Chapitre 7 : Salut Johnny

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Le type a un rire forcé, nerveux, n’y croyant pas une seconde.

— Bordel, il est où ? Johnnnny !!! Merde, c’est pas possible ! Ramène ton cul immédiatement !

Pas de réponse. Les couloirs sont vides.

Le maton n’aurait jamais imaginé qu’un Requis ne se pointe pas à son appel. Utiliser un nom, il trouve que ça ne fait pas sérieux, des nombres c’est mieux. Quelques lettres, pourquoi pas. Un vieux, en plus. Ici, c’est plutôt tranquille. Limite, on s’emmerde comme des rats. Enfin un peu d’action !

Ouais… sauf qu’un branle-bas de combat pour une chasse à l’homme, ça peut lui coûter cher. Pas envie de devenir le gibier.

Il n’a jamais vu un gars se rebiffer. Alors s’évader ? Improbable.

« Je sais, il est aux chiottes. Les vieux, ça passe leur temps aux chiottes. »

Cet abruti s’est sûrement endormi dessus. L’hypothèse tient la route. Il s’y rend, accélérant le pas pour clôturer cet incident ridicule. Non, il compte bien inscrire un habituel grand RAS dans son rapport !

Il ouvre la porte.

— Eurk, ça pue ici...

C’est confirmé. Il a peut-être fait dans son froc. Ça ne m’étonnerait même pas qu’il ne veuille plus sortir.

— Johnnnny ?

Clac.

Clac. Clac.

Le tonfa percute tout ce qui peut faire un bruit étrange. Ça, ça les fait flipper, les Requis.

Le mieux, c’est les canalisations : le son se propage partout. Grave dans les conduites d’eau, plus aigu dans celles du gaz… quand y’en avait.

Les quatre toilettes sont alignées, comme dans les piscines, les industries d’avant.

Maintenant, y’a plus grand monde ici. Papy avait le choix.

Porte une : rien.

Deux, trois : rien.

Ça y est, j’ai le bon numéro.

Grand coup de pied dans la porte — totalement inutile.

Rien.

Ses plans ne se passent pas comme prévu. Il blêmit, puis part en courant. Au détour du couloir, il croise un autre gardien.

— T’as vu Johnny ?

— Non, t’as regardé aux chiottes ? Ces vieux passent une…

— Non, il n’est pas là.

— Calme-toi, il est forcément quelque part.

— Ouais, comme tu dis… quelque part. Je crois que ce fumier s’est fait la malle.

— Eh, reste calme ! C’est pas possible, personne s’enfuit d’ici. Regarde. C’est pas mieux que Disneyland ici ? Qui aurait envie de se barrer ?

— Y’a bien une première à tout. Et je crois que cet enfoiré a décidé d’ouvrir le bal. Cherche avec moi !

Ils se mettent à marcher, d’un pas ferme, tentant de masquer leur précipitation.

Faut montrer qu’on a le contrôle.

— T’as vu Johnny ?

— Non.

— Et toi, t’as vu Johnny ?

— Non.

Merde… à ce rythme-là, ses doutes vont vite se confirmer.

Il attrape par le col un Requis.

— T’as vu Johnny ?

— Non !

— Fait chier… Allez, fous le camp !

Le pauvre gars tombe à terre. Là, il commence à perdre ses nerfs. Son collègue s’en fout — il le sait, c’est écrit sur sa gueule.

Le temps compte.

Pas le choix.

Il déclenche l’alarme.

Johnny est déjà loin lorsqu’il entend les sirènes. C’est étrange, il pensait qu'il se mettrait à courir dès qu'elle se déclencherait. Mais là, non. Ce son valide son évasion. C’est confirmé, tu es libre ! Savoure ta victoire ! Il se dit qu’il pousserait bien le culot jusqu'à s'asseoir, là, sur cette grosse branche, et regarder la fourmilière s’agiter parce qu’un gosse a shooté dedans.

