Chapitre 13 : Juste un petit tour
Jacques Lesage n’a plus qu’un but : obtenir les informations que la jeune femme lui a promises.
David a payé un employé de la gare pour l’avertir dès qu’un passager suspect accèderait au casier, mais rien. Sauvage lui a encore téléphoné, cette fois pour lui parler de l’évolution des marchés américains. Jacques a feint d’être intéressé, tout comme lui. En vérité, il s’en moque. Il est persuadé que la cible n’est pas la bonne. Il continue d’exercer ses fonctions au ministère, se chargeant des affaires courantes. Rien de plus. C’est déjà assez pénible.
***
Cyril, de son côté, finit toujours sur des voies sans issue. Il a beau retourner le problème dans tous les sens : rien. Cette messagerie vient de nulle part. Impossible. Pas de lieu d’émission, pas d’utilisateur.
Il a sollicité l’aide de ses amis experts : tous ont fait chou blanc. Lili est avec sa fille. Cyril va voir Tom et lui dit :
— J’ai rien sur la messagerie. C’est pas humain, ce truc !
— Dans ce cas, passe à autre chose. Ce n’était pas notre priorité.
— Tu as raison, mais j’aurais aimé lever ce mystère.
— Et sur Sauvage, tu as quoi ?
— J’ai une piste. Il était à l’aéroport de Niamey le jour du massacre. Il est rentré le lendemain à Paris. Ce n’est pas un hasard.
— C’est sûr, il est dans le coup. Mais c’est pas une preuve pour le faire tomber.
— Qu’est-ce qu’on fait alors?
— Il crèche où?
— En Seine-et-Marne. Il semble que ça soit sa résidence principale.
— Il faut qu’on aille voir.
— Et pour faire quoi?
— Je sais pas. Voir où il crèche. Juste en repérage.
— C’est devant mon PC que je trouve des preuves, moi.
— Ouais, mais là, t’as rien de concret. Il faut qu’on demande conseil à Lili.
Cyril et Tom traversent le couloir pour rejoindre une pièce isolée. La porte est entrouverte. Lili et Lindsay regardent un dessin animé. Cyril hésite avant d’entrer, mais passe la porte :
— On peut te parler ?
Lili lève les yeux.
— Bien sûr. Qu’est-ce qu’il y a ?
Tom referme la porte derrière eux.
— On pense aller jeter un œil chez Sauvage.
— Chez lui ?
— En Seine-et-Marne. C’est là qu’il vit, apparemment.
— Et vous comptez faire quoi, exactement ? demande-t-elle en fronçant les sourcils.
— Cyril peut voir s’il y a des failles de sécurité, et nous des moyens pour s’introduire.
— Vous êtes sûrs de vouloir faire ça ?
— On n’avance plus, répond Cyril. Faut bouger.
— OK, vous avez un plan ?
— Non, pas vraiment.
— Cyril, tu as du matériel de surveillance ? Demande Lili.
— Oui, j’ai tout ce qu’il faut.
— Bien. Prépare les sacs. On part ce soir.
Cyril a loué une voiture sous une fausse identité. Un modèle électrique, passe-partout. Ils arrivent à proximité de la demeure de Sauvage vers vingt-deux heures. La nuit est tombée. Ils descendent du véhicule et terminent le dernier kilomètre à pied, sans papiers d’identité, sans sac. Lili garde son arme. La propriété est vaste. Ils décident d’en faire le tour pour repérer d’éventuelles faiblesses. Un mur encercle l’enceinte. À plusieurs reprises, ils se hissent pour jeter un œil à l’intérieur.
Rien de remarquable : des arbres, des massifs de fleurs, quelques lumières, et des ombres qui ressemblent à des hommes, sans certitude. De retour au point de départ, Cyril s’adresse à Lili :
— Il faut retourner à la voiture. Prendre les sacs. J’ai des jumelles, un drone. Avec ça, on aura une meilleure idée.
— Ouais, c’est la meilleure solution. Parce que là, je ne vois pas comment on va réussir à s’introduire.
— Ne t’en fais pas. Il y a toujours une vulnérabilité quelque part. Il suffit de la trouver. Et toi, Tom, t’en penses quoi ?
— J’en pense qu’il y a trop de gardiens. J’en ai compté au moins trois. Et t’as vu toutes ces caméras ? C’est Fort Knox, là-bas.
— OK, je vais chercher les sacs. On sera vite fixé. Restez ici.
Cyril s’éloigne sans précipitation. Tom et Lili attendent le retour de Cyril. Une demi-heure passe.
— Il s’est perdu ou quoi ? Demande Tom.
Lili n’a pas le temps de répondre. Cyril revient. Il dépose les sacs au sol, donne une paire de jumelles à Tom et sort un drone.
