Chapitre 4 : L'Interminable Nuit
L'accès s'ouvre. David avance la voiture. Le portail se referme aussitôt derrière nous. C'est fini. Je ne peux plus revenir en arrière. Nous passons un chemin d'une centaine de mètres. Je compte trois types armés. Fauvel vient à notre rencontre, accompagnée d'un gars. Il est le stéréotype du chasseur : tenue, moustache. Rien n'y manque. David se gare sur le parking.
— Jacques ! Je suis contente de vous revoir. Je n'avais pas de doute quant à votre participation. Je vous présente Maître Sauvage. Le propriétaire des lieux.
— Enchanté Monsieur le ministre. Je vous connais déjà un peu par les médias. Et votre longévité dans ce ministère… Il semble que vous soyez indéboulonnable.
Madame Fauvel intervient:
— Dites-moi Jacques, cet après-midi, je n'avais pas jugé utile de vous préciser de venir seul.
— Dans ce cas, je m'excuse. Est-ce un problème ?
Sauvage lève une main pour la faire taire, le regard déjà tourné ailleurs.
— Appelez votre géant. Qu'il se mélange aux miens. Vous verrez, lorsque vous repartirez, votre homme se sera fait des copains. Allez, venez ! Nous sommes attendus.
David, un peu plus loin, a compris. Il reste près de la voiture à attendre.
Le propriétaire nous entraîne de couloir en couloir. C'est une promenade ostentatoire. Des vitrines éclairées, des objets rares, du marbre, des dorures partout. Nous arrivons devant une double porte massive. Les battants s’écartent d’eux-mêmes.
Une fraîcheur sèche nous enveloppe. Ce n'est pas un froid brutal. C'est un contraste net, soigneusement contrôlé. La salle est immense, dépouillée jusqu’à l’obsession. Au fond, incrustée dans un mur de pierre brute, une cheminée monumentale brûle de grandes bûches. Les flammes projettent des ombres hautes et nerveuses sur les parois. Vingt-deux degrés en sortant de la voiture. Je le constate : ce type est fou.
Mais ce n’est pas le plus dérangeant. Derrière la place du maître de maison, un bas-relief monumental occupe tout le mur : une foule de corps enlacés, d’hommes et de femmes. Leurs visages sont figés. Extase ? Douleur ? Les flammes font bouger les ombres. Elles glissent sur les silhouettes. Par instants, on croirait voir l’ensemble prendre vie.
Au centre de la pièce trône une longue table. Les autres sont déjà installés, minuscules dans cet espace. Certains chuchotent avec leurs voisins, d’autres attendent. Ils sont impatients. Les deux portes se referment derrière nous. L’antre de Sauvage m’engloutit.
— Vous avez un téléphone ?
— Oui, il est là.
— Glissez-le dans cette boîte s'il vous plaît. Je vous en prie, asseyez-vous.
Sauvage n’est pas commode. La chaise centrale racle le sol lorsqu’il s’assoit.
— Parfait ! Nous sommes tous là. Excusez mes manières expéditives, mais nous ne sommes pas là pour faire les présentations, ni la causette. Je pense que tout le monde est déjà assez bien informé pour connaître ses voisins de gauche et de droite. Alors commençons sans attendre. Qui veut commencer ? Personne ? Madame Fauvel, soyez gentille, faites-nous l'état de la situation.
— Bien ! Monsieur Sauvage a raison. Peu importe qui nous sommes. Ce qui nous est reproché. La raison de votre présence est d'examiner les faits. Nous devons vérifier les points communs. Et trouver une parade.
Les discussions sont longues. Certains tentent de justifier leurs actes. Ils comprennent vite que ce n'est pas le sujet. Le point commun entre les messages des uns et des autres est cette requête : s'expliquer. Étrange comme revendication ! Certains proposent de collecter une somme suffisamment incroyable pour que l'auteur de ces messages ne puisse refuser.
D'autres ont réussi à localiser la zone d'envoi de leur message. Ils proviennent de serveurs spécialisés. Certains ont sollicité les services de particuliers compétents dans le hacking. D’autres encore n'ont pas eu de scrupule à utiliser les services de l'État. Notamment les services secrets. Les enquêtes continuent.
Je soulève un point important. Le titre de mon message n'avait pas les caractères standards, comme pour mettre ce message en évidence. Pour le contenu, il est absolument impossible qu'il soit dynamique. Lors de l'installation du logiciel de messagerie interne crypté, le technicien avait bien insisté sur ce point : pas de lien vers l'extérieur dans les messages, l'intrusion d'images n'était possible qu'en pièce jointe. Personne ne relève ma remarque.