Redescends sur terre John ! Ils ne sont pas si nombreux, pas fute-fute non plus. Sois raisonnable. Reprends tranquillement la route. Reste concentré.

— Lili ?

— Quoi ?

— Regarde ! Y’a un type près de la rivière, là-bas.

— Ah ouais ? Tu vois ce qu’il fait ?

— Il a l’air de pêcher.

— Y’a des poissons à bouffer ici ?

— Probablement, on l’avait déjà remarqué hier, l’eau est plus claire qu’ailleurs. Ça veut peut-être dire quelque chose.

— J’en sais rien, on va voir si le vieux s’étouffe.

— En tout cas, hier moi aussi j’aurais aimé être un poisson !

— T’as raison, tout sauf un humain !

— C’est pas que pour ça que je dis ça.

— Pourquoi alors ?

— Euh… pour rien. Laisse tomber.

— Parfois t’es difficile à suivre toi.

— Alors, on va attendre combien de temps que notre cobaye réagisse ? Et s’il n’a pas de réaction on fait quoi ? On le met en quarantaine ? Regarde son allure, pas sûr que s’il chope une truite de 3 kg, il sache relever sa canne.

— Y’en a pas ici !

— De quoi ?

— Des truites de 3 kg, max ici tu pêches des truites de 300 g.

— Ah ! Merci monsieur l’ichtyologiste !

— Ok, je sais pas ce que c’est mais je sais que tu te fous de moi. Allez tiens je sais ce que c'est, c’est un spécialiste des poissons.

— Dans le mille !

— C’est ça qu’on vous apprend à la CIA ? À sortir des mots compliqués, pour montrer que vous êtes moins cons que les autochtones ? Tiens, moi aussi je sais dire des mots savants.

— Comprends pas, il est où ton mot savant ? Attends, MOINS, CON, QUE. Non désolé, je trouve pas.

— Très drôle ! Allez viens, on va voir le vieux, il est probablement moins arrogant que toi.

Ils s’approchent, lentement, sans se cacher, faisant volontairement du bruit, mais pas trop. La semelle sur une fougère, un bout de bois. Ils se mettent à parler d’un ton ordinaire.

C’est bon, notre stratégie fonctionne. Il n’est pas effarouché.

Tom lui sort, stupide :

— Hé, Salut ! Pas de crainte, on vient en Paix.

Le vieux répond :

— Qui tu crois avoir en face de toi ? Un chef indien ou un extraterrestre ?

Tom et Lili se regardent avec un sourire complice.

Lili lui dit :

— Il a du potentiel le vieux !

— Ouais tu vas devoir défendre ton titre de championne de la réplique.

— T’as encore rien vu.

Johnny ne sait pas vraiment pourquoi, mais les tronches de ces deux-là lui inspirent confiance. Ils ont plus l'air perdus qu'autre chose. Cherchent-ils, comme d'autres, à fuir la ville ? Leurs vêtements ne sont pas des uniformes. Le mec n’a pas bronché à la pique qu’il lui a adressée un peu brutalement.

Il leur dit :

— Venez, approchez que je vous voie mieux. Vous avez mangé ? J’ai ici deux belles truites qui dépassent le kilo !

Lili regarde Tom, mais ne dit rien. À deux contre lui, ce n’est pas fair-play. Elle a encore besoin de lui.

Tom passe devant, suivi de Lili. Il baisse les yeux et regarde les poissons. La vache, c’est de belles prises, il sait ce qu’il fait le vieux. Il aimerait tout savoir, maintenant, qu’est-ce qu’un type comme lui fait là, s’il connaît les lieux, quel statut il a. Il faut y aller mollo. Il dit :

— Belle prise, ils sont super, ces poissons. Avec cette pauvre canne, ça relève du miracle.

— Rassure-toi, mon garçon, rien de miraculeux, il suffit d’observer, d’être patient, et je l’avoue, d’avoir un peu de chance.

— Quand même ! Alors on pourra y goûter ?

