Chapitre 6 : Ça commence mal

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Cela fait des semaines que Théo s’est coupé du monde. Fini les résultats sportifs, fini les émissions abrutissantes, fini le théâtre politique.

Son seul objectif, marcher. S'éloigner de Paris pour, un jour, se poser là où la pression du gouvernement ne se fera plus sentir. Sous ses airs bienveillants, l’État a muté. En quelques années, le citoyen est devenu soit un assisté, soit un réquisitionné. Pas de troisième choix. Seul le dernier diplôme détermine la trajectoire. Et s’il n’y avait que ça… Les caméras et les robots prolifèrent comme de la mauvaise herbe.

La canicule, elle, n’est plus une surprise, c’est un état récurrent. Sur les sentiers, l’herbe n’est plus que de la paille jaune. Pour trouver du vert, il faut s’enfoncer au cœur des forêts. À force de marcher, ses vêtements sont trempés, une seconde peau poisseuse.

Théo cherche une zone d’ombre d’un mouvement de tête lorsqu’il aperçoit une silhouette au loin. Un solitaire, comme lui. Après des jours de silence absolu, le besoin d'un simple "bonjour" le brûle.

Il presse le pas. En s’approchant, il distingue des cheveux longs, une carrure athlétique. C'est une femme. Elle sent sa présence, se retourne lentement, et le dévisage quelques instants.

— Salut, Tom.

Il s’arrête net.

— Non, moi c’est Théo. Enfin… Théodore.

— Je préfère t’appeler Tom.

— Je sais, j’ai la tête de Tom Hanks, tout le monde me le dit. Mais j’ai le corps de Stallone. Alors appelle-moi Sylvester.

— Non. Ce sera Tom.

— OK… Et toi ?

— Lili.

— J’aurais jamais trouvé. C’est un vrai prénom, ça, Lili ?

Elle fronce les sourcils. Théo sent qu'il doit se contrôler. Pas question de tout gâcher maintenant. Honteux, il recule de quelques mètres, marchant en retrait. Le silence devient pesant. Il veut le briser, accélère pour revenir à sa hauteur, mais son pied accroche une racine saillante. Il s’étale de tout son long, s’ouvrant le genou sur la caillasse. Un cri lui échappe avant qu'il ne puisse se retenir.

Lili fait volte-face. Elle observe la plaie. Un peu de sang, des gravillons incrustés.

— Oh mon chou, t’as vraiment pas de bol.

— J’avais pas de visu, t’étais juste devant.

— C'est de ma faute maintenant ? Marche à côté de moi, voilà tout.

Théo se relève, époussetant son pantalon pour reprendre contenance.

— Tu vas où comme ça, toute seule ?

— Je fais une balade. Pour garder la forme.

— Avec un sac de quinze kilos ? Tu te prépares pour la Vallée de la Mort ?

— C’est juste une longue marche.

— Comme moi. Je file vers le sud.

— Tu as de la famille là-bas ?

— Non, je cherche la tranquillité. Et toi ?

— Même direction.

— On pourrait faire un bout de chemin ensemble ? Elle le scanne des pieds à la tête.

— Rassure-moi, t’es pas un pervers ? Ou un taulard en cavale ?

— N’importe quoi. J’ai la gueule d’un cinglé ?

— Non. T’as raison.

Tom sourit, soulagé. Ils marchent quelques minutes à peine quand il se fige.

— Vite, suis-moi !

— Quoi ?

— Un drone. T’entends pas ?

Un bourdonnement grave, comme un essaim d’insectes. Ils piquent un sprint. Les grands chênes sont proches, mais un fossé leur barre la route. Ils sautent. L’eau leur arrive à la taille, un fond vaseux aspire leurs chaussures. Tom agrippe le bras de Lili pour qu'elle ne glisse pas. Ils s’accroupissent, ne laissant dépasser qu’une demi-tête. Impossible d'atteindre le couvert des arbres à temps.

Le drone approche, ralentit sa course et stagne. Encore quelques mètres et ils sont fichus. La machine semble butiner la zone mécaniquement. Elle vient vers eux. Tom et Lili inspirent un grand coup et s'enfoncent totalement dans l'eau trouble, la tête immergée. Le drone, lourdement équipé, arrive à leur verticale. Le souffle des rotors crée des vaguelettes concentriques. Des lumières rouges balaient la berge. Soudain, l’engin pivote et se propulse à une vitesse fulgurante vers l'est.

Ils attendent que le bourdonnement disparaisse totalement avant de s'extirper de la vase. Trempés, puants.

— C’est le bon moment pour la pause, non ?

