Spencer – Montréal – Nuit du 29 Juin 2031
T’es sûr d’avoir bien lu ? Évidemment qu’un jour, vous aurez le revenu universel. C’est inévitable. Il se peut même que tu sois réquisitionné. Je pensais avoir été assez convaincant. Y a pas de quoi s’en réjouir. Car, comme je te l’ai déjà expliqué, on ne sait pas ce que les Requis deviennent. C’est arrivé tellement vite. Ok, j’ai bien compris que ton pays est pauvre. J’entends aussi que ton gouvernement n’est pas prêt à investir dans des robots à un demi-million de roupies l’unité. Mais l’Inde est un pays émergent : elle finira par faire les mêmes conneries que nous, tu verras. C’est pour ça que je dois agir. Ne pas laisser ce système nous pourrir tous. Sais-tu le nombre de suicides qu’il y a au Canada ? Juste parce que les gens ont le sentiment d’être inutiles, n’ont plus de but, se divertissent tous de la même manière. Ils sont en train de tuer l’humanité. Voilà un an que je cotise pour le parti libéral. Que je me plie en quatre pour qu’ils me fassent confiance. Demain, lors de la réunion avec les grosses têtes, je vais bloquer tous les accès et balancer le gaz. Ça fait six mois que je n’ai pas revu mon frère. Ils l’ont recruté pour ses soi-disant talents de chimiste. Il était passionné. Il ne pouvait s’empêcher de me montrer des expériences amusantes, parfois dangereuses aussi. Grâce à lui, j’ai pu apprendre. Ce sera un hommage à mon frère.
Spencer clique sur Envoyer. Il vient de répondre à son ami Ravi. L’attente est de courte durée.
***
Je respecte ta colère, mais pas ton esprit de vengeance. Pas jusque-là. Lorsqu’on s’est rencontrés pour la première fois, durant tes vacances, tu avais l’air heureux. Moi, je l’étais moins. C’est toi qui m’as aidé à voir la vie autrement. Qui m’as donné de l’argent. Evidemment, ça ne fait pas tout, mais quand même… J’aimerais tellement t’aider, te dire de patienter, te convaincre que ton frère va revenir. C’est possible. Je vois bien que tu es à bout. Mais s’il te plaît, ne fais pas ça. Reviens me voir. Je peux encore t’héberger. Nous discuterons.
***
Spencer lit le message, déçu. Son ami ne le soutient pas. La nuit est déjà bien entamée. Il décide d’aller se coucher. Demain sera un jour important. Il est onze heures quand Spencer se lève. Il prend sa tasse de café et sort. Le ciel est sans nuage. Il fume une cigarette et repense aux instructions consultées tant de fois : Eau de Javel concentrée : 200 ml. Acide chlorhydrique : 100 ml. Acétone : 50 ml. Mélanger lentement. Sceller immédiatement.
Simple. Efficace. Il relit une dernière fois les quantités. Ne pas se tromper. Il enfile son masque de peinture, verse la Javel dans une bouteille en verre, ajoute l’acide. Réaction immédiate, vapeurs jaune-vert. Puis l’acétone. Le mélange mousse légèrement. Il visse le bouchon. Prêt. Il doit rapporter les sandwichs à treize heures. Les invités présents veulent “manger comme le peuple”. Vraiment ? Des sandwichs à près de vingt dollars ? À 12h45, il passe chez le traiteur. À 13h00, il se gare à quelques mètres des locaux. Il sort le carton, entre, organise la table avec soin, puis fait un salut de la main et sort fumer une cigarette. Personne ne lui prête attention. Tant mieux. Il se rend à l’arrière du bâtiment, pose un cadenas sur la porte. Il y a quelques mois, il a convaincu le responsable d’installer ce système. Pour la sécurité, avait-il dit. Il revient devant l’entrée, jette sa cigarette, entre dans le hall. Personne. Tous sont dans la grande salle. Dix-sept en tout. Ils rient, boivent.
