Chapitre 10 : Code ouvert
Enfin arrivés. Devant eux se dresse une structure austère, bariolée de tags et de graffitis. Le logo, noyé dans cette fresque chaotique, est bien là, comme Johnny l'avait décrit. Ils ont marché pendant des heures sous une chaleur écrasante, et Lindsay, silencieuse, n'a pas prononcé un mot. Pourtant, Lili sait qu'elle est épuisée. Ses yeux cernés et sa pâleur trahissent sa fatigue, mais elle ne se plaint jamais. Elle a toujours été très mature. Pauvre puce ! Ils restent là, à observer durant plusieurs minutes, sans un mot. Tom brise le silence et dit :
— Il n'y a personne ici. Pas même le bruit d'un oiseau.
— Détrompe-toi, c'est bien ici. Regarde la caméra à droite, sur le coin du bâtiment.
— Oui, je la vois. Qu'est-ce qu'on fait ?
— Vous ne faites rien, vous attendez ici. Vous êtes en sécurité. Lindsay, je te demande d'obéir à Tom, comme si c'était moi. OK ?
— Promis, maman.
— C'est bien, ma chérie. Je t'aime de tout mon cœur.
Elle la serre très fort un instant, puis l'embrasse longuement.
Les chatouilles sur la joue de Lindsay, le bruit comique du baiser, lui dénouent la gorge quelques secondes.
Tom reprend :
— Je peux t'aider. Ne va pas là-bas, seule. Je le sens pas.
— Ne t'en fais pas. J'ai un plan en béton. Ton bisou, tu l'auras à mon retour. Évidemment, il ne sera pas aussi bien que celui que j'ai donné à Lindsay.
Elle lui sourit. Elle sort quelques objets de son sac et le laisse là. Elle se met à courir aussi vite qu'elle peut, faisant des zigzags inutiles. Tom et Lindsay peuvent la voir quelques secondes, puis elle disparaît.
Elle arrive devant une porte métallique. Elle frappe de toutes ses forces, interrompant avec des « Au secours », « Vite », « Aidez-moi », finissant par un lent « s'il vous plaît » de désespoir, puis recommence en boucle.
Elle entend un bruit. Elle reprend cette séquence, avec plus de force, plus de conviction. Il faut créer l'illusion.
Elle entend un trousseau de clés s'agiter. Elle voit le barillet de la serrure tourner.
Elle sort son opinel de sa poche et l'ouvre.
La porte s'ouvre enfin. Elle ne prend pas le temps de regarder le visage du gars et pointe déjà la lame de son couteau sur son ventre, ajustant la pression pour qu'il sente la morsure de l'acier.
— Déconne pas ! Ne bouge pas un petit doigt ! Tu sais ce que tu risques si tu te mets à gueuler ?
Le type fait un oui de la tête. Il la hoche rapidement sans s'arrêter.
— Il est où ton chef ?
— On n'a pas de chef.
— Celui qui vous représente, votre porte-parole, je m'en tape. Appelle ton chef. Sois convaincant et tu auras un peu moins mal au bide.
— Cyril ! Viens voir, il y a un truc bizarre ici.
Un bruit de pas s'amplifie. Un second gars pousse la tête. Elle balance un coup d'épaule en direction du premier, qui tombe à terre. Elle attrape l'oreille du second, et l'oblige à sortir. Elle donne un grand coup de pied sur le trousseau de clés encore suspendu dans le cylindre. La clé casse, le reste tombe à terre. Elle claque la porte.
Elle sort son arme et tire sur la caméra de surveillance. Dans le mille ! Les gestes sont rapides, précis. Elle dit :
— Ferme ta gueule et suis-moi.
Le type ne bronche pas. Il va collaborer. Elle a toujours son oreille dans la main. Une larme trahit la douleur.
Ils se mettent à marcher rapidement, pendant deux bonnes minutes, histoire d'être assez éloignés du bâtiment. Elle dirige son arme vers le type et lui dit :
— J'ai besoin de toi !
— Avec ce que tu as fait à Nico et à moi, tu crois que je vais t'aider ?
— À toi de décider. Mais j'ai pas envie de rigoler. Si tu refuses, tu penses sincèrement que je partirai et que tu ne me reverras plus ? Réfléchis ! Je vous ai eus comme des bleus, tu ne me sens pas capable de recommencer ?
