Chapitre 5 : Jour Zéro

8 minutes de lecture

Outre-Atlantique, la réponse est un haussement d'épaules. Washington publie un communiqué laconique. Les experts de CNN parlent de "vieille rancune européenne" et de "protectionnisme déguisé", un sourire en coin. Ils traitent l'incendie comme une simple dispute douanière visant des intérêts protectionnistes. Ils ne voient pas la lame de fond qui arrive. J'imagine Sauvage, devant ses écrans, un verre de whisky à la main, savourant chaque seconde de leur aveuglement.

Mais le compteur, lui, continue. Quatre jours. Il nous reste quatre jours pour nous justifier. Et nous n'avons toujours aucune réponse à donner.

David tente de connaître mes intentions. C'est bien légitime. Je ne lui dis rien, prétextant que je n'ai pas encore suffisamment de recul. Pauvre David ! Si j'avais un fils, je ne lui ferais pas subir un quart de ce que je lui ai demandé.

Nous arrivons devant chez moi. Il est tard. Demain matin je dois retourner au ministère. C'est bien trop court. La partie est perdue. Ma nuit sera longue, je le sais.

06h30. David est là. Je monte dans la voiture. À côté de moi, une vingtaine de magazines et de journaux. Je prends le premier. Feuillette toutes les pages. Rien ! Je continue avec les autres. Toujours rien !

La radio est branchée. Quelques chansons passent, puis le sujet m’interpelle. On y parle de la simplicité de réaliser des vidéos trompeuses. La présentatrice évoque la naissance de cette technologie disponible au grand public. La génération était très longue, on n’obtenait que quelques secondes. Les vidéos étaient forcément reconnaissables. Les mains à six doigts, les anachronismes… Aujourd'hui, le cinéma affiche 63 % de films réalisés intégralement par l'intelligence artificielle. Une progression fulgurante qui ne s'arrêtera pas. D'après la chroniqueuse, il n'y a plus de différence entre un vrai tournage et une IA spécialisée. Le jeu d’acteur a basculé, dit-elle.

Elle clôture son émission par une longue mise en garde des dangers de l'IA. Pauline a pris son briquet et a allumé la mèche. Sans transition, l'animatrice annonce le programme suivant. La météo, présentée par une voix virtuelle. Encore hier, je n'aurais pas fait attention.

Aujourd'hui je suis coincé, mon planning est chargé de réunions internes. Je n'ai pas agi. Fauvel m'appelle. Je lui réponds que demain, je serai en Italie. Que ce que l’on me demande ne va pas avec mes fonctions. Je lui promets de faire mon maximum.

J-2

Thierry m’attend pour la base. À côté de moi, une pile de journaux. Il semble que David lui ait donné des instructions. Je ne dis rien. Il faut reprendre un peu de ma vie d’avant. Ça me permettra de fissurer mon obsession permanente. Sabrina !

En Italie, je rencontre mon homologue. Une personne que j’apprécie énormément. Il me demande si notre ambassadeur a, lui aussi, été convoqué au Département d’État à Washington. Je lui réponds que non. Il insiste. Je balaie sèchement le sujet d’un revers de main. Nous reprenons nos affaires courantes. Notre entente est cordiale. Ce voyage tient plus à une visite de courtoisie qu'à une vraie séance de travail.

De retour à Villacoublay, je vais au ministère, je ne peux pas rentrer chez moi. Savoir que derrière cette porte, il y a ma chambre, l'acte qui me hantera pour le reste de ma vie.

Je dis à Lucie qu'elle peut rentrer chez elle. Thierry reste de l'autre côté de la porte. Je prends une feuille, je ne sais pas si c'est une bonne idée. Je rédige une lettre d'aveux. Impossible de dire si je la ferai parvenir aux autorités. Écrire me fait du bien. Je n'essaie pas de me dédouaner. Je suis sincère. Je déclare que Sabrina était mon amour. Que je ne le lui avais pas dit. Qu'avant et pendant, il y a eu bien d'autres filles. Que les autres, c'était juste du sexe. Je prends le temps de me relire. Cette lettre a des allures de confession murmurée à travers un grilloir. Dix « Je vous salue Marie » ne suffiront pas.