Spencer commence à fermer discrètement la double porte, la bouteille à la main. Dans l’entrebâillement, il lance la bouteille. Le bouchon est dévissé. Les deux portes se referment. Condamnées à double tour. Il a imaginé que la réaction serait immédiate. Ce n’est pas le cas. Les conversations continuent. Pas question d’attendre. Il rentre chez lui, avec la ferme intention de tuer le temps, avec sa bouteille de whisky, quelques pétards. Demain, il verra les infos. La télé est allumée depuis 6h30. Spencer, les yeux rouges, fixe l’écran, sa tasse de café de la veille à la main. Les chaînes d’info tournent en boucle sur les mêmes images : des responsables du Parti libéral évacués en urgence, masques à oxygène sur le visage, une porte de secours défoncée à coups de pied par un voisin devenu héros et qui a alerté les secours, selon les journalistes. « …aucune revendication pour l’instant, mais les autorités parlent d’un acte terroriste isolé. Les dix-sept personnes présentes ont été évacuées sans gravité, bien que certaines soient encore en observation pour irritations pulmonaires. Les secours sont arrivés en moins de dix minutes, … » Spencer éteint la télé d’un coup sec. Échoué. Pourtant, le gaz aurait dû les tuer. Il se dirige vers son ordinateur lorsque la porte d’entrée grince. Quelqu’un toque. Trois coups secs.
— Police. Ouvrez.
Spencer regarde par l’œilleton. Deux agents en uniforme, un troisième en civil, badge à la main. Sécurité nationale. Il recule, le cœur battant. Il se ressaisit et réalise que c’est la suite logique de son plan. Il ouvre la porte.
— Bonjour monsieur Daneault, nous avons quelques questions à vous poser. Est-ce que l’on peut entrer ?
— Bien sûr. Allez-y. Je viens juste de me réveiller. J’ai vu cet attentat. On croit toujours que le malheur n’arrive qu’aux autres.
— Pourquoi ? Vous vous sentez concerné ?
— Évidemment. Je suis un militant. J’ai sauté le pas l’année dernière, lorsque j’ai fait mon adhésion.
— Nous savons que vous étiez présent juste avant l’incident. Pourquoi êtes-vous parti précipitamment ?
— Ce n’était pas précipité. Je n’étais pas invité. On m’a chargé d’amener les repas. Je l’ai fait, voilà tout.
— Ça ne vous gêne pas de ne pas être… de la partie ?
— Non, pourquoi ? C’est normal. La confiance, ça se mérite. Je fais au mieux, ce que l’on me demande. Et j’avoue, j’espère qu’un jour on me donnera des tâches plus gratifiantes. C’est dans l’ordre des choses, non ?
— Vous avez raison. Seriez-vous d’accord pour vous soumettre à un relevé d’empreintes ? Je vous signale qu’à ce moment présent, vous avez le droit de refuser, mais si vous acceptez, vous nous permettrez d’avancer plus vite sur l’enquête ?
— Aucun problème. Je ne demande qu’à vous aider. J’espère que les autres témoins feront pareil.
— Vous êtes libre cet après-midi ?
— Heu oui.
— Dans ce cas, rendez-vous au commissariat de Saint-Laurent. Rassurez-vous, ça ne prendra pas trop de temps.
— Très bien, j’y serai. Est-ce que vous voulez d’autres informations ? Mon numéro de téléphone ?
— Merci, mais nous avons déjà toutes les infos. Je vous souhaite une bonne journée. Je compte sur vous.
— Pas de souci.
Spencer ferme la porte. Court, efficace. Les empreintes ne sont pas un problème : il a porté des gants. Le plan a foiré, mais il est toujours là. Il recommencera. Différemment. Il retourne à son ordinateur. Rouvre le forum. Relit la formule. La ligne avec l’acétone a disparu. Les autres forums ne mentionnent rien non plus. C’est pas possible. Il n’a pas rêvé. Une nouvelle notification apparaît. Salut Spencer, C’est normal que ton plan ait échoué. Tu étais seul. Nous avons les mêmes objectifs. Tu peux nous rejoindre. Ensemble, on sera plus forts. Qu’en penses-tu ? Spencer tape : On ne se connaît pas. Lâche-moi. Réponse immédiate : Comme tu veux, Spencer. Mais je vais te montrer nos actions. Tu verras : elles sont ciblées, efficaces. Regarde-les. J’espère te convaincre. Si tu veux rejoindre notre groupe, tu seras le bienvenu. Tu as prouvé ton courage. Ta valeur. Tu n’es pas quelqu’un d’ordinaire. Ciao :-)

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