— Bien sûr que si. Reste cool ! Qu'est-ce que tu veux ?
— En réalité, pas grand-chose. Regarde, j'ai ici plusieurs clés USB, avec des données probablement compromettantes. Je veux que tu diffuses certains fichiers.
— Pas question ! Tu as pensé à demander à la presse ?
— Sûrement pas ! Ils ne le feront pas.
— Pourquoi ?
— Simplement, parce que ces informations concernent des Hommes de pouvoir. Je pensais pourtant avoir affaire aux bonnes personnes. Vous êtes qui exactement, des hackers ?
— Non, nous sommes l'OS. Nous avons un plan d'envergure pour changer le monde. Je ne peux pas t'en dire plus.
— OK, tu veux changer le monde. Alors écoute : Chaque clé contient des milliers d'informations. Je te propose un deal. Je t'en donne une. Tu prends les données que tu veux et tu t'engages à diffuser ce que je te demande. À chaque clé, tu décides. Stop ou encore. T'en penses quoi ? Tu veux savoir ce qu'il y a dessus ou pas ?
— Bien sûr que oui, mais tes méthodes sont brutales. J'aime pas ça.
— D’accord, mais je n’avais pas le choix. Il fallait bien que je te sorte de ton bocal. Qu'on soit en terrain neutre. D'égal à égal, toi et moi. Tu aurais fait comment, petit génie ?
— J'en sais rien. Sûrement pas comme toi ! Qu'est-ce qui me dit que ces données pourraient m'intéresser ?
— Si tu veux savoir, il faut que l’on aille voir sur un de tes pc. Je m'engage à laisser mon arme ici. Comprends bien que là, c’est moi qui me mets en situation de faiblesse, et donc vous fais confiance. Si les infos ne t'intéressent pas, on se serre la main et tu ne me vois plus.
Tom surgit d'un buisson, haletant. Merde ! Il va tout faire foirer. J'étais certaine que je l'avais convaincu.
— Ah… Lili… T'étais… où putain ? Qu'est-ce que tu fais là avec… ce type ? Je t'ai… cherchée partout.
— Souffle un grand coup, Tom. Je te présente notre nouveau meilleur ami. Il s'appelle… Geek !
— Mon prénom c'est Cyril.
— Ouais, mais je préfère Geek !
— C'est n'importe quoi ! Si tu viens avec moi, tu verras qu'il y a là-bas une bonne quinzaine d’experts informatiques. Et bien plus Geeks que moi !
— C'est pas grave, je trouverai bien un nom pour chacun. J'ai de l'inspiration juste en regardant une tête. T'en fais pas pour ça, Geeeek.
Cyril, dépité, regarde Tom. Il lui sourit d'un air de dire : « Hein, ouais, fallait pas croiser son chemin, mec. ».
Tom s'approche d’elle et lui chuchote :
— Lindsay est encore là où tu nous as quittés. Je lui ai donné des instructions. Elle ne bougera pas. On ne peut pas l'emmener avec nous pour suivre ce gars. On ne sait toujours pas qui ils sont exactement.
— Tu lui as dit d'attendre pendant combien de temps ?
— Jusqu'à ce que le bâtiment cache le soleil. Je lui ai montré un nouvel endroit où aller, si nous ne sommes pas de retour d'ici là. Plus éloigné, en sécurité. Ne t'inquiète pas, elle fera ce que je lui ai demandé. J'ai confiance en elle autant qu'en toi.
— OK, faisons vite ! Tu as une idée pour convaincre cette tête de con ?
— Hey ! Cyril. Alors tu nous fais visiter ?
— Ça va pas. Tu crois qu'on est potes ?
— Allez, regarde je ne suis pas armé.
— Ta parole ne suffit pas. Laissez-moi vous fouiller.
— J'ai pas le temps avec tes conneries. Regarde, je pose mon arme à terre, mon couteau aussi. Décide-toi Geek, saisis ta chance. Tu n’imagines même pas toutes les informations qu’il y a sur ces clés. Tu n’auras plus jamais une occasion comme celle-ci.
— OK, mais je vous préviens, nous aussi nous avons des armes. Ne crois pas qu’on est un club de boutonneux. Allez, venez !