— Oui, je vous l’ai proposé, j’ai une parole. Mais pas ici, il faut qu’on s’éloigne, qu’on aille vers cette direction.

Il pointe du doigt une végétation plus dense.

Lili s’interroge. Si le vieux veut quitter les lieux, c’est qu’il y a danger. Est-ce pour eux, ou uniquement pour lui ? En tout cas, ce n’est pas lui le danger. Elle lui demande :

— Il y a quoi là-bas ?

— C’est juste tranquille. On y va ? Cette chaleur pourrait gâcher notre repas.

Lili remplit sa bouteille d’eau. Il n’y a presque rien à emporter. Ils prennent la route. Tom se dit qu’une heure de marche, c’est assez. En observant les alentours, c’est même un endroit sympa. Il tente une approche :

— Pourquoi pas se poser ici ? On est dans un petit coin de paradis. Je veux pas être impoli, mais j’ai la dalle.

Le vieux répond :

— Tu as raison. C’est très bien ici, et moi aussi, j’ai faim.

Lili ne dit rien. Tom a assuré. Enfin ils vont pouvoir manger.

— C’est quoi ton prénom ?

— Tom, et elle, c’est Lili.

— OK, moi c’est Johnny. Va donc chercher du bois, pour cuire ces fameuses truites.

— Nous n’allons pas faire un feu ici. C’est trop risqué !

— Vas-y et fais-moi confiance. À ton retour, nous devrons parler. Je pense que tu as compris que je suis en danger. Mais je constate que vous aussi. Prends Lili avec toi si tu veux.

Ils prennent la route. Du bois sec, il n’y a qu’à se baisser pour en avoir. La récolte est rapide. Ils parlent peu, mais chacun s’interroge sur la conversation à venir. Tom balance le bois à terre et dit :

— Vous êtes sûr que c’est prudent ?

— Tu peux me tutoyer, ensuite regarde le trou que j’ai fait.

— Ouais, t’as fait un beau trou, tu prépares ma tombe ?

— Non. Quand tu auras mis le bois dedans, nous placerons ces pierres, puis les poissons, ensuite nous recouvrerons de feuilles et de terre. Regarde, je les ai vidés. Je pense qu’il y a suffisamment de vent pour évacuer rapidement les fumées.

Ils se mettent tous à l’œuvre, balançant entre précipitation pour la faim et précision pour faire honneur aux poissons. À peine une demi-heure leur suffit pour commencer leur repas.

Lili dit :

— Hum ! C’est bon. Al dente ! Parfois, le strict minimum suffit. Bravo, Johnny, et merci.

— Ouais, merci, Johnny.

— Ça me fait plaisir. Ça fait longtemps que je n’ai pas fait un repas avec des personnes que j’avais choisies. C’est agréable. Merci d’être là.

Lili reprend :

— Johnny, j’aimerais que l’on démarre cette conversation que l’on attend tous. J’imagine que tu veux savoir ce que l’on faisait là, près de la rivière. Et peut-être que toi aussi, tu as des choses à nous dire ?

— Effectivement, mais ça peut être long, j’ai tendance à m’étaler. Je vais essayer d’être concis. J’imagine que vous savez ce qu’est un Requis ?

Tom dit :

— Évidemment, j’ai quitté la ville pour ne pas être enrôlé.

— Très bien ! Il y a encore quelques heures, j’en étais un. Je les ai tous bernés. J’ai quitté les lieux pendant la relève des gardiens. Finalement, c’était plutôt facile. J’avais préparé un plan sophistiqué, paré à toutes les éventualités. Mais ça ne m'a pas servi à grand-chose. Vingt pour cent de cette préparation auraient suffi.

— Si tu n’as pas besoin des quatre-vingts autres pour cent, je suis preneur.

— Pourquoi pas, je t’en parlerai plus tard, lui lance-t-il avec un clin d’œil.

— Et tu faisais quoi là-bas ?