— Tu vas réveiller le quartier avec ton truc, objecte Lili.
— T’inquiètes pas, je vais le faire lever si haut que personne n’entendra.
Il commence à déployer les ailes lorsqu’une sirène se met à hurler. Quelques rais lumineux s’agitent au loin, laissant deviner que les gardiens, munis de lampes torches, sont en action. Aucun ne comprend la cause de l’alerte, mais une chose est sûre : il faut se tirer, et vite. Lili garde son sang-froid. Par de simples gestes, elle donne des consignes claires à Tom et Cyril : le matériel dans les sacs, retour jusqu’à la voiture sans précipitation.
Ils sont déjà loin de la propriété lorsqu’ils remarquent que le reste du village est plongé dans le noir. Pas une maison allumée. Rien. Le blackout total.
Ils reprennent la route jusqu’à la nationale sans dire un mot.
— Et merde ! Qu’est-ce que t’as foutu, Tom ?
— J’ai rien fait ! On est restés là à t’attendre, c’est tout. C’est toi qui as foiré quand t’es allé chercher les sacs.
— Tu te fous de ma gueule ? T’aurais fait quoi de mieux ?
— N’importe quoi. Sauf ça.
Lili intervient, d’une voix ferme :
— Oh, les gars ! Du calme. Ce n’est peut-être pas nous qui avons déclenché l’alarme.
— Qui alors ? Demande Tom.
— C’est pas étrange, qu’il n’y ait plus d’électricité dans le village ? Même pas une maison ? L’alarme s’est peut-être déclenchée à cause de ça.
— Possible. On fait quoi maintenant ?
— On retourne au QG. Fallait pas partir comme des touristes.
Il est minuit lorsqu’ils arrivent au QG. L’ascenseur descend en silence. Lidia les attend. Le reste du groupe dort. Cyril ouvre le frigo et sort trois bières.
— Et Tom, désolé pour l’engueulade.
— C’est pas grave. On est tous à cran.
— Sauf Lili. T’as assuré. Si t’étais pas là, j’aurais pris mes jambes à mon cou et réveillé tout le quartier.
Lidia apparaît dans l’encadrement de la porte :
— Et Cyril, t’es obligé de laisser ton PC tourner toute la journée ?
— Oui, pourquoi ? T’as peur pour la facture d’électricité ?
— Non ! Il n’arrête pas de bipper. C’est énervant.
— OK, je vais le couper.
Cyril s’assoit devant son poste, prêt à l’éteindre. La messagerie réapparaît. Dans la fenêtre :
[] : Je devais intervenir. Vous auriez inévitablement été vus.
Cyril fixe l’écran.
— C’est pas vrai…
Tom s’approche.
— Quoi ?
Cyril tourne l’écran vers lui. Tom lit, puis blêmit. Lili arrive derrière eux.
— C’est lui ?
— Ouais.
Silence. Tom murmure :
— Il nous a sauvés ?
— On dirait.
Lili croise les bras.
— Ou alors il nous manipule.
Cyril secoue la tête.
— Si c’était le cas, pourquoi nous prévenir ? Il aurait pu nous laisser nous faire choper.
Lili ne répond pas. Elle fixe le message. L’écran bipe. Une nouvelle ligne apparaît :
[] : Sauvage sait que vous étiez là. Il ne sait pas encore qui vous êtes.
Lili pousse l’épaule de Cyril et lui dit :
— Allez, réponds-lui.
— Qu’est-ce que je lui dis ?
— Je sais pas. Commence par un merci. Il faut que tu le fasses parler.
Cyril tape sur son clavier :
>> : Qui dois-je remercier ?
[] : Mon nom n’a pas d’importance. Ce qui nous unit. Un but: Sauvage.
>> : Comment peut-on t’aider ?
[] : Je peux connaître ses moindres faits et gestes. Mais je ne peux pas prédire ses actions.
>> : Nous non plus.
[] : Vos capacités dans ce domaine sont meilleures que les miennes.
Cyril est sur le point de répondre quand la cellule de saisie disparaît.
— Merde, j’en ai assez qu’il nous manipule! Comme si c’était lui qui décidait quand on peut parler et quand on ne peut pas.
Une seconde fenêtre s'ouvre à côté. Au centre, une vidéo. Sauvage, dans son canapé, un verre à la main.
— Regardez, on a accès à son salon.
— C’est toi qui as fait ça ?
— Bien sûr que non ! Attends, regarde : « Jardin 1 », « Jardin 2 », « Parking »... jusqu'aux salles de bain. C'est dingue.
— Il a piraté les caméras de Sauvage ?
— On dirait bien.
