Chapitre 15 : Sombre soleil
Un New York dans le sable. Voilà ce qu’est devenu Dubaï. Jacques se surprend à imaginer : comment les archéologues, dans un ou deux millénaires, interpréteront-ils cela ?
Il y a eu les pyramides… une zone de vide… puis les tours de plus de mille mètres.
Il peut définitivement oublier le terme « pharaonique ». Ce qui se construit aujourd’hui deviendra le sujet de tous les fantasmes. Les conspirationnistes vont se régaler. Exode des Égyptiens, race supérieure… pourquoi pas extraterrestres ? David est toujours là. Indéfectible. Un jour, Jacques a eu le sentiment de le trahir. Quelques jours plus tard, c’était l’inverse. L'équilibre est rétabli.
Jacques a pris sa décision : David le suivra, quelle qu’en soit l’issue.
Il restera honnête. Y compris dans ses erreurs. C’est l’essentiel. La rencontre est prévue dans quelques heures. Évidemment, Sauvage va se pavaner, négocier pour qu’il continue de croire en son projet. Inutile. Le seul cou qu’il aurait dû serrer : le sien.
David tente de rassurer le ministre.
— Ne vous inquiétez pas, monsieur. Nous serons accompagnés par des experts.
— Vous voulez dire des mercenaires ?
— Ils travaillent pour des gouvernements. Mais effectivement, ils exécutent des missions parallèles. Leur efficacité et leur discrétion sont fiables, croyez-moi. J’ai des garants.
— Ont-ils des liens avec la France ou les Émirats ?
— Non, aucun lien. J’ai pris soin de demander l'enregistrement de la réunion. Vous confirmez ?
— Vous avez bien fait, confirme Jacques. Mais je ne pense en avoir besoin.
— Vous pourriez vous en servir ou la détruire. À vous de décider.
La délégation est réduite : deux conseillers, une attachée de presse.
La rencontre doit se faire hors agenda officiel. Inutile qu’ils l’accompagnent. L’hôtel où il a rendez-vous est d’un luxe obscène. Ça ne l’impressionne pas. Au contraire. Il sait que ce faste n’est que du bluff. Tout le monde le sait. Même ceux qui s’y noient. Mais la vanité, ça ne se soigne pas. La salle réservée par Sauvage est au 121ᵉ étage. Les ascenseurs du Khalifa Hôtel montent si vite qu’on a l’impression d’être aspiré vers le ciel. Deux gardiens attendent à l’étage. Jacques et David ont été fouillés. Les téléphones confisqués. Cela prouve que ce que Sauvage dira sera probablement sans filtre.
— Bonjour Jacques, vous avez fait bon voyage ?
— Passons les préliminaires, vous voulez bien ? Dites-moi que vous n’êtes pas impliqué dans sa mort.
— Mettez-vous à l’aise. Asseyez-vous. Vous voulez boire quelque chose ?
— Je préfère rester debout. Je suis resté assis trop longtemps.
Il respecte les consignes de David. Rester debout. L’amener vers les fenêtres. Probablement que l’enregistrement se fait depuis la tour d’en face.
— Comme vous voulez. J’ai encore besoin de vos services. J’attends que vous continuiez à prêcher la bonne parole. L’Italie, l’Espagne… ils refusent toujours de réduire leur dépendance aux services américains. Vous devez user de votre influence pour les amener sur la bonne voie. Rassurez-vous : vous n’êtes pas seul.
Sauvage ouvre une mallette et en sort des documents.
— Tenez. Cadeau. Avec ce qu’il y a là-dedans, je vous facilite le travail. Vous savez très bien que l’Italie et l’Espagne ne font pas exception en matière de corruption. Servez-vous en.
— Je ne comprends pas. Si vous avez les moyens d’influer sur ces pays, pourquoi avez-vous besoin de moi ?
— Parce qu’on est dans le même bateau. Je ne vous parle pas d’une barque, mais d’un porte-conteneurs. Vous devez prouver votre efficacité, votre adhésion. Ensuite, vous pourrez entrer dans notre cercle.
— De quoi parlez-vous ? D’une confrérie ? Il n’en est pas question. Vous en êtes le chef ?
— J’y travaille.
— Allez-vous faire foutre.
— Savez-vous que notre projet n’en est qu’à ses débuts ?
— Qu’est-ce que vous voulez dire ? Vous comptez conquérir l’Afrique ?
— Notre projet n’est pas conquérant. Il vise à rétablir la souveraineté de l’Europe. À minima celle de la France.
— Et comment ferez-vous ?
— En sortant de l’étau États-Unis / Asie. Nous avons déjà réduit la pression côté américain. Ensuite, la Chine sera obligée de relâcher son emprise.
— Quelle emprise ?
— Celle de ses produits manufacturés. Toutes ces conneries fabriquées à bas coût, qu’on jette à la première utilisation.
— Je vois. Vous voulez les décrédibiliser en utilisant les médias. Il y a d’autres moyens : la diplomatie, des accords…
— Que vous êtes naïf.
— Vous ne pouvez pas continuer. Je vous en empêcherai.
— Pardonnez l’expression, mais je vous tiens par les couilles, Jacques. Néanmoins, je ne souhaite pas être votre ennemi. Je peux vous le prouver : le moment venu, je vous parlerai de Sabrina.
— Dites-moi ce que vous savez. Je sais que vous l’avez tuée ?
Sauvage éclate de rire.
— Non. C’est toi, Jacques. Toutes les preuves t’accablent.