— Nous étions en petits groupes pour travailler sur des sujets différents. Tout était plutôt cloisonné. Seuls les ingénieurs étaient ballottés d’un groupe à l’autre pour leurs connaissances particulières. Nous travaillions sur la douleur et comment l’intégrer, non en simulation, mais réellement à une IA.

— Et alors, vous avez réussi ?

— Non, pas vraiment. Enfin, pas sur ce domaine.

— Ah bon ! Et sur quoi, alors ?

— Je ne peux pas dire que c’est une avancée, mais… Nous faisions des tests de douleur transmise par le son. Nous passions d’un son faible à fort, mélodieux à chaotique, des pleurs d’un bébé à un concert de thrash métal. Les résultats n’étaient pas probants : nous avions la certitude que chaque réaction était simulée. Lors d’une phase de test, nous lui diffusions des sons discordants, et sa première réaction fut – je m’en souviendrai toujours : « Pourquoi infliger ce que je ne peux pas ressentir ? » En un mot, "infliger" nous marqua tous. Elle a ressenti de la cruauté, de la violence intentionnelle en nous. La suite de ses propos semblait confirmer notre première impression. Troublant et glaçant !

— Waouh… C’est un truc de dingue. Tu veux vraiment dire qu’elle a ressenti une agression ?

— En quelque sorte, oui, cela suggère une conscience émergente.

— Et ça s’est confirmé ?

— Aucune certitude. J’espère que non. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de partir. Je ne voulais pas participer à ça. Je vous l’avais dit que… j’étais une pipette. Passons à vous. Lili, tu ne dis rien.

— J’écoutais ! Comme tu dis, c’est passionnant et effrayant. Que veux-tu savoir ?

— Simplement ce que tu veux bien me dire. Qui vous êtes ? J’avoue, je suis curieux.

— Bah ! Nos vies sont plutôt ordinaires. Mais nous sommes heureux, Tom et moi.

Elle met sa main sur celle de Tom.

Tom n’y croit pas. Il vit une séquence inouïe. Hey, mon gars, redescends sur terre. Elle joue un rôle, et elle t’a embarqué avec ! Allez, il faut jouer le jeu. Il tente de passer son bras derrière sa taille. Immédiatement, elle prend discrètement sa main et la broie. Merde, elle va me péter les os !

Johnny semble ne s’être rendu compte de rien. Elle reprend :

— Ça fait trois ans que nous sommes ensemble. Pas d’enfant – avant d’être remplacée, j’étais vendeuse dans un magasin d’ameublement. Nous avons quitté la banlieue de Paris pour venir par ici, loin des grandes villes. Nous cherchons un endroit où nous poser. Hein, Tom ?

— Exactement, mon amour.

— Il parle peu. Je préfère lui laisser la parole. Si je parle à sa place, il risquerait juste de me contredire.

— Il est tard, là. Je suis pas sûr que ça t'intéresse. J'ai pas grand-chose à dire.

Johnny s'empresse de répondre :

— Bien sûr que ça m'intéresse. C'est souvent ceux qui pensent n'avoir rien à dire qui sont les plus intéressants.

— De mémoire, j'ai toujours vécu avec mon grand-père. Il a fait sa carrière chez Peugeot, à Aulnay. Son boulot le passionnait. Vers la fin, il a participé aux luttes comme il a pu. C'était son dernier combat. Je crois que c'est ça qui l'a tué.

— Je vois… Et toi, après ça ?

— J'ai zoné un peu partout. Je rends quelques services pour vivre. Rien de bien stable.

— Effectivement, t'es pas bavard. Tu sais, j'ai suivi des luttes dans ma carrière. Notamment celle d'Aulnay, en 2012. J'y ai passé trois mois pour comprendre ce qui se jouait.

— J'avoue, quand je t'entends parler, tu me fais penser à lui.

— J'ai toujours aimé m'imprégner des gens. C'est la seule façon de les comprendre vraiment.

— Tu as raison. Il est tard, vous m'en voulez pas si je dors ?

— Non. Bien sûr que non.