Cyril leur fait signe de le suivre. Il nous guide à travers un couloir étroit, puis un escalier descendant. À chaque marche, le bourdonnement électrique s'intensifie. Il pousse une porte blindée. La chaleur nous frappe immédiatement. Une vaste salle s'ouvre devant eux : des dizaines d'écrans allumés, des tours d'ordinateurs empilées, des câbles serpentant au sol. Une quinzaine de personnes, concentrées, absorbées par leurs écrans. Personne ne lève la tête à notre arrivée.
Tom observe la pièce, impressionné par tant de matériel informatique.
— Il y a plus d’écrans que de gars ici. Vous faites quoi ici ?
— Nous n'avons pas d’opération précise. On examine les faiblesses et on les exploite. Tout simplement. Certains craquent des comptes bancaires. D'autres minent, scalpent des cryptos.
— Donc, tout tourne autour de l'argent ?
— Absolument pas, regarde là-bas, ce sont des spécialistes pour te créer une nouvelle vie. Ils inondent les serveurs de commentaires, d’images, de vidéos de supposées vies. On ne sait pas si ça servira un jour, mais nous serons prêts.
Il se tait brusquement, comme s'il venait de réaliser qu'il en disait trop.
— C'est incroyable ! dit Tom.
— Tu n'as encore rien vu. Regarde ceux-là, ils créent des nouvelles fiches d'identité sur tous les services de l'État. Ça part du plus évident, les cartes d'identité, jusqu'aux abonnements des magasins. En passant par la sécurité sociale, les établissements scolaires, absolument tout. D'ailleurs si tu as des propositions, nous sommes preneurs.
— Tout ça dans quel but ?
— La finalité est une redistribution des richesses, plus d'équité. Soyons lucides : l'argent détermine tout. Notre état d'esprit, notre éducation, notre santé. Nous serons prêts quand le monde basculera !
— Tu veux dire quoi, quand tu dis basculera ? On revient à l'âge de pierre ?
— J'espère que non, sinon ça veut dire qu'on s'était mal préparés. On suppose que le monde gardera son fonctionnement actuel. Juste un effondrement boursier provisoire, quelques rébellions disparates, rien de plus. Puis, il est évident que l'on reviendra à une vie ordinaire. C'est juste une question de temps. Et nous avons compris qu'il suffisait d'être patient, pour mettre en œuvre notre grand plan.
Lili n'en peut plus de ces discours bourrés de certitude. Elle doit intervenir. C'est plus fort qu'elle.
— Vous êtes bien sûr de vous. Vous avez un plan B ? Sans quoi ça relève de l'arrogance.
— Pas besoin de plan B. L'histoire nous le démontre. À chaque crise, l'homme s’oblige à faire mieux. J'ose même affirmer que c'est à ces moments-là qu'il y a des sursauts. Tu sais bien, l'histoire se répète encore et encore.
— Je vois, mais tout miser sur le même cheval, ce n'est pas sérieux.
— OK, je n'ai pas réussi à te convaincre. Soit ! Mais regarde ce type-là. On l'appelle le milliardaire, il a fait un pari. Il pense arriver, lorsque son heure viendra, à s'afficher devant le monde entier, comme l'homme le plus riche du monde. Personne ne remettra en cause sa légitimité. Pour atteindre son but, il fait converger le meilleur de chacun. Et crois-moi, tel que c'est parti, il a de bonnes chances d'y arriver. C'est notre fédérateur. Si notre cobaye réussit, des clones apparaîtront. Toujours pas convaincue ? Vous voyez mon pote ici ? C'est Winter ! Il traque les failles des systèmes.
— Et ça lui sert à quoi ? Il les signale aux propriétaires ?
— Pas du tout. Il cherche à s'introduire sur les sites gouvernementaux, les hôpitaux, les journaux. Imagine le pauvre gars qui ne sait pas se soigner. Winter fait un petit tour dans les serveurs et hop, le gars a une chambre privée, télé et petit déj compris. À peine quelques modifications de données et la facture est payée à l'avance.
— Et pourquoi tu l'appelles Winter ?
— Pour son plus beau coup. Magistral. Il profite de la confusion des changements d'horaire été, hiver, pour réaliser des paris sportifs, mettre un patient en haut d'une liste d'attente, parce qu'on l'aura jugé prioritaire. On peut remercier les développeurs incompétents.