— Ne me sous-estimez pas, Sauvage. Si je tombe…
— Taisez-vous. J’en ai assez. Soit vous faites ce que je dis, soit vous partez en tôle. Vous avez jusqu’à la fin de la semaine. N’oubliez pas l’Espagne et l’Italie. Ci vediamo dopo, Jacques.
— Faites. Ça m’est égal.
Fini les fausses accolades. Les serrages de main. Jacques se dirige vers la porte. Les deux gardes s’écartent. Subitement, un claquement étouffé, très loin. Jacques n’a pas le temps de réaliser. L’un d’eux s’écroule. Jacques se fige. Le second ne bouge pas. Normalement, il aurait dû secourir son collègue. Il s’effondre à son tour. Jacques se retourne vers Sauvage. Il est déjà au sol. Une tache de sang sur le front. David récupère leurs téléphones et attrape Jacques par le bras.
— Maintenant.
Il l’entraîne vers l’ascenseur. Sans un mot. Ils sortent du premier ascenseur. Quatre-vingtième étage. Pour récupérer le suivant. La descente jusqu’au rez-de-chaussée est rapide. Les portes s’ouvrent. Le service d’ordre semble sur les dents. La clientèle est filtrée. David met le bras devant la poitrine de Jacques, lui signifiant qu’il passera devant. Il présente la carte ministérielle à l’un des gardiens.
— D’où venez-vous ?
— D’un entretien diplomatique.
— Quel étage ?
— Quatre-vingt-dix-huitième.
— Très bien. Allez-y. Passez une bonne journée.
— Merci, vous aussi.
L’air chaud extérieur les empêche de respirer un grand coup. Ils se rendent sur le parking et quittent l’hôtel le plus rapidement possible.
— Vous pouvez m’expliquer, David ? Vous saviez ce qu’il allait se passer ?
— Non monsieur. Tout cela n’était pas prévu. Je vous assure que le gouvernement n’était pas au courant.
— Qui alors ?
— Personne. Juste vous, moi et… les types que j’ai recrutés pour la surveillance.
— Vous les connaissez personnellement ?
— Non, mais je suis passé par un intermédiaire de confiance. Un homme avec qui j’échange des… services.
— Qui a pu tirer alors ?
— Je me la pose également. Je vous dépose à votre hôtel. La délégation vous attend sûrement. Je vais aller chercher les vidéos. Et aussi me renseigner sur ce qui a pu se passer. Je dois faire vite, je n’ai que deux heures. Si vous ne me revoyez pas… prenez l’avion sans moi.
— Soyez prudent, David.
— Comme toujours monsieur.
David ne sait pas pourquoi, mais il adresse un clin d’œil à Jacques, qui lui répond par un sourire. Autrefois, il ne se serait jamais permis ce genre d’écart. La fatigue, la pression lui ont peut-être fait oublier ses obligations. Il se gare dans une ruelle peu fréquentée. Avant de descendre de la voiture, il retire sa veste, sa chemise, pour les remplacer par un polo blanc. Son intention est de passer pour un touriste un peu paumé. Il se dirige jusqu’au bar à chicha à quelques mètres de là. Lorsqu’il entre, personne ne le regarde. Il se rend vers le fond de la salle. Trois hommes sont en train de discuter.
— As-salam alaykum
— Alaykum salam, mon ami.
— Je viens chercher les enregistrements.
L’homme sort une clé et la lui tend.
— Nous sommes heureux d’avoir pu travailler avec toi. Reviens quand tu veux.
— Vous plaisantez ? La rencontre a complètement foiré.
— Détends-toi, mon frère. Nous avons exécuté tes ordres. Je considère que c’est une réussite.
David hausse le ton.
— Trois morts, c’est une réussite pour vous ?
L’un des hommes se lève et demande à David de le suivre. Ils se rendent dans une petite pièce ressemblant à une zone de stockage.
— Je ne comprends pas, mon frère. Tu nous as demandé de tuer ces trois types. Et c’est ce que nous avons fait.
— Je ne vous ai rien demandé. Les armes, c’était juste au cas où.
Lorsque l’homme met sa main dans sa poche, David se met sur ses gardes. Il sort un magnétophone et appuie sur Lecture. Quelques secondes de silence, puis une voix sort : « Abattez les trois hommes. Autorisation de tirer immédiate. »
David reconnaît sa voix. Il se fige. Il n’avait aucun souvenir. Aucun ordre. Aucun trou.
— Ce n’est pas moi.
— Je n’ai pas l’habitude avec les voix étrangères, mais pour moi, ça ne fait aucun doute. C’est bien vous.
— M’avez-vous vu le dire ?
— Non, vous étiez de dos.
— Merde… Donnez-moi aussi cette cassette.
— La voilà. J’espère retravailler avec vous un jour.
— Si j’ai besoin de vous, je vous le ferai savoir.
— Savez-vous que nous voulions nettoyer après votre… passage ? Mais nous n’avons rien eu à faire. Les vidéos du Khalifa Hôtel étaient déjà clean. Tout était normal, sauf l’absence de votre ami et de vous-même.
David ne cille pas. Il met le tout dans sa poche. Il fixe l'homme.
— Pas un mot, sinon je reviens.
— C'est une menace ?
— Non, je préviens, c'est tout.
David sort du bar. Il monte dans la voiture. Reste immobile. Quelqu’un avait tout orchestré. Utilisé sa voix. Effacé les traces. Rien de rassurant.

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