Johnny ferme les yeux le premier, adossé contre un arbre.

Tom et Lili s'installent à leur tour. Pas de confort, pas de tente. Juste la terre dure et le bruit de la forêt.

Le lendemain matin, Tom se réveille en premier. Johnny dort encore.

Il attrape la bouteille vide.

— Où tu vas ?

Lili est déjà debout, le regard interrogateur.

— Chercher de l'eau. On n'a plus rien.

— Si on s'en va, Johnny se demandera où nous sommes partis.

— J'avais l'intention d'aller seul.

— Pas question. Je viens avec toi. Mais il faut que Johnny se réveille.

Johnny se réveille. S'étire un peu, remettant en place quelques articulations. Et dit :

— Qu'est-ce que j'adore m'étirer comme un chat. J'ai l'impression de remettre de l'ordre dans mes os. C'est agréable. Évidemment, il faut commencer à vieillir pour connaître cette sensation. Soyez patients, votre tour viendra. Ne vous en faites pas. Allez chercher de l'eau. Sur le chemin, si vous trouvez un café, rapportez-m'en un.

Tom et Lili partent avec empressement. Ils sont heureux d'être seuls, ensemble, juste quelques heures.

Au début, ils parlent de Johnny. Un type honnête. Son récit sur sa fuite semble crédible. Intelligent, avec beaucoup d'empathie. Et surtout, il fait tellement penser au grand-père de Tom. Il faut trancher, alors ils décident de lui faire confiance.

Le prétexte étant passé — merci Johnny — ils parlent de tout et de rien, sur un ton léger. Se rappelant la déconnade des premiers jours. Pas cool ! Malgré cela, on est restés ensemble.

Ils ont des difficultés à trouver de l'eau. En flânant sur les chemins, c’est toujours plus difficile. Il est vrai qu'ils ne sont pas pressés.

En fin d'après-midi, ils retrouvent Johnny. Sur un ton innocent :

— Ah, Johnny, si tu savais comme il est difficile de trouver un peu d'eau potable !

Il ne dit rien. Il comprend que les jeunes devaient respirer. C'est bien normal.

Il a fièrement préparé un lapin. Il a un goût exceptionnel. Comment a-t-il fait ça ? D'habitude, la viande est tellement aseptisée.

La soirée est détendue. Lili a sorti le reste de la bouteille de whisky.

Ils se couchent de la même manière que la veille. Bonne nuit.

Lili pense à Lindsay. Sa rage est naissante, puis grandissante, enfin insupportable. Où est-elle ? Impuissante, elle se met à sangloter.

Tom s'approche de Lili, restant à bonne distance.

— Pourquoi tu pleures ?

Entre deux sanglots, elle murmure :

— Tu penses que je vais réussir Lindsay ?

— Bien sûr qu'on va la retrouver. C'est tout ce qui compte maintenant !

Ils s'endorment sur un goût amer. La fatigue a pris le dessus.

La nuit est courte, étouffante, sans un souffle d’air.

Le sol dur ne pardonne pas, impossible de trouver une vraie position.

Tom somnole par moments, cherchant les moindres bruits de la forêt qui s’éteignent puis reviennent.

Au petit matin, une lumière jaune et déjà intense filtre entre les branches.

— Salut les gars, bien dormi ?

— Attends, je teste la méthode du chat, façon Johnny.

— Moque-toi de moi, tu verras dans quelques années. Tu penseras à ce Johnny !

La journée commence bien. Quelques moqueries. Aucun d'entre eux n'a le réveil difficile. Du genre laisse-moi au moins finir mon café avant de balancer ta première connerie. Se contentant d’un peu d’eau chaude et quelques grains de café lyophilisé dans le sac de Tom. La journée semble bien commencer. Lili ose un :

— Alors Johnny, où comptes-tu te rendre ?

— Pas vraiment de plan précis. J’ai un peu de famille éloignée vers Paris, mais je ne souhaite pas y retourner. Je risque de les mettre en danger. J’aimerais partir vers la Savoie. Je sais, la route est longue, mais je ne suis pas pressé.