— OK, je commence à comprendre.
— Tu verras dimanche 26 octobre prochain. Ça sera grandiose. Souviens-toi de cette date.
— On regarde ce que j'ai sur mes clés.
— Évidemment, montre-moi ce que tu as ? J'espère que mon oreille n'a pas souffert pour rien.
— En voilà une. Le deal c'est bien que tu récupères ce que tu veux et moi je te dis ce que je veux que tu diffuses. Voyons si tu tiens parole !
Cyril prend la clé, et part voir Winter. Tom et Lili le suivent. Cyril tend la clé à Winter et dit :
— Tiens, analyse-moi ça.
— Il y a quoi là-dessus ?
— On sait pas. C'est justement ce qu’on veut savoir.
Winter se lève et part vers un PC au fond de la salle. Lili demande à Cyril :
— Il fait quoi là ?
— Ne t'en fais pas, c'est notre procédure habituelle. D'abord il va créer un clone de la clé. Cela nous permet de conserver les données intactes, s'ils venaient à s'effacer.
— Comment ça ?
— C'est assez simple en fait. En langage informatique, on appelle ça un « autorun ». C'est un simple logiciel qui se lance lorsque la clé est connectée sur un ordinateur. Imagine si ce programme possède du code de suppression de fichier. Plus de données ! Évidemment des systèmes plus sophistiqués existent.
— OK, et pourquoi changer d'ordinateur ?
— C'est simplement pour s'isoler du réseau. Y compris interne. Ces PC là-bas ne sont pas connectés. Donc impossibilité pour un programme malveillant de se propager. Il est cloisonné dans un seul et unique ordinateur. Après utilisation, il sera physiquement mis en quarantaine. Maintenant que tu connais nos procédures, tu comprends que j'ai besoin de savoir combien tu as de clés.
Lili prend le sac de Tom et sort les clés USB, les alignant sur la table. Trois. Elle sait qu'elle en a encore une dans sa poche. Mais elle ne le dit pas. La confiance, ça se mérite ! Cyril reprend :
— OK, on va pouvoir gérer ça sans problème. Dis-moi Winter, c'est bon ? On peut regarder ce qu'il y a sur la première clé ?
— Encore quelques secondes et nous pourrons avoir accès aux fichiers. Elle était cryptée mais j'ai pu faire sauter les protections sans trop de mal. Lili, Tom, à vous l'honneur !
Lili regarde son ami d'un air de dire : Alors tu fais quoi ? Tom s'approche du PC, et clique sur le premier fichier de la liste. Un fichier audio, des voix monocordes. 1 h 18 d'enregistrement. Tom clique vers le milieu de la bande son. Toujours ces mêmes voix, toujours les mêmes banalités. Il stoppe la lecture. Ouvre le second fichier. Il contient du texte incompréhensible, des caractères spéciaux sont affichés. Winter prend la souris des mains de Tom et dit :
— À ce rythme-là, on va sécher sur place. Je vais utiliser mon logiciel d'analyse. Il repère dans tous les types de fichier des mots ou des concepts jugés sensibles. Par exemple : meurtre, drogue, sexe, religion, etc. Le logiciel ratisse large. C'est très efficace. Je peux même ajouter des mots. Vous en avez en tête ?
— Non ! Peut-être que si on ne trouve rien, je te ferai des propositions.
— Bien. Si vous me permettez, je vais en ajouter un : « OS ». J'aime bien savoir quand on parle de nous. Peut-être que je vais trouver un truc flatteur ! Voilà c'est lancé. Je vous préviens, y en a au moins pour un quart d'heure. Cyril ? Tu nous offres un truc à boire ?
— Bonne idée. Venez avec moi. Qu'est-ce que vous buvez ? Il y a un peu de tout dans nos frigos. Avec ou sans alcool ?
— Je ne serais pas contre une bonne bière.
Tom et Lili suivent Cyril et Winter. Lili fait signe à Tom de ralentir le pas.
— J'en peux plus, Tom, je ne peux pas laisser Lindsay seule plus longtemps.
— Qu'est-ce que tu proposes ? Tu as une idée ?
— Pas vraiment non.
— Dis-leur que tu veux sortir prendre l'air.
— Je n'aurai pas le temps de rejoindre Lindsay qu'ils se poseront déjà des questions.
