Chapitre 11 : Sans contact

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Lili sait qu'il faut respecter son chagrin. Tous ici ont un goût amer, mais l'urgence de la situation l'oblige à lui dire :

— Cyril, il faut qu'on s'en aille. C'est trop dangereux de rester ici. Allez, viens.

— C'était mon idée. Je devais les protéger.

— Tu as fait ce que tu as pu. Votre lutte était noble. Allez viens, Marc est déjà parti.

Cyril se relève. Prend Lili dans ses bras. Elle est mal à l'aise, mais le laisse faire. Quelques instants. Puis lentement, le force à la suivre. Tom a déjà avancé, les sacs sur le dos. Donnant la main à Lindsay.

Une heure s'est écoulée. Ils longent la route principale, par des petits chemins. Cyril en avant semble prendre la direction du nord. Lili a besoin de s'en assurer :

— Tu sais où est parti Marc ?

— S'il n'abandonne pas la cause, il va au QG. Sinon j'en sais rien.

— Il est où le QG ? C'est loin ?

— À Paris.

— Qu'est-ce que tu souhaites faire, maintenant ?

— Tu plaisantes ? Je vais tous les détruire.

— Tu connais ces types ?

— Non, mais en examinant ce qu'ils ont emporté, ça nous donnera des pistes. Ils n'auraient pas dû nous sous-estimer. Nous avions des caméras. Toutes reliées au QG. Ils vont payer.

— Je serai là. Tom aussi.

— Merci.

Tom se demande à quelle distance ils sont de Paris. Ses chaussures lui font mal. Il regarde celles de Lindsay. Des vieilles chaussures de ville. Comment avec des godasses pareilles ne se plaint-elle pas ? Tom estime qu'ils ne pourront pas continuer encore bien longtemps. Il faut trouver un point d'eau rapidement. Il regarde Cyril et lui dit :

— Pause ?

— Oui. Il faut prendre le temps de réfléchir. Qui a un téléphone ?

Lili dit :

— Moi. Tiens, le voilà.

— C'est un modèle récent, j'aurais préféré un truc plus vieux, mais ça devrait aller.

Cyril allume l'appareil, configure les paiements sans contact hors-ligne, puis retire la puce. Il le tend à Lili.

— Tiens, c'est fait. On a de quoi payer des courses maintenant. Sans contact, et surtout sans réseau.

— Sans réseau ?

— Exactement. Les banques font tout pour que tu puisses dépenser tes allocs même en pleine jungle. Il faut qu'on reprenne la route avant que la supérette soit fermée, il reste environ un quart d'heure de marche, nous avions l'habitude d'y aller.

La motivation de chacun reprend. Ils arrivent enfin en périphérie du village. Cyril s'arrête.

— Si tu es d'accord, Lili, tu restes là avec la petite. Tom et moi y allons.

— Vous serez de retour dans combien de temps ?

— Quinze, vingt minutes. Si une vieille ne tape pas la discute avec la caissière. Vous avez besoin de quelque chose en particulier ?

— Euh… non.

— Promis, on traîne pas.

Ils prennent la route. Tom leur lance un clin d'œil. Il se retourne fréquemment pour faire signe à Lili et Lindsay. Les rues n'ont rien de bien original. Des maisons plutôt vétustes. Une petite place, un clocher, une supérette. Arriver avant la fermeture. Devant l'entrée, Tom est nerveux. Il baisse sa casquette sur le visage. Regarde partout. Cyril se met à rire et dit :

— Reste cool. Il n'y a pas de quoi paniquer.

— Regarde, j'ai déjà remarqué deux caméras.

— Ne t'inquiète pas, c'est nous qui les avons installées. Quand nous sommes arrivés, on a proposé au patron de remplacer ses vieilles caméras par des plus récentes. Et on a baissé son abonnement de moitié. Évidemment il a accepté, et maintenant on a la main dessus. Beaucoup pensent que les pirates sont des champions de l'informatique ; en réalité, non. Ce sont des gens qui gagnent la confiance de leur proie, puis la trahissent.

— Tu es sûr ?

— Fais-moi confiance. Bon, l'argent n'est pas un problème, mais on est limités en quantités. Je te propose de faire un bon repas ce soir, le meilleur, et ensuite on achète des produits élémentaires : les moins pesants, les plus nutritifs. Prenons aussi des produits d'hygiène, de l'eau et du lait.

— Tu as raison.

— Ok, va chercher ce qui te plaît pour ce soir, moi je m'occupe de l'essentiel.

— Ok, j'ai le bon rôle. J'y vais.