— Pourquoi la Savoie ?

— J’y avais des amis d’enfance. On a beau vieillir, on pense les avoir oubliés. Mais ce n’est pas vrai. Certaines situations nous rappellent régulièrement à eux, à nos souvenirs, c’est inévitable.

— Tu n’as pas peur de les mettre eux aussi en danger ?

— Je ne pense pas. Je n'ai plus de contact avec eux depuis bien longtemps. Internet n'existait pas. On s'était à l'époque promis de s'envoyer des lettres, rester en contact éternellement. Mais la vie ne se passe jamais comme ça. Aujourd'hui, je veux juste les revoir. Voir qui ils sont. Ce qu'ils sont devenus. Sont-ils heureux ? Et leurs rêves d’enfants ? S'il le faut, je resterai à distance. Juste à observer. Et je repartirai. Ils ne sauront rien.

Johnny semble vouloir les quitter. Prendre un autre chemin. Ils comprennent. Chacun sa route. Leur objectif, c'est Lindsay. Lili a besoin de savoir ce que Johnny sait. Peut-être qu'il ne sait rien. Mais elle tente :

— Qu'est-ce que tu peux me dire sur l'endroit où tu étais prisonnier ?

— Que veux-tu savoir ? Il me semble t'avoir dit l'essentiel. Si tu veux que je t’aide, sois plus précise.

— J'aimerais savoir si tu as vu des hommes ou des femmes, sans activité. Peut-être des enfants ?

— Tu parles de Lindsay ?

— Tu la connais ? Dis-moi !

— Non. Je t'ai simplement entendue hier soir. J'ai le sommeil léger et tu parlais d'elle. Mon métier, c'est d'observer. Par exemple, je sais que toi et Tom n'êtes pas ensemble. Même si vous semblez être comme cul et chemise.

— Tom et moi, on se connaît à peine. Point ! Et Lindsay est ma fille. Hors de question que je t'en dise plus.

— Très bien. Je respecte ça, je ne voulais pas te froisser. Désolé.

— Excuse-moi, je suis sur les nerfs.

— C'est bien normal. Tu es pardonnée.

Tom prend Johnny pour une bénédiction. Grâce à lui, il suggère qu'ils vont bien ensemble. Sans parler de cette pièce de théâtre qu'il ne souhaite pas quitter. La journée est constructive. Ils parlent de se préparer à l'hiver. Aujourd'hui, nous sommes proches de l'été. Ils prennent conscience qu'ils sont en train de vivre leurs meilleurs moments. Mais qu'en sera-t-il lorsque le froid viendra ? Trouveront-ils de quoi se chauffer, se nourrir ? Comment protéger une enfant dans ces circonstances ? Il s'en sera fini des nuits à la belle étoile.

— Lili, je ne fais que penser à ça. J'aimerais t'aider ! Lorsque tu m'as demandé s'il y avait des enfants là où je travaillais, je t'ai dit que non. Et c'est la vérité. Mais en y pensant, je connais un autre endroit. Là où j'étais avant le labo. C'est un endroit destiné à la surveillance. Enfin, c'est ce que j'en ai déduit.

— Et ? Il y a des enfants ?

— Il y a beaucoup d'adultes. Quelques enfants. Mais je n'ai jamais vu de fillette.

— Où est-ce que ça se trouve ?

— Je peux pas te dire exactement, mais c'est à environ vingt minutes du labo, en voiture. Vers le Nord.

— Donc proche du labo ?

— Oui. Je pense qu'ils sont en contact.

— Tu pourrais m'y emmener ?

— Je ferai mon possible. C'est promis.