— Dans ce cas, utilise ton joker.
— De quoi tu parles ?
— Grâce à la clé que tu as encore dans la poche. Dis-leur que tu en as caché une autre, loin d'ici, à environ une demi-heure de marche. Dis-leur que tu souhaites aller la chercher. Ça te laissera assez de temps pour revoir Lindsay. De mon côté, je vais tenter de meubler ton absence. De les sonder. Surtout ne reviens pas. Si j’estime que l’on peut leur faire confiance. Je viendrai t'expliquer et on avisera.
Lili appelle Cyril et lui dit :
— Tu penses qu'il y a quoi sur cette clé ?
— Je pensais que tu le savais, alors sois patiente. On boit un coup et on file voir.
— Non, pas du tout. En revanche, j'ai une autre clé et je sais exactement ce qu'elle contient.
— Vraiment ? Il y a quoi dessus ?
— Tu veux que je te la donne ?
— Ne fais pas durer le suspense, allez, donne-la-moi.
— Elle n'est pas ici. Elle est dehors, à quelques kilomètres. Je n'ai pas voulu la prendre avec moi, car je ne vous connais pas. Maintenant que je connais vos valeurs, je suis rassurée.
— Tu ne serais pas en train de nous tendre un piège ? Je ne connais personne qui tire aussi bien que toi. Tes balles tueraient une mouche en plein vol. Tu n'es pas quelqu'un d'ordinaire.
— Tu as raison. J'ai été entraînée. Je ne peux pas dire qui je suis. En revanche, je pensais que le fait de te parler de cette clé montrerait ma sincérité. Et je t'avoue, j'ai un peu peur qu'il n'y ait rien sur les autres. Tu penserais que je me moque de toi.
Cyril hésite. Cette fille dégage de la tristesse, de la mélancolie, si je me trompe, elle mérite un Oscar. Son instinct lui hurle de refuser, mais la curiosité l'emporte.
— OK, va la chercher. Mais je te préviens, nous serons obligés de te fouiller des pieds à la tête à ton retour. N'oublie pas que Tom est ici ! Ceci étant dit : c'est Isa qui procédera à la fouille, et Tom sera bien traité. Au pire, tu le retrouveras un peu éméché. Alors, on se le boit ce coup ?
Lili s'empresse de quitter les lieux. Cyril, lui, fait signe à un membre de son groupe de s'équiper et de la suivre à distance. Le soleil décline déjà. Elle court vers l'endroit où elle a laissé Lindsay et Tom. Personne. Son regard se porte vers le bâtiment : le soleil l'a dépassé. Non… pas maintenant. Elle accélère, le souffle court, les poumons en feu.
— Lindsay ! Lindsay !
Silence.
La panique monte. Ce n'était pas le bon endroit ? Non, j'en suis sûre. Où est-elle ?
— Lindsay ! Réponds-moi, ma chérie !
Un bruissement. Une silhouette émerge de derrière un rocher. Lindsay, les yeux rouges, serre mon sac contre elle.
— Maman, je ne savais pas quand tu reviendrais.
— Je suis là ma puce. Je serai toujours là.
Elle s'assied contre le rocher. Lindsay est entre ses jambes. Sa respiration est plus lente ; elle semble dormir. Lili pense à Tom. Leur première rencontre a été plutôt violente. Elle se demande pourquoi il l'aide. Elle s'aperçoit qu'elle n'a pas cherché à savoir qui il était. Elle le regrette. Pourvu qu'il ne lui arrive rien.
Tom vide sa bière d'un trait. Cyril l'observe, amusé.
— Elle revient quand, ta copine ?
— Aucune idée ! Alors, l'analyse est finie ?
— Aucune idée non plus !
— C'est pas un jeu, je vais voir.
Tom se dirige vers l'ordinateur. Winter marche plus vite que lui. Il le laisse passer devant. Cyril le suit et se place à côté de lui, une nouvelle bière à la main.
— C'est le moment de vérité.
— Ça donne quoi ?
— Il est écrit : 18 723 occurrences trouvées. Autant dire que le filtre n'a pas fonctionné comme on le souhaitait.
— Qu'est-ce que t’espérais ? 10, 50, 1000 résultats ?
