Chapitre 8 : Ça mord
Ils ignorent qu'à quelques dizaines de mètres, deux silhouettes les observent. Des types en tenue de camouflage regardent le trio passer.
— Johnnnny, c'est trop tard. On t'a localisé. Tes copains n'auraient pas dû demander leur chemin. Tu vas payer l'affront que tu m'as fait.
— Qu'est-ce que je fais, chef, je sors le sniper de sa boîte ?
— C'est pas nécessaire. Regarde cette beauté.
Il sort une balle de sa poche, la fait rouler entre ses doigts.
— C'est une nouvelle technologie. Y'a de l'intelligence là-dedans. Une vraie merveille. Lors de l'impact, elle réagit suivant la matière. Une porte blindée en acier ? Elle pénètre proprement, fait un petit trou net. Mais sur de la chair...
Il sourit.
— Sur de la chair, elle se fragmente en centaines de micro-éclats. Ça explose de l'intérieur. C'est beau, paraît-il. Enfin, c'est comme ça qu'on me l'a vendue. Le seul problème, c'est que ton robot à la con n'est pas capable de tirer avec ça. Trop violent pour sa gueule. Ça va le détériorer. Mais moi...
Il caresse la balle.
— Oh, elle est énorme.
— Ouais, t'as raison. Elle te plaît, hein ?
Le gardien prend la balle et se met à la lécher lentement. La salive dégouline.
— Eurk, t'es dégueulasse.
— Ferme-la et admire le travail. Merci Johnny pour ta participation à cette petite démonstration.
Il crache dessus une dernière fois.
— Prépare-toi à éliminer les deux autres. Mais le vieux, j'en fais mon affaire.
Le gardien prend son temps pour mettre la balle dans le chargeur. Il vise avec précision le visage, savoure l'instant, avant de tirer.
Puis l'impact. Les chairs éclatent instantanément en une brume rouge. Des milliers de fragments microscopiques se dispersent dans l'air comme une pluie sanglante. En une fraction de seconde, il ne reste plus rien au-dessus du cou. Juste une absence. Un vide. Le crâne, le visage, tout a disparu.
Seules quelques traces de sang sur les vêtements de Tom et Lili leur indiquent qu'il vient de se passer quelque chose.
Le corps de Johnny reste debout une seconde. Puis s'effondre.
Tom et Lili ne comprennent pas immédiatement. Leur cerveau refuse l'information. Puis c'est l'instinct. Courir. Le plus vite possible. Ils entendent quelques balles siffler à côté d'eux. Puis plus rien.
Lili stoppe Tom. Elle pointe du doigt une cachette. Un petit renfoncement rocheux. Il y a peu de place. Parfait pour que les gardiens n'imaginent pas leur position.
— Qu'est-ce qu'on fait chef, j'appelle la base ?
— Sûrement pas. Laisse-moi un peu m'amuser.
— Comment on va faire, on n'a pas les drones pour les localiser ?
— Tu crois que les Néandertal avaient toutes ces conneries ?
— Nous étions des Homo sapiens chef !
— Ferme-la !
Lili chuchote :
— Tiens, prends mon couteau. Il faut qu'on réussisse à séparer ces deux connards. Balance des pierres, trouve un truc pour éloigner le plus jeune. Moi, je m'occupe du chef.
— Tu es sûre ?
— Oui. Ton objectif : éloigner le jeune. C'est tout. Je me charge de l'autre.
Tom et Lili se séparent. Lorsque chacun est suffisamment éloigné l'un de l'autre, ils font volontairement du bruit. Lili a en visuel les deux types. Le troufion sursaute.
— Chef, ils sont où ? J'ai l'impression qu'ils sont plus que deux.
— Ou alors ils sont séparés. Mais c'est nous les chasseurs, abruti. On se sépare. Va voir par là.
Le gars obéit, nerveux, s'éloignant vers la gauche. Le chef continue tout droit, arme levée, sourire aux lèvres.
Lili se laisse glisser au sol, à découvert. Elle se met à sangloter, recroquevillée sur elle-même.