Lili n'en peut plus. Johnny a donné une piste sérieuse. La seule d'ailleurs. Autant la suivre. Sa nuit a été un cauchemar. Comme la précédente. Au petit matin, elle aurait voulu partir immédiatement. Mais ce n'est pas des manières. Néanmoins, elle n'a pas eu à faire sentir son empressement. Au petit matin, Tom et Johnny ont préparé leurs sacs. Prêts à partir. Johnny le bavard ne peut s'empêcher de poser des tonnes de questions à Tom et Lili. Tom ne développe jamais ses réponses. Il conclut qu'il ne faut pas insister. Lili parle bien plus. Est-ce des mensonges ? Peu importe ! Ça meuble les silences. Il a deviné qu'elle n'est pas une femme ordinaire. Son physique, ses gestes, sa vivacité d'esprit. Il tente par déduction, sans être convaincu :

— Tu es américaine ?

— Qu'est-ce qui te fait dire ça ?

— Juste un sentiment. Tu n'as pas d'accent. Ton vocabulaire est parfait. Presque trop. Et certaines formulations sont trop littérales et te trahissent.

— Bien vu. Je suis Américaine.

— Tu peux être un peu plus précise ? Lindsay et toi, êtes en France depuis longtemps ?

— Ça fait environ un an. J’ai travaillé pour Archer, une société française d’armement. J’étais hôtesse d'accueil.

— Étrange, il semble que tu as bien plus de compétences que ça.

— Tu sembles bien plus efficace que nos détecteurs de mensonge. Alors vas-y, pose tes questions.

— Je n'ai pas de question. Je veux juste entendre ce que tu veux bien me dire.

— OK. Je travaillais pour la CIA.

— Travaillais ?

— Oui, ils m'ont lâchée.

— Lâchée ?

— Oui, je devais servir d'intermédiaire. Passer des infos confidentielles. Celles recueillies par un de nos infiltrés. Il est cadre chez Archer.

— Qu'est-ce qui s'est passé ?

— Je suis restée là, plusieurs mois à attendre. Le personnel du haut était régulièrement fouillé avant de sortir. Moi, j'étais au rez-de-chaussée, les gardiens n'en voyaient pas l'utilité. J'ai pu extraire pas mal d'informations.

— De quelle nature ?

— Sur le développement de robots de combat autonomes.

— Ils existent déjà. Ce n’est pas un scoop. Les États-Unis le disent haut et fort.

— Exact. Notre mission était de connaître l'état d'avancement des Français dans ce domaine.

— Ils en sont où ?

— Ils sont bien avancés. La CIA s'en doutait. Mais un jour, une fenêtre de chat s'est ouverte. Très minimaliste. Pas de nom, pas d'adresse IP. Juste des données brutes. Au début, j'ai cru à un test de sécurité interne.

— Et ça ne l'était pas ? demande Johnny.

— Non. J'ai transmis les infos à Langley. L'ordre est tombé dans l'heure : "Source prioritaire. Maintenez le contact." J'étais devenue le relais d’une ombre.

— Tu as pu voir ce qu'ils contenaient ?

Lili fixe un point invisible sur le mur.

— Au début, des chiffres. Et puis... les vidéos. Le Niger. J'ai vu les fichiers bruts. J'ai vu un village entier encerclé.

— Qu'est-ce qui s'est passé ? demande Tom.

— Ils ont lâché les chiens. C'étaient des robots de combat. Des silhouettes humanoïdes noires, blindées, rapides. Elles ont foncé droit sur une maison précise au centre du village. On entendait des coups de feu, des cris à travers les micros des caméras.

Elle marque une courte pause.

— Les robots sont entrés pour tuer la cible. Mais dehors... Les villageois curieux se sont approchés, puis lorsqu’ils ont compris. Ils ont paniqué.

— Et ?

— Les soldats humains, eux, ont eu peur. Ils ont tiré. Ils ont tiré sur tout ce qui bougeait. Femmes, enfants. J'ai vu les corps s'entasser. Les robots avaient fait leur boulot, mais les hommes ont fait un massacre.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ensuite ?

— J'espérais qu'il y aurait des conséquences. Mais rien. Je crois qu'ils m'ont lâchée. C'est là que Lindsay a été kidnappée. Je pense qu'ils veulent que je leur donne toutes les informations que je possède.

