documents. Tu sais ce que ça peut me coûter ?
— Merci. Rassure-toi. Ça ne te coûtera rien !
— Comment ça ?
— Fauvel est déjà au courant. Ne t'inquiète pas. Tiens ta langue et ça ira.
— Comment peux-tu en être sûr ?
— Je ne peux pas t'expliquer. En revanche, ne cherche pas les ennuis.
— J’ai compris. Tu veux boire un verre ?
— Je n’ai pas le temps je te dis. Il faut que je parte.
David dévale les marches. Je l'attends dans la voiture.
— Comment avez-vous pu convaincre Thierry de me laisser prendre le relais ?
— Ce n'est pas très difficile. Il a une femme et deux jeunes enfants. Je ne me suis pas fait prier.
— Il ne suspecte rien ?
— Non, il connaît votre implication excessive pour le travail. Croyez-moi, il ne s'est pas posé de questions.
Nous quittons Paris par la N34. Les zones industrielles défilent. Les lotissements pavillonnaires aux jardins mal tenus s'effacent. La campagne surgit brutalement. Des champs de colza. Du blé. Nous arrivons à l'heure. Derrière le portail en fer forgé, je vois de nombreuses voitures. Nous sommes les derniers. Et si c'était un piège ? Sont-ils les auteurs de mon message ?

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