J-1

Lucie frappe à la porte. Elle se trouve à présent devant moi. J'étais allongé dans le canapé. Je ne l'ai pas entendue venir.

— Monsieur le ministre, monsieur le ministre. Excusez-moi, je me suis permis d'entrer. Vous ne répondiez pas.

— Ce n'est pas grave, Lucie. Qu'y a-t-il ?

— Monsieur Sauvage souhaite vous parler. D'habitude, j'arrive à filtrer les inconnus, mais cet homme est très insistant.

— Passez-le-moi.

— Bien, monsieur.

— Allô, Jacques ?

— Comment allez-vous ?

— Je vais bien.

— Tant mieux ! Moi aussi ! Dites-moi, comment vont nos affaires ?

— Je pense que vous m'avez attribué des instructions qui ne relèvent pas de ma compétence.

— C'est bien ce que je pensais. Heureusement, d'autres travaillent pour vous.

— Que voulez-vous dire ?

— Vous ne lisez pas les journaux ? Vous ne regardez pas les informations ?

— Bien sûr que si, mais pas ce matin.

— Si vous n'avez pas le temps, prenez au moins quelques minutes. Allez sur une chaîne d'info américaine.

— Que dois-je voir ?

— Le Nasdaq s'effondre. Merde, Jacques, vous vous rendez compte ?

— Je ne sais…

Sauvage a raccroché. J'allume la télévision, directement sur Fox News. Le bandeau rouge en bas de l'écran clignote : « WALL STREET CLOSE (YESTERDAY) : Nasdaq -6.3% Dow -0.8% S&P 500 -1.1% ». Les chiffres défilent en boucle, entrecoupés d'images de traders hagards et de courbes s'effondrant. En haut à gauche, l'horloge du téléviseur affiche 02h29. Je change de chaîne. L'image est sensiblement la même. Je monte le son. Des experts parlent de possibles démantèlements de serveurs en Europe. Je comprends la réaction de Sauvage. Son projet avance.

J'éteins l'écran.

Je prends une douche et change de chemise. Je m’assois derrière mon bureau. Lucie m’apporte un café et des viennoiseries. J’ai la certitude qu’elle sait. Après tout, il y a eu une fuite à Bercy, pourquoi pas ici ?

— Merci, Lucie. Puisque vous êtes là, veuillez annuler mon rendez-vous de demain à Bruxelles.

— Mais… il a été planifié de longue date. Je ne…

— Je sais. J’ai confiance en vous. Ces dossiers ne peuvent pas attendre. Je lui montre une pile au hasard.

— Ce sera fait, Monsieur le ministre, dit-elle embarrassée.

— Merci, Lucie.

Je reprends mes réunions internes. Je suis absent. Mes collaborateurs m'ont demandé si j'allais bien à plusieurs reprises. J'ai dû afficher des sourires et des « Oui, je vais bien ». Ils n'ont pas insisté. Les sujets sont bâclés. Je ne suis plus bon à rien.

La soirée se répète. Seul dans cette vaste pièce. Je demande à Lucie de partir. Je prends une nouvelle feuille. Je rédige une rapide lettre d'excuses à l'attention de mes collaborateurs. Une autre destinée au président. Sans conviction.

Sur un autre papier, je refais la chronologie de la nuit du 11 au 12. J’ajoute des éléments factices, pesés mot par mot. Oui, je mens. Je dois protéger David. C'est mon seul but. Je refais la scène encore et encore. Je barre, ajoute, relis d'un trait. Je déchire la feuille, la mets dans ma poche et recommence, encore et encore.

J-0

David est face à moi. Il n’a pas l’air désolé de son intrusion. Nous sommes le jour de l’ultimatum. Je le sais. Je m’étais convaincu qu’une idée finirait par surgir cette nuit ; qu’en ouvrant les yeux, tout deviendrait clair. On s’accroche à n’importe quoi quand on n’a plus d’issue. Il n’y a rien eu et rien ne viendra.