La fenêtre continue de défiler des vignettes. Une voix, plus distante, s'insinue dans la messagerie :
— Je sens que la nuit va être longue. Je prends le premier quart. Je ne suis pas votre mère, mais ne revenez pas avant quatre heures. Si vous n'y arrivez pas, demandez à Lidia : elle vous donnera des somnifères.
— Eh, tu vas pas nous mettre à la porte ? proteste Tom.
— Bien sûr que si. Ça fait combien de nuits qu'on n'a pas dormi correctement ? Quatre, cinq ? Si on continue, on va tomber. Allez, ciao.
***
Il est neuf heures quand le silence du bureau est rompu. David entre, un pli brun à la main, l'air contraint comme quand il porte de mauvaises nouvelles.
— Voilà, monsieur, dit-il en déposant l'enveloppe sur le bureau. Il semble que l'enveloppe ait été déposée bien avant l'aurore. Nous n'avions rien vu. Je suis désolé, monsieur.
— C'est pas grave, David. L'essentiel, c'est que nous l'avons désormais.
David est sur le point de quitter la pièce lorsque Jacques lui demande de rester. Il prend le coupe-papier et ouvre l'enveloppe. Une clé USB tombe, suivie d'un papier. Il est inscrit : Faites ce qu'il faut, sinon ne me contactez plus.
Il insère la clé dans son ordinateur. Pas de virus connu. Il clique sur le premier fichier. Une vidéo démarre. Une foule est contenue par des hommes en arme. Puis soudain, des tirs. La foule se disperse. Les tirs continuent. Il voit des adultes, des enfants, s'effondrer au sol. Leurs vêtements sont tachés de sang. La vidéo se termine. Les preuves d'un massacre au Niger sont bien là. Malgré la gorge nouée, il clique sur le fichier suivant. Celui-ci semble être la suite de la première vidéo. Il renonce et la stoppe net. Il en a déjà vu assez. Jacques lève la tête en direction de David et lui demande :
— Est-ce possible ?
— Que voulez-vous dire, monsieur ?
— Cette vidéo, elle est bien réelle ? La France serait engagée dans un massacre à l'étranger ? Dans un pays où nous sommes en paix, avec lequel nous commerçons ?
— Rien n’est certain, monsieur. Si vous le souhaitez, je peux faire vérifier l'authenticité de ces vidéos.
— Vous pouvez faire ça ?
— Oui, monsieur. Ne vous inquiétez pas, elles passeront par des voies non officielles.
David fait des copies des vidéos sur une autre clé. Tente de rassurer le ministre et part. Jacques est toujours sous le choc, mais il veut savoir. Il consulte d'autres fichiers. Voilà déjà une heure qu'il est dessus lorsqu'il est interpellé par sa signature. Il remonte vers le haut du document. En dessous de la Marianne aux couleurs du drapeau tricolore, le titre indique : Analyses des risques projet : N52-162031.
Le document fait une vingtaine de pages. Il lit rapidement et en fait une synthèse. La France a décidé de mettre en situation réelle du matériel complètement autonome. Les dernières pages contiennent les conduites à tenir suivant les résultats obtenus. Il fixe une dernière fois le document. Quelques signatures sont apposées, dont la sienne. Jacques ferme les yeux. Incapable de réfléchir. Il se lève pour se rendre dans la salle de bain. Espérant que l'eau fraîche sur le visage le ramènera à la réalité. La porte s'ouvre. Jacques doit reprendre ses esprits. Un bruit l'interpelle. Il passe la tête et s'aperçoit que Lucie est là. Il retourne à son bureau. Sans ajouter un mot de plus, elle lui dit :
— Voici les dossiers que vous avez demandés, monsieur le ministre.
Sa secrétaire a déjà disparu. Sur son écran, une fenêtre apparaît :
[] : Bonjour monsieur le ministre. Connaissez-vous les effets du carfentanil ?
Jacques réfléchit. Le mot lui dit vaguement quelque chose : un opiacé puissant, mais rien de précis. Il se reprend et pense au maître-chanteur ; la messagerie réapparaît. Il tape un simple :
>> : Non. Je devrais ?
[] : C'est une drogue très puissante. Mal dosée, elle est mortelle.
>> : Pourquoi me demandez-vous cela ?
[] : Parce que Sabrina en a été victime.
>> : Qui êtes-vous ? Et qu'en savez-vous ?
[] : Qui je suis importe peu. La cocaïne consommée par Sabrina contenait également du carfentanil. Après examen des données obtenues, il est évident que son fournisseur a volontairement procédé au mélange.
>> : Dans quel but ?
[] : Effacer les liens existant entre Sabrina et Maître Sauvage.
[DECONNEXION]

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