Tom se faufile dans les allées. Durant ces quelques minutes, il oublie presque la situation dans laquelle ils sont. Il passe devant quelques chaussures à vendre. Pas beaucoup de choix, mais il trouve des baskets pour Lindsay. Il ne connaît pas sa taille. Il décide de prendre deux paires, 36 et 37. Il préfère ne pas revenir pour les échanger, mais s'il le faut, il le fera. Il ne connaît pas non plus les goûts de chacun ; il décide de diversifier, façon tapas : olives, fromages, anchois, saumon, saucisson, un peu de pain. Une bouteille de tequila et différents jus de fruits, sirop de grenadine. Cyril rejoint Tom. Il lui sourit, ne commente pas ses choix. Il prend de l'eau et file à la caisse. Tom redevient nerveux. Il passe le téléphone sur le terminal. Paiement accepté !

Tom sent qu'ils ont passé une étape, mais ne sont pas encore sortis d'affaire. Il se précipite pour embarquer les achats. Cyril prend son temps, pour lui montrer qu'il doit se maîtriser. Une fois sortis du magasin, Tom veut courir. Il se retient. Ils rejoignent Lili et Lindsay. Il tend les baskets à Lindsay.

— Elles te font mal ?

Elle secoue la tête.

— Elles te plaisent ?

— Oui, elles sont belles. Je suis sûre que je pourrai courir encore plus vite.

Tom rit.

— Même avec tes vieilles chaussures, tu m’aurais battu. Mais là… tu seras une vraie fusée.

Le village est maintenant loin derrière eux. Cyril finit par dire :

— On s’arrête là ?

— Comme vous voulez, répond Tom, déjà en train de poser son sac.

Lili s’assoit sur un large rocher et fait signe à Lindsay de venir contre elle.

Tom inspire profondément.

— Je fais la cuisine. Je m’occupe de tout. Pas d’intrus dans mon espace de travail.

Il s’affaire. Ce qui devait être de simples sandwichs devient des toasts.

La présentation compte ; c’est sa façon de casser la routine des boîtes et du pain sec.

Quand il revient avec sa petite composition, personne ne semble remarquer l’effort.

Tom a un pincement au cœur, mais ne dit rien.

Au moins, tout disparaît vite : ils avaient faim.

Un peu d’alcool — juste assez — les détend, combiné à la fatigue, et offre un sommeil correct.

Pas une soirée.

Juste un moment de répit, fragile, volé au chaos.

La nuit est courte mais réparatrice.

Le lendemain matin, Cyril sort le réchaud à gaz qu'il a acheté la veille. Il prépare le café et le chocolat de Lindsay. L'odeur se répand dans l'air frais. Presque un réveil ordinaire. Ceux d'avant. Ils reprennent la route au petit matin. Deux jours de marche. Parfois de longs silences, parfois des échanges tendus, mais toujours respectueux sur ce qu'il y a à faire lorsqu'ils seront arrivés au QG. Cyril ouvre la marche, toujours vers le nord.

Les contours du Grand Paris apparaissent enfin. Cyril prend sa casquette et la retourne. D'un noir uni, elle révèle des motifs étranges, presque hypnotiques, une mosaïque de triangles et de lignes qui semblent mouvantes.

— C'est quoi, ça ? demande Lili.

— Un leurre visuel, répond Cyril. Les caméras de surveillance détestent ce genre de motifs.

— Tu veux dire que ça te rend invisible ?

— Pas exactement. Elles se perdent dedans. Les IA essaient de comprendre la forme, la profondeur, la logique du dessin… mais il n'y en a pas. Du coup, elles s'y accrochent, elles moulinent, et pendant ce temps, elles oublient d'analyser le reste de l'image.

Il remet sa casquette. Le motif semble vibrer une seconde sous la lumière grise du périphérique.

— En gros, ajoute-t-il en souriant, ça les rend connes.

Ils marchent encore une heure jusqu'à une station de RER. À la sortie de la gare, Cyril s'arrête devant une enseigne de prêt-à-porter. Il entre, parcourt les rayons sans un mot, et choisit des vêtements simples : chemises claires, vestes légères, pantalons bien coupés, chaussures propres. Rien d'extravagant, mais tout respire la qualité. Tom et Lili l'observent, dubitatifs.

— Tu veux qu'on passe pour qui ? demande Lili.

— Pour des gens qui ont les moyens, mais discrets.

— Pour quoi faire ?

— Soyez patients, mais avant on retourne dans les toilettes de la gare et on se change.

Le métro les dépose dans une station silencieuse. Peu de monde à cette heure. Les murs sont clairs, les affiches parfaitement alignées. En remontant les marches, ils sont éblouis par la lumière. Devant eux s'étend un jardin public, impeccablement entretenu. L'herbe est d'un vert uniforme, presque artificiel. Les arbres ont été taillés au millimètre. Pas une feuille au sol. Lili ralentit le pas, impressionnée.

— On dirait une maquette, souffle-t-elle.

— C'est fait pour ça, répond Cyril. Tout ici doit donner l'impression que tout va bien. Les proprios du coin paient pour ça.