— Je m'attendais à beaucoup. Mais pas autant. J'espérais aussi que les résultats convergeraient vers seulement quelques thèmes. Là, c'est pas possible, il y en a pour des heures.
— Qu'est-ce que tu proposes ?
— On fait comme les prises de sang. On repasse la clé au crible, mais il faut définir exactement ce que l'on recherche. Des pistes ?
— Peut-être… Kidnapping, séquestration.
— Déconnes pas, tu veux qu'on te fasse confiance ? Alors crache le morceau ! Kidnapping, séquestration, c'est le même concept.
— Winter, cherche « Enlèvement ». Il semble que Tom ne sait pas ce que c'est qu'un concept.
— Écoute Cyril, je fais tout pour aider, mais je ne sais vraiment pas comment.
— C'est pourtant simple. Si tu me dis où vous les avez trouvées, ça pourrait orienter nos recherches.
— On les a eues dans une usine qui semblait abandonnée. Il y avait des hommes qui visiblement faisaient de la surveillance. On n'a pas eu trop le temps de s'étaler, mais je pense qu'ils faisaient de l'espionnage.
— Civil, militaire, industriel, quoi ? On a la NSA au cul ? Quoi d'autre ?
— On a découvert que sur les lieux, il y avait des gens séquestrés.
Winter se fige. Il se penche vers son écran.
— Attends... Le scan est fini. Regardez ça. Des vidéos... Des interrogatoires ?
Il clique sur le premier fichier. L'image apparaît. Un homme assis sur une chaise en plastique, dans une pièce vide. Pas de menottes, mais ses poignets sont enflés. Il fixe le sol, les épaules affaissées. Ils entendent une voix hors champ, calme :
— Dites-moi pourquoi nous vous avons trouvé dans un secteur interdit ? Comment avez-vous pu vous y introduire ?
— Je vois le même gardien, presque tous les jours. J'ai sympathisé avec lui, puis je lui ai volé son badge.
— Pourquoi avez-vous fait cela ?
— Parce que j'étais curieux. Je voulais connaître les raisons exactes de ma réquisition.
— Votre rôle était pourtant clairement défini dès votre arrivée chez nous, non ?
— Oui, mais rester là des journées entières à surveiller un écran, et appuyer sur quelques boutons lorsqu'un signal apparaît... Ça me rendait fou.
— Bien, je vais nous faire gagner mutuellement du temps. Savez-vous que nous avons eu accès aux messages que vous aviez postés sur différents forums ?
Une paire de mains étale une succession de feuilles imprimées sur la table. La voix reprend :
— Vous voyez, nous connaissons vos réelles motivations. Je veux les entendre de votre bouche.
— Vous avez raison, tout est là. Je pense que vous voulez vous servir de nous comme des figurants. Vous voulez simuler une activité dans vos bureaux. Du personnel qui rentre et qui sort aux heures de bureau. Bien habillé et sourire aux lèvres. C'étaient vos instructions. Ce travail de surveillance était un moyen de nous faire attendre jusqu'à l'heure de départ. Ça me rendait fou !
— Qui d'autre pense cela ?
— Personne ! Vous voyez bien que les quelques messages que j'ai eus en retour n'étaient que de la moquerie.
La vidéo se coupe. Winter reprend la souris et clique sur la vidéo suivante.
— Monsieur Pavard, je vous le demande une dernière fois. Qui sont vos sources ?
— Je ne vous le dirai pas. J'ai le droit de protéger mes sources.
— Vous avez raison. Et si je vous dis que moi, j'ai le droit de vous laisser vivre ou de vous tuer ?
— Vous essayez de me faire peur ? Ça ne marchera pas. Vous ne pouvez pas me garder là pendant des jours. Laissez-moi sortir.
— Je vous l'ai dit. C'est moi qui décide. Soyez raisonnable. N'abandonnez pas votre famille.
— Je ne connais pas son nom. Elle m'a dit que les effectifs de télésurveillance avaient diminué drastiquement. Que lorsqu'elle voulait intervenir sur d'éventuels risques pour les personnes, les écrans se brouillaient. Elle n'avait plus la main pour arrêter le robot défaillant.
— Les problèmes techniques, ça arrive, non ?
— Pas quand un robot secoue un bébé dans tous les sens.
On entend une porte s'ouvrir et se refermer violemment. La voix est plus faible, mais on l'entend encore.