— T’as raison, j’ai plus de respiration, répond difficilement Lili.

Ils suspendent leur veste et pantalon trempés aux branches des arbres, et retournent chercher leurs sacs, laissés de l’autre côté du fossé.

— Bizarre, je ne te trouve sur aucun réseau social, lance Lili en vérifiant son portable. Monsieur aurait des choses à cacher ?

— Ouais, comme toi. Enfin non : je ne suis pas connecté. Je sais, je suis un marginal assumé.

— Justement, c’est tout l’intérêt : tu peux esquiver ceux que t’as pas envie de voir.

— Rien à foutre.

— Oh, tu recommences. Tu sais pas être cool ?

— Pour quoi faire ?

— Pour montrer que t’es civilisée. Tom Hanks, lui, il aurait pas parlé comme ça.

— Je suis pas Tom…

— Ta gueule !

— Quoi ? Tu me parles d’être civilisé et…

— Chut. Regarde là-bas.

Une lumière vacille à travers les troncs. Un bâtiment, peut-être une ruine industrielle, au milieu de nulle part. Ils progressent en silence. La forêt ici porte les traces d'un passage récent. Sentiers battus, branches cassées. L'exode urbain a peut-être commencé. Quelques dizaines de Parisiens qui fuient la réquisition. Tom a déjà croisé des campements de fortune. Chacun cherche son coin d'ombre, loin des caméras.

Lili ne parle plus. Elle est aux aguets.

— On y va ? chuchote Lili.

— T'es tarée. Tu sais même pas à quoi t'attendre. Tu crois qu'il y a quoi ?

— Ma fille.

— T’as une fille ?

— Lindsay. Elle a neuf ans. Disparue depuis trois semaines. Je pense qu'elle est dans ce secteur.

— Et tu crois qu'elle est là ? Dans un squat paumé ?

— Je sais pas. Mais je dois vérifier. T'es pas obligé de venir.

Tom regarde le bâtiment sombre, puis Lili, puis le chemin derrière eux. Trois semaines qu'il fuit seul. Sans réel but.

— OK.

— OK quoi ?

— Je viens. Mais si ça tourne mal, je te rappelle que c'était ton idée.

— D’accord. Suis-moi. Et silence radio.

Ils s’approchent. Les herbes hautes fouettent leurs jambes. Lili avance d'un pas souple et assuré. Tom essaie de l'imiter, maladroitement. Ils escaladent un grillage rouillé qui gémit sous leur poids. De l'autre côté, une friche encore plus dense.

— Il est où, le jardinier ?

— Y’en a pas, et c’est tant mieux. Plus c’est haut, moins on nous voit.

— Ouais… mais ils sortent jamais ?

— La porte est là-bas.

Une double porte métallique, rongée par la corrosion. Ils s’arrêtent à deux mètres.

— Vas-y, frappe, ordonne Lili.

— J’vais pas taper comme un bourrin, on sait pas sur qui on tombe.

— T’as peur ?

— Moi ? Non. J'analyse.

Il tend le poing, tapote à peine. Le métal rend un son mat. Lili lève les yeux au ciel.

— On va pas réveiller un chat, là. Frappe !

— Même là tu trouves le moyen de…

— Frappe, bordel.

Tom soupire et cogne trois coups fermes. Des pas lourds résonnent presque aussitôt. Un verrou grince. La porte s’entrouvre.

Une tête passe dans l'entrebâillement. Mine fatiguée, yeux plissés. L'homme les toise, s'attarde une seconde sur le visage de Théo, et un sourire en coin étire ses lèvres.

— Salut, Tom.

Lili étouffe un rire nerveux. Elle lui lance un regard type « je te l’avais dit ». L’homme pousse le menton vers elle.

— Et elle, c'est qui ? Vous voulez quoi ?

— On est perdus. On cherche la route du sud.

Putain, j'ai l'air con, pense Théo. Plan foireux.

L'homme les observe avec une lueur étrange dans les yeux. Il semble évaluer le risque.

— Bougez pas.

Dix secondes plus tard, il revient avec une carte pliée.

— Tiens. Tout est là. Dégagez.

— Euh… merci.

— Disparaissez avant que je change d’avis.

Ils ne demandent pas leur reste. Ils détalent, oubliant la fatigue et les ronces. Une fois assez loin, le souffle court, Lili s'arrête.

— T’as pu voir quelque chose ? Le type nous a bloqué la vue.

— Ce que je crois, c’est qu’il voulait pas qu'on voie l'intérieur. Mais pas de bol, j’ai l’œil. J’ai vu une grande salle, trois autres gars.

— C’est tout ?