Plus surprenant, quelques-uns d'entre nous ne mesurent pas les enjeux auxquels ils font face. Sauvage reprend la parole :
— Messieurs, s'il vous plaît. Un peu d'attention. J'aimerais un peu de silence. Je pense que nous avons quelques éléments faisant l'unanimité. Point 1 : les fichiers contenus dans nos messages proviennent tous de réseaux sociaux, ou serveurs de stockage externe possédés par les sociétés américaines.
Point 2 : Les informations dévoilées nécessitent une analyse et recherche colossales. D'après les spécialistes que j'ai sollicités, leur retour est sans équivoque. L'auteur s'aide de programmes d'analyse poussés. Et d'après vous, qui possède la puissance de calcul la plus importante ? Les Américains.
Point 3 : Tous les messages semblent avoir été générés automatiquement, sans trace de logiciel identifiable. Et de quel endroit ? Les quatre coins des États-Unis.
Le gars à ma droite ose prendre la parole :
— Je comprends votre raisonnement. Il me paraît… un peu simpliste.
En vérité, qu’en savez-vous ? Vous ne connaissez pas le contenu de mon message.
Sauvage se pince les lèvres. Il va chercher une pile de dossiers et la pose sur la table.
— Tenez, servez-vous. Vos noms sont écrits sur les dossiers. Ils contiennent vos messages, vos pièces jointes. J'ai mis les meilleurs spécialistes sur le coup. Leur retour est dans vos dossiers. Ne me remerciez pas. Mesdames, Messieurs, l'heure est grave. Les États-Unis d'Amérique nous attaquent.
Le maître de la séance pousse le menton, signalant que les dossiers sont là, sur la table. Nous comprenons qu'il nous autorise à les consulter. Ils passent de main en main, distribués avec soin. Chacun craint que son horrible secret soit découvert.
Moi aussi, je suis impatient de connaître les conclusions des experts. Je m'attendais à mieux, à découvrir quelque chose de déterminant permettant d'identifier le coupable.
Que des dates et heures, des coordonnées GPS. Aucun élément exploitable. Le silence total règne dans cette pièce étouffante. Nous sommes tous à l'affût du moindre indice. Les heures passent. Un faible rayon de soleil transperce déjà les rideaux. Nous sommes abattus. Cette réunion est la confirmation que nous sommes tous piégés.
Sauvage ranime la salle :
— Nous sommes dans un marathon. Nous ne pouvons pas nous arrêter. Néanmoins, nous devons nous ménager. Je vous propose de faire une pause. Mon personnel est à votre service. Ils vous guideront selon vos besoins. Un petit-déjeuner vous attend. Prenez un café pour vous tenir éveillés. Nous avons également des produits plus radicaux. Retrouvons-nous ici dans deux heures. Évidemment vous êtes libres de partir.
Mon voisin réplique :
— Vraiment ? Sans conséquence ?
Sauvage esquisse un sourire.
— Évidemment.
Puis, après une pause :
— Disons simplement que ceux qui partent devront affronter seuls ce qui relèvera des suites judiciaires.
Pas une chaise ne bouge. Il ajoute :
— Nous sommes d’accord. Dernier point. Nous avons une salle sécurisée, vous permettant d'utiliser votre téléphone. Cette salle vous permet d'émettre un appel comme si vous étiez chez vous. Les signaux sont détournés vers les antennes proches de vos domiciles. Contactez vos proches, votre travail, dites-leur que vous ne vous sentez pas bien. Restez crédibles.
À l’extérieur, l’absence de Sauvage a libéré les langues. Beaucoup de mots, peu d’idées. Nous sommes tous revenus de pause. Plus éveillés. Pour ma part, l'air extérieur m'a fait du bien. Le comportement de certains m'indique qu'ils ont pris bien plus qu'un café.
— C'est parfait, vous êtes tous là. Je n'en attendais pas moins. Avez-vous remarqué ces trois dossiers sur la table ? Ils étaient déjà là hier soir. Ils correspondent à des messages de menace sur d'autres personnes. Ces dossiers sont anonymes, mais bien réels. Ils appartiennent à deux Allemands et un Belge. Des politiques ! Nous pouvons supposer qu'il en existe d'autres. Pas de vengeance personnelle. Mais bien un continent contre un autre.
Sous ses airs rustres, cet homme a méticuleusement tout préparé. Son discours, notre accueil, cette fresque glaçante, son plan. Il aime ça. Il a pris le rôle de chef de guerre. Il nous injecte sa vision.
Personne ne bronche. Une question me traverse l'esprit. A-t-il lui aussi reçu des menaces ? Ne serait-il pas l'auteur de ces messages ? Je dois savoir où il veut en venir.
Je le coupe :
— Vous nous avez exposé un diagnostic. Je pense que toutes les personnes ici vous sont extrêmement reconnaissantes. J'aimerais savoir : que proposez-vous ? Que pouvons-nous faire ?
