Greg – Banlieue Parisienne – 24 juin 2031 – 16h30
Greg se gare dans le parking souterrain du supermarché. Niveau -2. L’éclairage des néons est intense. L'air sent l'essence. Il coupe le moteur. Silence. Juste le bruit sourd de la ventilation et les battements de son cœur qui cognent dans ses tempes. Il se retourne vers le siège arrière. Le sac de sport est là, banal, noir, celui qu'il a acheté trois ans plus tôt pour aller à la salle de sport. Il ne l'a jamais utilisé. Comme le reste. Comme sa vie entière : pleine de projets qui n'ont jamais abouti. Il ouvre le sac. À l'intérieur, les câbles s'entrelacent autour du boîtier. Trois semaines de forums sur le Darkweb, d'achats dispersés dans des quincailleries. Ses mains tremblent. Il appuie sur le bouton. Le voyant rouge s'allume. Dix minutes. Le compte à rebours est lancé.
Greg sort de la voiture. Il accompagne la portière jusqu'au clic du verrou, retenant son souffle pour éviter le moindre bruit métallique. Discret. Invisible. Comme il l'a toujours été. Il traverse le parking d'un pas rapide, presque mécanique. Ses semelles claquent sur le sol. Il passe devant une mère qui place son gosse à l’avant d’un caddie. Il tente un sourire. Pas de réponse. Personne ne le voit jamais. Il monte l'escalier, pousse la porte de sortie. Il inspire profondément. Ses jambes le portent à peine. Il marche. Cent mètres. Deux cents. Trois cents. Il ne se retourne pas. Son téléphone vibre. Il s'arrête net. Sort l'appareil de sa poche. Phantom :
— Annule tout. Il ne sera pas là. Si tu le fais, tu tueras beaucoup d'innocents.
Greg fixe l'écran. Ses mains se mettent à trembler plus fort. Phantom. Celui qui l'a écouté. Celui qui l'a compris. Depuis six mois, c'est sa seule bouée. Il ne l'a jamais vu, jamais entendu sa voix. Juste des messages. Mais c'est suffisant. Phantom sait tout : le licenciement brutal, l'appartement minable, les factures impayées, les nuits d'insomnie, la rage qui monte. « Tu es fort, Greg », lui a dit Phantom un soir. « Mais un homme fort ne finit pas en prison. Réfléchis. » Greg regarde sa montre. Huit minutes.
Le patron. Cet enfoiré. Celui qui l'a viré par un sous-fifre. Même pas le courage de le faire en face. Quinze ans à se donner à fond. Viré pour "restructuration". Remplacé par un robot à la con. Qui ne sait que faire marrer les gosses. Mais Phantom a raison. Il a toujours raison. Greg fait demi-tour en courant. Ses poumons brûlent. Il bouscule un type sur le trottoir. Ne s'excuse pas. Descend les marches quatre à quatre. Le parking. Sa voiture. Il ouvre la portière arrière d'un geste brusque, attrape le sac, plonge les mains dedans. Six minutes. Ses doigts cherchent le bouton. Il le bascule. Le voyant s'éteint.
Greg s'effondre contre la voiture. Le sac tombe à ses pieds. Il transpire. Tout son corps tremble. Il reste là quelques secondes. Puis remonte en voiture, démarre, quitte le parking. Le soleil l'éblouit. Il roule jusqu'à son immeuble, se gare n'importe comment. Monte les escaliers. Ouvre la porte de son studio. Laisse le sac sur le palier. Referme. Tourne le verrou et allume la télé. Se laisse tomber sur le canapé défoncé. Les ressorts grincent. Les infos. Comme toujours. Une présentatrice au sourire figé.
— ...le procès de l'assassin présumé reprendra demain... — ...nouveaux licenciements dans le secteur de la grande distribution... — La météo... pic de pollution dans plusieurs grandes villes...
Greg décapsule une bière. Boit une longue gorgée tiède. À cette heure, les médias auraient dû parler de lui. De l'explosion. Des morts. Mais il n'y a rien. Son téléphone vibre de nouveau. Phantom :
— T'es chez toi ? Regarde les infos.
Greg fronce les sourcils. Monte le son. La présentatrice enchaîne :
— ...et nous retrouvons en direct Monsieur Bertrand Mercier, PDG de la chaîne Cali Prix, qui nous rejoint ici pour nous parler de l'inauguration du plus grand espace commercial de Strasbourg...
L'écran bascule. Le visage de son ancien patron apparaît. Ce sourire carnassier. Ce bagou insolent. Il parle de "prix imbattables", de "proximité avec les clients", de "valeurs humaines". Greg serre le poing. Frappe sa cuisse.
— Fais chier ! Il est à trois cents bornes d'ici !
Il prend son téléphone. Tape rapidement :
— Merci mec.
La réponse arrive presque instantanément. Phantom :
— De rien. Si tu veux, je te dirai quand et où. Sans danger. T'inquiète, tu vas l'avoir !
Greg relit le message. Puis encore. Un sourire se dessine lentement sur son visage.
— OK. J'attends tes news.
Il pose le téléphone. Termine sa bière. À l'écran, son patron continue de parler. Mais Greg ne l'écoute plus. Il attendra. Phantom sait. Phantom a toujours su. Et cette fois, pas d'erreur.

Annotations
Versions