— Non. Il y a plus d’ordinateurs là-dedans que dans une conférence de gamers.

— Un réseau de hackers ? L’OS ? suggère Lili.

— C'est qui ?

— L’Open Source, ou Our Secret. Ils sont même pas d’accord entre eux. Des anarchistes du clavier. Ils refusent les logiciels propriétaires, traquent les mouchards du gouvernement.

— Si tu le dis. Allez, on ne traîne pas ici.

***

Le soleil décline, la chaleur retombe enfin.

— On a assez marché, décrète Tom. Faut que tu te reposes.

— Non ça va, réplique Lili du tac au tac. La marche, ça me vide la tête. Avant, je finissais toujours dans les trois premières aux marathons.

— Ouais, ben moi j’abandonne. De toute façon, y’a pas un chien. Regarde, un cours d’eau. Je vais chercher du bois pour un feu.

— Tu plaisantes ? Pas de feu, reprend Lili. On reste discrets.

— Ok… Un peu de musique alors, t’as bien ça non ?

— Un murmure. Au moindre bruit suspect, on coupe.

— Chef, oui chef. T'as autre chose que de la flotte ?

— Du jus d’orange. Faut le finir.

— J’espérais mieux. Un remontant ?

Lili pose son sac, l’ouvre et en sort une flasque en verre.

— Je la garde pour les coups durs. Whisky.

Tom sourit comme un gosse.

— Allez, balance la musique.

— Attends. Je vais me laver à la rivière. Toi, tu restes là. Tu ne bouges pas, OK ?
Elle part sans attendre de réponse. Tom attend, frustré, puis l’entend revenir quelques minutes plus tard, les cheveux ruisselants.

— Ouf, ça fait du bien.

— Bon, cette musique ?

Elle sort un vieux lecteur MP3. Le son s’active : « This Is The End » — The Doors. Tom voit Lili se crisper. Il se racle la gorge.

— Super choix. J’adore. J’espère que c’est la version longue de onze minutes.

Les rires sont gênés. La chanson s'étire. Interminable. La mélancolie s’installe avec le crépuscule.

— Tu fais quoi dans la vie? demande Tom pour briser la glace.

— Tu te crois dans un speed-dating ?

— Ça m'intéresse, c'est tout.

— J'étais hôtesse d'accueil.

— Dis pas de conneries ! Avec ton arme, j'aurais dit agent de sécurité.

— J'étais agent de renseignement. Sous couverture en France. Puis le réseau est tombé. Lindsay a disparu.

Tom la fixe, incrédule.

— Tu te fous de moi ? Lindsay est... une mission ?

— Une orpheline. Recrutée jeune pour jouer ma fille. C’était censé être sans danger.

Elle serre la flasque jusqu'à blanchir ses jointures.

— Et maintenant ?

— Maintenant je n'ai plus qu'un but. La retrouver.

Elle boit une longue gorgée pour ravaler ses larmes. Tom, sonné, prend la flasque à son tour. Le whisky lui brûle la gorge.

***

Tom sursaute dans son sommeil.

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

— Du calme, c’est juste une tôle qui claque au vent, chuchote Lili.

— Putain, j’ai flippé.

— Arrête un peu ! A partir de maintenant à chaque grossièreté, tu me dois un euro.

— C’est un truc de gosse.

— C’est pour quand Lindsay sera là. Je ne veux pas qu'elle t'entende jurer.

Elle marque une pause.

— Tu veux dire qu’on reste ensemble ? demande Tom.

— Oui. Sauf si t'as mieux à faire ?

— Non. Je glanderais bien au soleil, mais...

— Pas le temps. Redis-moi ce que t’as vu à l’entrepôt. Juste trois types ? Des enfants ?

— Je vois où tu veux en venir. Tu veux retourner là-bas.

— STOP ! Réponds.

— J'ai rien vu d'autre.

— Tu as raison, on y retourne.

— Quoi ?

— Hier on a fait du repérage. On connaît l'entrée, le nombre d'hommes. S'ils sont partis, on fouille.

— Et le prétexte ? "Bonjour, votre carte date du siècle dernier, vous auriez la mise à jour ?"

Tom, théâtral, agite la carte que l'homme lui a donnée la veille. Elle lui échappe des mains. Le bruit de l'impact au sol n'est pas celui du papier. C'est un clac sec. Ils baissent les yeux. Elle s'est entrouverte, libérant son contenu caché. Un badge d'accès, semblable à une carte de crédit. Tom s'accroupit lentement et tend la main.

— Allez, prends-la. Tu fais ta séance de kata ou tu te prends pour un paléontologue ?

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