Ils traversent l'allée principale, longeant les massifs symétriques. Des enfants jouent près d'une fontaine, une nounou lit sur un banc. Tout paraît paisible, trop paisible. De l'autre côté du jardin, les façades haussmanniennes s'alignent, crème et dorées sous la lumière de fin d'après-midi. Cyril s'arrête un instant, observe les balcons, les caméras dissimulées dans les corniches.

— C'est par là, dit-il simplement.

Ils reprennent leur marche, se mêlant au calme du quartier. Cyril sonne à une porte en bois massif. Une femme lui ouvre.

— Enfin, tu es là !

— Salut Lidia, tu nous laisses rentrer ?

— Évidemment.

Lidia s'écarte de la porte. Le hall d'entrée est immense. Le sol en damier noir et blanc renvoie la lumière du lustre suspendu. Le plafond s'élève sur deux étages, traversé de corniches et de moulures anciennes. En face, un ascenseur à la porte en fer forgé attend, parfaitement entretenu. Rien d'étonnant, ici. Ils montent tous dans la cage. Lidia appuie sur le dernier bouton, celui du septième étage. L'ascenseur vibre légèrement… puis se met à descendre. Un court silence. Personne ne parle. Le voyant clignote, rouge, sans afficher d'étage.

À l'ouverture des portes, le contraste est brutal. Du faste du hall d'entrée, ils passent au gris du béton brut. Les murs sont nus, les câbles apparents, et l'air sent l'humidité. Une rangée de simples lampes nues pend au-dessus d'eux, et traverse un long couloir. Tom murmure :

— C'est donc ça, le septième ciel.

Cyril esquisse un sourire.

— Pas tout à fait.

Le groupe suit Lidia. Au bout du couloir, une porte métallique. Elle tape un code. La porte s'ouvre. Changement de décor : la salle est immense. Plus d'odeur de moisissure, le décor est futuriste. Lidia se retourne et dit :

— Désolée les amis, mais avant de vous faire visiter, il faut que vous preniez une douche. Même un fennec se pincerait le nez.

— On n'a pas trouvé de station thermale sur notre chemin.

— C’est pas rien. Allez là-haut, c’est au deuxième. Attention, par sécurité, vous ne pouvez pas être plus de deux là-haut. C'est la règle.

— Qui va en premier ?

Lili se précipite :

— J'y vais. J'emmène Lindsay avec moi.

— Cyril, tu montres à ton ami nos installations ?

— Non, pas le temps. Dis-moi que tu as les vidéos du massacre de notre base ?

— Oui, on les a. On s'est mis immédiatement dessus.

— Et ? Allez… fais pas durer le suspense. Qu'est-ce que t'as ?

— Juste un nom. Sauvage.

— Tu peux préciser ?

— C'est un avocat véreux, la pire espèce. On cherche encore. Tout ce qu'on a pu extraire est là, sur ce poste.

Cyril se jette sur l'ordinateur, Tom juste derrière lui. Il ouvre les fichiers un à un. Le lien menant à Sauvage provient de son homme de main. C'est lui qui a loué la camionnette, à une vingtaine de kilomètres de leur bâtiment. Grâce aux caméras disposées le long des routes, ils ont pu retracer le trajet complet du véhicule. Il trouve également une liste estimée de sa fortune : biens immobiliers, comptes en banque.

Suivie de dossiers sur les affaires qu’il a défendues, toutes à charge.

Évidemment, ce type aime se faire l’avocat du diable. Ils continuent à examiner les fichiers lorsque Lili apparaît.

— Cette douche nous a fait un bien fou ! On se serait cru au Carlton… ou au Hilton. Enfin, j’y suis jamais allée, mais un truc de luxe, quoi. J’ai aussi un service à te demander.

— Qu’est-ce tu veux ?

— C’est pour Lindsay. Elle veut une tablette. Tu penses que c’est prudent ?

— Attends, je pense que ça peut faire l’affaire. Cyril se lève et ouvre quelques tiroirs. — Tiens une tablette pour enfant. C’est sécurisé d’origine, mais j’y ai ajouté des protections supplémentaires. Y’a pas de risque.

— Super, elle sera contente. Si tu savais comment, je m’en veux de ne pas pouvoir m’occuper correctement d’elle.

— Dis pas de connerie. T’es super comme mère.

— Je lui dirai de venir te remercier.

— C’est pas grand-chose. Sauvage, ça te dit quelque chose ?

— Heu, oui. Il avait souvent rendez-vous avec mon boss. C’est un avocat.

— C’était pour quoi, ses rendez-vous ?

— Je sais pas. On dit pas tout aux hôtesses d’accueil. Pourquoi ?

— Il semble qu’on ait retrouvé le coupable de l’attaque.

Cyril reste un moment immobile devant l’écran.

Puis il dit calmement :

— Maître Sauvage… nous vous jugeons coupable. Votre sentence sera bientôt annoncée.

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