Chapitre 12 : Un petit café
Une centaine d'auréoles de café tachent la table. Cyril n'a pas dormi. Devant lui, un tableau couvert de noms : SAUVAGE au centre, entouré de flèches, de sociétés, de dates. Des traits rouges relient tout. Certains barrés. D'autres en suspens. L'organisation n'est plus claire. Trop de connexions. Trop de zones d'ombre. Mais il a tout dans la tête. C'est l'essentiel.
Une fenêtre s'affiche à l'écran. Une messagerie. Le message indique :
[] : J'ai besoin de parler à Lili.
Cyril est surpris : cette application n'est pas la leur. Il ferme la fenêtre. Elle réapparaît immédiatement. Il tape :
>> : Qui êtes-vous ?
[] : Quelqu'un qui l'a aidée dans le passé.
>> : Que lui voulez-vous ?
[] : L'aider à nouveau. Vous voulez Sauvage ? Moi aussi. Qu'est-ce que tu attends, Cyril ?
Cyril bondit de sa chaise. Comment il me connaît ?
Il regarde autour de lui. Caméras ? Micros ? Non, c’est impossible. Ils ont tout vérifié. Alors comment ? Merde.
Lili et Lindsay sont assises sur le canapé. Elles regardent un livre. Tom est à côté d'elles. Cyril s'approche :
— Ton téléphone, tu l'as encore ?
— Oui. Tu le veux ?
— Donne. Il est éteint ?
— Oui… Pourquoi ?
— On a été pistés. Quelqu'un sait où on est.
— Qui ça ?
— J'en sais rien. Un type vient de m'envoyer un message. Il veut te parler. Il dit qu'il t'a déjà aidée.
Lili se lève. Cyril lui montre l'écran. Elle se tourne vers lui :
— Je peux répondre ?
— Au point où on en est… vas-y. Je vais alerter les autres. Qu'ils se tiennent prêts à évacuer si nécessaire. Pas de deuxième carnage !
Lili tape :
>> : Je suis là.
[] : Bonjour Lili. J'ai besoin que tu te rendes à un rendez-vous.
>> : Qui êtes-vous ?
[] : Nous nous sommes déjà parlé. Quand tu travaillais chez Archer. Je t'ai donné des infos. J'espère que tu as su en tirer parti.
>> : Comment te faire confiance ?
[] : Tu veux arrêter Sauvage ? Moi aussi. Nous avons des intérêts communs.
>> : Ok. On se voit où ?
[] : On ne se verra pas. Je te mets en lien avec quelqu'un qui peut vous aider.
>> : Où ça ?
[] : Café du Belvédère. C'est à dix minutes de marche. Ce soir, 18h45, table 112. Attends si nécessaire. 15 minutes max.
>> : Ok.
[] : Dernière chose : Lindsay doit rester ici jusqu'à ce que toute l'opération soit terminée. J'ai sécurisé le périmètre et j'assure la surveillance. Elle ne risque rien.
Cyril se jette sur le clavier.
Comment tu connais mon nom, merde !
Calme-toi, Cyril. J'analyse le rythme de frappe sur le clavier. Je peux reconnaître les personnes, les hésitations, les émotions.
Cyril tape furieusement :
>> : Va te faire foutre.
La cellule de saisie disparaît. L'écran affiche simplement le rendez-vous. Rien d'autre. Cyril s’agite. Il ne comprend pas comment leur QG a pu être compromis. Il demande à Lili de lui raconter comment ce type a pris contact, ce qu’il veut. Elle lui raconte tout : l’infiltration, la mission au Niger. Cyril reprend :
— On n'a pas de plan B. Si ça tourne mal, on évacue immédiatement. Il y a un tunnel qui donne de l'autre côté du quartier. Personne ne le connaît. J'ai modifié le cadastre, effacé les plans d'origine.
— Je vais aller au rendez-vous.
— Et c’est tout ? Tu fais ce qu’il te demande, point barre ? Tu ne te poses pas de questions ?
— Évidemment que je m’en pose. Mais c’est peut-être aussi le moyen d’avancer. Tu as une autre idée ? Des pistes ?
— Non, pas vraiment. J’y ai passé la nuit. Il y a trop d’infos, rien sur quoi se focaliser.
Il passe une main sur son visage, agacé.
— Ce truc sent mauvais… mais t’as raison, on n’a rien d’autre. On ne peut pas rester plantés là.
— Alors ?
— Alors je te propose d’aller voir cet inconnu. On verra bien. Et puis, j’ai l’impression qu’on peut lui faire confiance. Pourquoi m’avoir parlé de Lindsay ? Me dire qu’elle est en sécurité ? S’il avait de mauvaises intentions, il aurait déjà pu déclencher un assaut, non ?
— Peut-être. Mais on doit rester sur nos gardes. Je te propose d’aller immédiatement au Belvédère. Je pose des caméras et on se barre. Ça nous laissera quelques heures pour examiner les lieux. Tom, tu viens avec moi ?
— Oui.
Les caméras sont posées. Tout est cadré : les numéros de table, les accès, les toilettes, le type de fréquentation. Durant la journée, rien de remarquable n’a été relevé. Une journée somme toute ordinaire, en apparence.
Il est 18 h 20. L’heure d’y aller. Lili vérifie son arme. Cyril lui a donné une casquette aux motifs extravagants. Tom et Cyril la suivent, en retrait. Lili s’installe à la table du fond — la 112 — et attend. Elle commande un soda et observe l’extérieur.