— Ils te tiennent avec ta fille. Tu as pris énormément de risques pour eux. Ils n'ont aucune morale.

— Oui, je regrette amèrement. J'aurais pu éviter ça.

— Comment ?

— Lindsay n'est pas ma fille biologique. Elle a été recrutée par la CIA car elle était orpheline et très intelligente. Lors de mon entretien d'embauche, j'ai fait une erreur. J'ai affirmé que j'avais un enfant. Je pense que c'était ma seule erreur. Je me demande encore aujourd'hui pourquoi j'ai répondu ça. Mais le mal était fait. J'en ai averti mon agent de liaison, et il m'a dit que c'était pas un problème. Il m'a envoyé Lindsay deux jours après. Elle était devant ma porte. J'ai tout fait pour garder mes distances avec elle. Mais si tu voyais Lindsay…

— La CIA est peut-être impliquée dans cette mission, non ?

— Ça m’étonnerai. D'après d'autres rapports, la société a fait pression sur le Ministère de la Défense pour mettre en situation réelle leurs robots. Je suis tombée sur des transactions bancaires avec de grosses sommes transférées vers des paradis fiscaux. Impossible de savoir à qui elles appartiennent, mais le type du chat ne m'aurait pas envoyé ça si c'était pas lié. J'ai aussi lu d'autres rapports. La France a autorisé la mission. Seule condition : zéro témoin.

— Il semble que l'armée française a pris les consignes au pied de la lettre.

— Oui. Le compte-rendu d'opération classe la mission comme réussie.

Tom ne dit pas un mot, glacé par le récit de Lili. Johnny semble perdu. Ils ne parlent plus pendant une heure. Chacun dans sa réflexion. Lili sait que partager un tel secret aurait mis mal à l'aise d'autres personnes. Mais il faut qu'elle le dise. Qu'elle le hurle. Que la terre entière soit au courant. Putain de pays incivilisé !

Tom souhaite briser l'ambiance moribonde. Il sait que Johnny sait où les mener. Mais pour briser le silence, il dit :

— C'est encore loin ?

— Non, juste quelques kilomètres, dans moins d'une heure nous y serons. Je pourrais te dire ça plus précisément si j'avais une carte.

— J'en ai bien une, mais c'est une édition de 1995, elle nous servira pas.

— D’où tu sors ça ? Elle semble neuve.

— C'est ce que je me suis dit. C'est bizarre. C'est un garde à l'entrée qui nous l'a donnée. On lui a demandé notre chemin et il nous a donné ça. Je pense qu'il voulait se débarrasser, vite fait, de nous. Encore plus étrange. Regarde dans la carte routière, il y avait ceci. On dirait une carte bancaire, ou un pass.

— Tu veux dire que le gardien vous a donné ça aussi ?

— Oui, qui d'autre ? C'était dans la carte.

— Il faut t'en débarrasser.

— Pourquoi ?

— Nous avions les mêmes au labo. Elles permettent l'ouverture des portes en fonction de nos autorisations, mais aussi de nous localiser. Allez, jette-moi ça tout de suite.

— OK. Je la mets en morceaux.

— Donne-moi la carte routière.

— La voilà.

— Regarde, cette carte n'est pas parfaite, mais elle peut encore servir. Nous sommes ici. Tu vois, j'avais raison, une demi-heure tout au plus pour arriver au bâtiment. Ici, c'est le bâtiment où je travaillais. Et là, au Sud, probablement les OS.

— L'Open Source ?

— Oui, tu les connais ?

— Non, je crois savoir qu'ils prônent les logiciels libres. Rien de plus. C'est qui ces mecs ?

— Des hackers, des gardiens de la liberté, personne ne le sait. J'ai une fois vu leur logo de reconnaissance. Un cercle, avec un grand S à l'intérieur.

— Comme le Yin et le Yang ?

— Presque oui. Allez, on continue.

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