— Mon cher ami ! Ne voyez-vous pas ? Les preuves utilisées contre nous proviennent de serveurs outre-Atlantique. Est-ce utile de vous rappeler qu'en faisant cela, ils volent notre intimité ? Nos vies sont analysées par des machines surpuissantes, elles semblent nous juger. Est-ce normal ?
Tous disent « Non », certains plus haut que d'autres. Pas moi. Pour ne pas briser l'élan, il s'empresse de reprendre :
— Nous n'avons pas d'autre choix ! Nous devons provoquer leur chute.
— Vous dites cela comme si nous devions appuyer sur un bouton.
— Oui, nous devons utiliser un levier. Un simple levier ! Je vais vous expliquer, monsieur le ministre des Affaires étrangères. L'Amérique a deux atouts majeurs lui permettant de diriger le monde. Le dollar et le numérique. Mais ce sont aussi leurs points faibles, tout simplement parce qu'ils ne sont rien d'autre que des concepts. Si le monde n'y croit plus, ils disparaissent. Le dollar vacille déjà, mais concentrons-nous sur notre problème commun. Nous devons éliminer leur emprise numérique !
— Merci de me rappeler ma période au Collège de France, monsieur Sauvage, mais s'il vous plaît, dites-nous quel est ce levier ?
— L'opinion publique. Voici des réalités à rappeler à nos concitoyens.
Sauvage énumère :
— Il n'est pas prudent de stocker vos données personnelles, sans savoir où elles vont. Il n'est pas prudent de croire tout ce que vous voyez sur internet. Il n'est pas prudent de laisser des algorithmes réfléchir à votre place. Il n'est pas prudent de confier des écrans à vos jeunes enfants. Vous en voulez encore ?
La salle acquiesce. Certains hochent la tête avec vigueur. D'autres murmurent leur approbation. Sauvage les tient. Tous. Sauf moi. Quelque chose cloche. Mais il ne me laisse pas le temps de réfléchir. Il claque des mains et lance :
— Les dossiers des trois absents, contenus dans cette pile, concernent des personnes très influentes dans leur pays. Elles m'ont donné carte blanche pour que nous résolvions notre problème. Elles sont prêtes à recevoir nos instructions et agir en conséquence. Rassurez-vous, je ne vous demande pas de participer à une brutale mission commando. Mais simplement d’user de votre influence pour allumer une mèche. Le feu se nourrira par lui-même. Jusqu'à l'embrasement total.
La femme en face de moi lève la main. J'espère qu'enfin quelqu'un d'autre tentera de jeter une pelle de sable dans sa mécanique trop bien huilée.
— Ah ! Pauline. Que voulez-vous dire ?
— Qu'attendez-vous de nous ? À quel point devrions-nous nous investir ?
— Tout le monde connaît Pauline, n'est-ce pas ? Savez-vous que notre chère amie possède deux bureaux à Paris ? L'un en tant que rédactrice en chef pour Le Nouveau Siècle… et l'autre comme conseillère en communication à France Matin ? J'admire votre parcours, ma chère. Votre métier, c'est bien d'informer les gens, n'est-ce pas ? Eh bien, éveillez les consciences. Rien d'illégal. En somme, faites votre travail.
Sauvage se lève et récupère une pile de documents dans un tiroir. Il distribue des pochettes cartonnées, avec nos initiales. Il reprend sa place.
— Qu'est-ce que vous attendez ? Ouvrez !
Il attend quelques minutes. Tous, le nez baissé dans ces quelques feuilles. Je comprends son plan maintenant. Il est d'envergure. J'imagine les instructions des uns et des autres. Je lève la tête. D'autres semblent attendre mon feu vert pour en faire autant. Quelques lignes nous suffisent à comprendre. Un plan gigantesque de manipulation mentale. Pauline, les yeux écarquillés devant sa feuille, s'exclame :
— Comment voulez-vous que je fasse comprendre à mes auditeurs que le mouvement perpétuel, ça n'existe pas ?
— Faites une rubrique Science. Soyez créative ! Des sujets, je vous en ai donné à la pelle. S'ils ne vous plaisent pas, prenez-en d'autres. Tenez, racontez l'histoire du gars qui fait appel à ses mille deux cents amis sur son réseau social préféré. Résultat, pas un n'est venu !
Je referme le dossier. Inutile de lutter. J'exécute la partition. Conférence de presse conjointe. L'Allemand, le Belge et moi, alignés comme des soldats de plomb. Je ne lance aucun appel à la haine. Je me contente de prononcer les mots-clés du script : « Indépendance », « Respect de la vie privée », « Deepfake ». C’est propre, presque bienveillant. Mais l'effet est mécanique. Les chaînes d’info s'emparent des extraits. Les éditorialistes s'excitent. En 48 heures, le débat technique devient une croisade. L'Europe ne discute plus avec les géants du numérique. Elle veut leur tête.

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