18 h 41. Une voiture noire, un modèle de luxe, s’arrête. Le chauffeur, en costume, descend de la voiture et ouvre la portière arrière. Un grand type, plutôt svelte, les cheveux grisonnants, en sort. Il tient à la main un dossier en cuir. Son visage dit quelque chose à Lili, mais impossible de mettre un nom dessus. L'homme entre seul et s'approche d'elle.
— Lili ?
— Oui. Qui êtes-vous ?
— Je suis Jacques Lesage, ministre des Affaires étrangères.
Lili se fige une fraction de seconde. Un ministre. Impossible. Elle se reprend.
— Que me vaut l'honneur, monsieur le ministre ?
Lesage s'assoit sans y être invité.
— Nous avons une connaissance en commun.
— Ah oui ? C'est qui ?
— Aucune idée, il ne m’a pas donné son nom.
— Qu'est-ce que vous me voulez ?
— Vous avez des informations pour moi.
— Quel genre d'informations ?
— Sur un avocat. Maître Sauvage.
Lili interloquée, reste muette.
— C'est un sale type. Un criminel.
— Je sais.
— Alors, ces infos ?
— Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il a comme client mon ancien patron. Il est propriétaire de la société Archer. C'est une société qui…
— Je connais cette société. Elle est spécialisée dans l'armement. Elle travaille essentiellement pour la France.
— Bien vu.
— C'est tout ?
— Non. Notre ami commun m'a envoyé des fichiers.
— De quelle nature ?
— Essentiellement des vidéos. Une opération au Niger, ça vous parle ?
— La France a des relations partout en Afrique. Pourquoi particulièrement le Niger ?
— Comment vous faire confiance ?
— Et moi, pourquoi vous ferais-je confiance ?
— Très bien. On est dans une impasse.
Lili se lève, prête à partir. Lesage la retient par le bras.
— Sauvage me fait chanter.
— Comment ?
— Vous n'avez pas à le savoir. Mais vous voyez bien : je suis là. Seul. Je prends un énorme risque. Tout comme vous.
Lili se rassoit.
— Je parle de vidéos de massacres de populations. Ordonnées par la France.
Lesage pâlit.
— Vous les avez vues ?
— Oui.
— Ces fichiers, vous êtes prête à me les donner ?
— Je ne les ai pas ici.
— Me les faire parvenir ?
Lili réfléchit.
— Si je vous les donne, qu'allez-vous en faire ?
— Je dois d'abord connaître leur contenu.
— Très bien. Vous les aurez. Demain à partir de 10h. Gare du Nord. Le casier aura un nœud rouge. Le code sera 5962. Vous n'aurez qu'une copie. Je garde l'originale.
Lili ne lui laisse pas le temps de répondre. Elle se lève et sort. Dehors, le chauffeur attend. Elle le fixe longuement, mémorisant chaque trait, puis disparaît. Elle met les mains dans les poches. La clé USB est là. Elle l'avait presque oubliée. Ils rentrent sans un mot. Tom marche derrière, scrutant les alentours. Lili serre la clé USB au fond de sa poche.
L'écran du QG diffuse encore la caméra du Belvédère. Lili pose son arme sur la table et s'assoit. Cyril rallume un moniteur. Tom sert trois cafés. Lindsay dort sur le canapé, la tablette sur le nez.
— Alors ? demande Cyril.
— Il s'est présenté comme Jacques Lesage, ministre des Affaires étrangères.
Cyril hausse les sourcils.
— Un ministre ? Et tu l'as cru ?
— Il ne m'a rien demandé de suspect. Juste les fichiers.
— Justement. Un ministre qui veut des vidéos de massacre, ça ne te paraît pas bizarre ? Il ne devrait pas déjà être au courant ?
Tom prend la parole :
— Peut-être qu'il veut savoir ce qui s'est vraiment passé.
— Ou les faire disparaître, répond Cyril.
Lili fronce les sourcils.
— Il n'avait pas l'air du type qui cache des cadavres. Il a pâli quand j'ai parlé du Niger.
— Attends. C'est toi qui en as parlé ?
— Oui, confirme-t-elle. Il a juste écouté.
Cyril se tourne vers son clavier. En quelques secondes, plusieurs fenêtres s'ouvrent.
— Jacques Lesage. Cinquante-huit ans. Ministre depuis neuf ans. Pas de scandale, pas de lien apparent avec Archer. Et surtout, pas de compte offshore détecté. Enfin, pas avec les outils que j'ai ici.
— Donc ? demande Lili.
— Donc soit il est clean, soit il est très prudent.
— Les deux sont possibles, fait Tom.
Lili soupire.
— Bon. On livre les fichiers comme prévu.
— Tu veux vraiment lui faire confiance ?
— Non. Mais je veux voir ce qu'il en fera.
Tom hoche la tête.
— On n'a rien à perdre. C'est une copie.
— Et beaucoup à gagner, s'il joue franc-jeu.
Cyril fixe l'écran. La photo du ministre s'affiche.
— Si t'es clean, murmure-t-il, on le saura vite.
Il se tourne vers eux.
— OK. Si on est d'accord, on pose les fichiers ce soir. Pas demain matin. Il ne faut pas lui laisser le temps de nous surveiller.

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