— Vous avez entendu ! Sortez-moi Pavard et ramenez-moi cette garce.
Winter est sur le point de lancer la vidéo suivante. Tom intervient :
— J'en ai assez entendu pour aujourd'hui. Pas vous ?
— Oui, je vais avoir besoin de temps pour gérer ça. Winter, on arrête !
— Vous êtes sûrs ? Je peux continuer seul si vous voulez. Il faut bien que quelqu'un fasse le sale boulot. Que l'on comprenne bien la situation. Pour agir.
Cyril se tourne vers Tom.
— Ta copine n'est pas un peu longue à revenir ? Il semble qu'elle aura ce qu'elle voudra. On va diffuser ces infos.
— Je vais la chercher.
— Attends, je viens avec toi.
Durant le chemin, Cyril ne fait que parler. Tom cherche le meilleur moyen d'identifier la société, tandis que Cyril lui me répète qu'il n'en revient pas. Que l'argent pourrit tout. Qu'il ne comprend pas pourquoi les riches ne cessent d'en vouloir davantage ! Je pense que, dans le fond, il a raison.
Lili est là, assise au sol. Elle tient Lindsay dans ses bras. Elle murmure :
— Tom, Cyril, vous êtes là.
— Alors on ne m'appelle plus le Geek ?
— Si tu insistes, je veux bien.
— Non, ça ira comme ça.
Lindsay bouge. Ouvre les yeux et regarde Tom et Cyril. Elle ne dit rien. Tom sourit et dit :
— Lindsay, je te présente Cyril. Il va nous aider. Ne t'inquiète pas.
— Enchanté, Lindsay. Tu sais, ta maman est incroyable. Tu as beaucoup de chance.
Lindsay répond, peu bavarde :
— Je sais.
— Tu sais où j'habite, il y a de vrais lits. De quoi s'amuser et encore plein d’autres choses. Je t'invite ?
Lindsay ne sait pas quoi répondre. Elle regarde sa mère, qui prend la parole.
— Cyril a bien une douche ? Je rêve d'une bonne douche.
— Évidemment ! Toutes impeccables. L'hygiène, c'est important.
Ils reprennent la route vers leur base. Cyril est très bavard sur ce qu'ils ont vu. Tom essaie de tempérer ses propos. La petite est là. À proximité du bâtiment, il y a trois camionnettes blanches. Pas de logo. Pas de fenêtres à l'arrière. Ils s'arrêtent. Un homme arrive derrière eux et les surprend. Tom se met en position de défense. Lili tient fermement la main de Lindsay. Cyril dit :
— Pas de panique. C’est Marc. Il est avec nous. Je l'avais envoyé surveiller Lili lors de son départ.
— Tu m'as fait surveiller ?
— Oui. Ne fais pas la fille étonnée. Tu aurais fait pareil. Mais pas le temps de se chamailler. Vous voyez les camionnettes ? Elles ne sont pas à nous. Quand on sort, on est discrets. Là, c’est pas normal.
Une douzaine de gars cagoulés, en tenue intégralement noire, sortent du bâtiment. Certains portent à deux de lourdes caisses. Leur base est en feu. Cyril est prêt à courir, mais Tom lui barre la route. Les camionnettes dégagent vite.
Tom baisse son bras. Il court vers le bâtiment. À l'entrée, une épaisse fumée noire pique déjà les yeux. Ils rentrent. Un corps au sol. Ils prennent le gars inerte par les bras et le sortent. Ils retournent à l’intérieur. Deuxième corps. Ils le transportent par les bras et les pieds, se disant que c'est plus rapide. Ils rentrent une troisième fois. Ils n'ont plus autant d'énergie. Ils ne voient plus rien. Il fait chaud. Horriblement chaud. L'enfer les attend. Ils sont contraints de renoncer. Ils sortent.
Lili est devant les corps. Lindsay en retrait. Lili dit :
— Il n'y avait déjà plus rien à faire.
Cyril regarde les visages de ses amis pour les reconnaître. Il empoigne les deux corps et sanglote. Chacun a une balle dans la tête. Marc reste à distance. Il retient ses larmes. La mâchoire serrée et les poings fermés. Après quelques instants, sans un mot, il se retourne et prend le chemin vers la route la plus proche.

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