Le chef se dirige vers des gémissements. Le son devient plus fort. Il s'approche, canon pointé. Ça y est, il a chopé cette petite conne. Il s'occupera de l'autre après.
— Alors chérie, on pleure son grand-père ?
Il se penche légèrement, savourant.
Tom surgit de derrière un arbre et frappe. La lame rentre dans la cuisse et bute contre l'os. L'impact remonte brutalement dans son bras. Le chef hurle. S'effondre.
Lili se redresse d'un bond et pointe l'arme sur sa tête.
— Ferme ta gueule.
— OK d’accord ! Qu'est-ce que vous voulez ?
— Appelle ton pote. Maintenant.
— Je... je l'appelle ! Je l'appelle !
Sa voix déraille :
— Renko ! Renko, reviens.
— C'est quoi ce prénom à la con ? Plus fort !
— Renko, reviens.
— Dépêche-toi ou je t'en fous une dans le pied, ensuite… Tu vois l'idée, non ?
— Renko ! Ramène ton cul ou c'est moi qui viens te chercher.
Le jeune arrive d'un pas incertain. Son arme vers le sol. Le chef continue de brailler. Arrivé à quelques mètres d'eux, Lili tire. Les jérémiades sont terminées.
— Tu vas répondre à mes questions. D'abord, lâche ton arme.
— Voilà. Qu'est-ce que vous voulez ? Vous allez me tuer aussi ?
— Ça dépend de tes réponses. D'abord, tu peux me remercier. Avoir ce fils de pute comme chef, ce n’était pas un cadeau. Elle se trouve où, ta base ?
Lili lui pose des tonnes de questions. Elle veut tout savoir. Prendre toutes les précautions. La base se trouve à trente minutes de marche. Évidemment qu'elle est gardée. Douze gardiens et neuf techniciens dédiés à la surveillance. Oui, il y a des prisonniers. Oui, il y a un enfant. Oui, c'est une fillette d’environ dix ans. Non, il ne connaît pas les raisons de leurs détentions. Oui, le bâtiment a des points faibles.
— Bien ! Si tu nous aides, je te laisse en vie. Mais d'abord, vide tes poches.
Le jeune s'exécute, les mains tremblantes. Il jette tout par terre : un paquet de mouchoirs, des clés, et une carte magnétique. Lili se baisse et ramasse la carte.
— C'est quoi ça ?
— Mon pass.
— Tu me prends pour une conne ? Ça ouvre quoi ?
— Tout.
— Tout votre putain de bâtiment ?
— Pas le garde-manger. C'est réservé aux officiers.
— Ça viendra peut-être, vous avez une bouche en moins à nourrir.
Elle glisse le pass dans sa poche.
— Regarde ton pote au sol. Tu veux revenir sur tes déclarations ? Dernière chance.
— Non, j'ai dit la vérité.
— Bien, alors on va attendre la nuit tombée. Mais avant, j'ai un boulot pour toi.
Lili demande au jeune de creuser une tombe. Elle lui confectionne un outil sommaire. Elle ne précise volontairement pas à qui elle est destinée. Sûrement pas pour son chef. Elle doit le bousculer régulièrement pour qu'il accélère le mouvement.
Il a enfin fini. Ils partent ensemble chercher le corps de Johnny. Le mettent en terre. Son visage n'est plus qu'un souvenir. Tom estime que c'est son rôle de recouvrir de terre le corps. Avec soin. Ça prendra le temps qu'il faut. Lorsqu'il a fini, un silence s'installe. Ses nouveaux amis dialoguent avec lui. Par la pensée. L'endroit choisi est isolé. Ils enregistrent le lieu dans leurs mémoires. Imaginant le temps faire son travail, la recouvrant de végétation. Une chose est sûre. Ils reviendront. Raconter à Johnny comment le monde tourne. Peut-être que finalement, il s'en fout !
Ils balancent le cadavre du gardien dans les fourrés. Le temps, les charognards s'en chargeront. Le Diable, sûrement.

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