— Monsieur le ministre… levez-vous.

— Voilà, David. Qu’y a-t-il ?

— Il est bientôt 07h00.

Ma montre indique 06h54. Je me dirige vers mon bureau, rallume l’ordinateur. La messagerie s’ouvre. Toujours cette même interface froide. Je sélectionne le message « I Know ». Le compteur continue de tourner : il reste moins de cinq minutes.

David s’approche de l’écran.

— La page a changé.

Il a raison : une zone de saisie a été ajoutée. « Saisissez votre texte, ou utilisez le copier-coller pour joindre un document », puis un bouton « Envoyer ».

Les secondes ne se déforment pas, impassibles. Malgré moi, j’avais préparé l’issue. Je tire violemment le tiroir, attrape les deux feuilles rédigées avant-hier. Je les scanne, transfère le fichier vers mon ordinateur. Il apparaît sur le bureau. Je le fais glisser sur le message ouvert. David me regarde sans comprendre ce que je suis en train de faire. Je fixe David un instant, puis clique sur « Envoyer ».

Le message disparaît aussitôt.

Nous attendons.

Rien ne réagit.

— Qu’avez-vous fait, monsieur ? demande David.

— J’ai envoyé mes aveux.

Il me dévisage, complètement figé. Je soutiens son regard, je ne lâche pas. Il fait demi-tour et claque la porte. Le bruit résonne dans mes tempes.

Je reste seul, face à l’écran redevenu neutre. Je ne sais même pas si quelqu’un a reçu ce que je viens d’envoyer. Rien ne s’efface.

Je croyais mon ordinateur compromis. Appeler l’informatique serait une folie. Une fenêtre s’affiche. Les lettres apparaissent lentement, comme si leur auteur cherchait la formulation juste :

[] : J’ai reçu vos aveux. Je les pense sincères. Il est évident que votre crime vous hantera, c’est pourquoi, dès cet instant, je ne vous en parlerai plus. Néanmoins, d’autres sont coupables au regard de la loi. Le cercle de Sauvage est déjà acculé. J’ai une affection pour le Ghana et je sais que vous êtes en charge du dossier KwameLith.

>> : Exact.

[] : Dans ce cas, vous pouvez m’aider. Vous êtes libre de me répondre ou non.

Ma question est simple : la France a transféré trois cent mille dollars aux villages proches de l’usine. L’argent n’est pas arrivé. Où est-il ?

>> : Comment voulez-vous que je le sache ?

[] : Ce détournement ne vous préoccupe pas ?

>> : Évidemment que si. Mais je ne peux rien y changer. Et si vous croyez que ce contrat est le seul entaché, vous êtes naïf.

[] : J’ai la capacité d’agir. J’ai accédé facilement à vos systèmes, ne doutez pas de mes capacités. Pour cela, j’ai besoin d’un point de départ.

Donnez-moi des pistes. Pas des preuves. Vos impressions. Je vérifierai. Si elles se confirment, j’interviendrai.

Je revois KwameLith. Les réunions interminables. Les sourires trop assurés. Certains visages que je n’ai jamais pu oublier sans savoir pourquoi. Une certitude diffuse, qui n’a jamais été assez solide pour justifier une enquête.

Deux noms reviennent.

>> : Kojo et son frère Yaw Asante.

Réponse immédiate :

[] : Je traite votre information. Si vos soupçons se confirment, je vous en informerai. Salutations.

Je reste planté devant l’écran. Tout est hors de ma portée.

Quelques heures plus tard, les chaînes d’info ne parlent déjà plus de la chute des marchés américains. Un scandale de corruption à grande échelle occupe les écrans. Des personnalités tombent les unes après les autres. Madame Fauvel en première ligne. Les alertes se multiplient sur mon téléphone.

Toujours rien sur Sauvage.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Adam ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0