Chapitre 16 : Un coup de ménage

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Cyril ne veut rien lâcher. Chaque heure passée loin de son écran est une heure perdue à ne pas traquer Sauvage. Les caméras en Seine-et-Marne sont toujours actives. Mais rien de nouveau. Les rondes des gardiens, invariables. Et toujours la même femme de ménage, de 8h00 à 11h00. Rien d’autre. Il se tourne si vite que sa chaise bascule. Il hésite sur le chemin à prendre. Qui prévenir en premier ? Tom ou Lili ? Il opte pour Tom. Peut-être que Lili est avec Lindsay. Il court jusqu’à la salle de pause et annonce, fier de lui :

— J’ai un plan.

Tom le regarde, surpris. Jamais Cyril n’a affiché autant d’enthousiasme.

— Vu ta tête, ça doit être un truc en béton.

— Ouais… enfin, je pense que ça peut marcher.

— Allez, accouche.

— Sauvage n’est pas chez lui, vrai ?

— Me dis pas que tu veux retourner là-bas. Les gardes sont toujours là.

— Je sais. Aucun de nous n’aura besoin d’y aller.

— Comment ça ?

— Bon. Il y a les gardiens et… qui d’autre ?

— Personne.

— Bien sûr que si. La femme de ménage. Elle est là tous les jours. De huit à onze. Réglée comme une horloge.

— Et ? On lui demande : « Dis donc, tu ne saurais pas où il planque ses petits secrets ? Peut-être qu’avec ton plumeau t’as déniché un dossier bien juteux ? »

— Joue pas au con. Tu sais que l’argent pourrit tout. Les gardiens ne font même pas attention à elle. On pourrait, moyennant finance, la guider pour qu’elle trouve exactement ce qu’il nous faut pour le faire tomber. Définitivement.

— Ouais… ça peut marcher. T’en as parlé à Lili ?

— Non, pas encore. J’attendais ton avis.

— J’en dis que c’est notre meilleure option. Allez, viens, on va la voir.

Tom et Cyril frappent à la porte.

— Entrez.

— T’as une minute ? demande Tom.

— Oui. Qu’est-ce qu’il y a ?

— Cyril a une idée. Vas-y, explique.

Cyril inspire.

— Heu… On sait que Sauvage n’est pas chez lui. Il reste les gardiens…

— Tu ne veux quand même pas retourner là-bas ? coupe Lili.

— Mais non. Laisse-moi finir. Il reste les gardiens et la femme de ménage. Elle passe tous les matins. L’idée serait de lui proposer de nous aider. L’argent, c’est pas un problème. Par exemple… cinq mille euros à chaque fois qu’elle nous donne un dossier sur Sauvage.

— Et si elle n’a accès à rien ? On fait quoi ?

— Il a forcément quelque chose chez lui. On peut lui filer un micro, la guider dans ses recherches. En plus, on a accès à toutes les caméras. C’est sans danger pour elle.

— Et si elle nous balance ?

— C’est un risque, oui. Mais qu’est-ce qu’elle pourrait dire ? Si on ne donne pas nos noms ? Qu’on a tenté de la corrompre ? Et après ?

Lili réfléchit. Tom la regarde, attendant la sentence.

— T’as raison, dit-elle enfin. C’est un risque modéré. Reste à savoir qui elle est, et comment la contacter.

— Facile, répond Cyril. Je lance une reconnaissance faciale. Et je peux vérifier les propriétés de toutes les Peugeot 109 du secteur. Dans une heure, je reviendrai avec un nom et une adresse.

Cyril a surestimé ses capacités de recherche. Les réseaux sociaux ont renforcé leurs sécurités sur la vie privée des abonnés. Il a tenté une recherche sur les voitures mises en circulation, même modèle, même couleur que celle de la femme de ménage. Résultat : 12 543 en Île-de-France en 2031. Inutile. Cyril cherche un autre angle d’attaque lorsqu’un message apparaît :

[] :

IDENTIFICATION PRIMAIRE

Nom : MOREL, Élodie

Prénoms : Marie-Claire (état civil)

Date de naissance : 18/05/2003 (28 ans)

Lieu de naissance : Meaux (77)

Nationalité : Française

Adresse : 14 rue des Anciennes-Écoles, 77120 Coulommiers

[] : Je peux vous donner plus d'informations sur madame Morel, si vous le souhaitez.

Tom ne prend pas la peine de se lever de sa chaise. Sans même se retourner, il lance :

— Venez voir, notre ami est de retour.

Lili arrive la première.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— J'ai l'adresse de la femme de ménage. Mais ça ne vient pas de moi. C’est l’auteur anonyme qui nous l’a communiquée.

Lili se penche vers l’écran.

— Tu penses qu’il continue de nous espionner ?

— On dirait bien.

— Ok. Jusqu’à présent il nous a aidés, mais il devrait nous en dire plus sur lui. Vous ne pensez pas ?

Tom hausse les épaules.

— Ouais. On ne sait rien sur ce type. S’il veut qu’on joue dans son camp, qu’il lâche au moins un morceau.

— Je tape quoi ? demande Cyril.

— Demande pourquoi il veut nous aider.

Cyril se remet face au clavier.

>> : Pourquoi tu veux nous aider ?

[] : Parce que nous avions le même objectif.

>> : Avions ?

[] : Oui. Sauvage est mort dans un hôtel à Dubaï.

>> : Qui l’a tué ?

[] : Un sniper sous mes ordres. C’était la solution la plus logique.

Tom se lève d’un coup.

— Putain… Il a vraiment fait ça.

Aucun n’y croit. Sauvage mort. Pas de triomphe, juste un vide étrange. Comme si la partie avait été gagnée trop tôt. Lili pose la main sur l’épaule de Cyril.

— Attends. Pause. S’il est cinglé, il est très efficace. Fais-le parler. Mieux que la dernière fois.

— T’es marrante, toi. Tu veux ma place ?

— Non.

— Tom ?

— Non plus. Regarde, y’a un tableau là. Si Lili ou moi avons une idée, on la note.

— Ça marche. Comme ça, si ça plante, tout le monde sera coupable.

— Bon, je lui réponds quoi ?

Lili répond :

— Dis-lui que ses méthodes sont… radicales.

— Ok, c’est reparti.

>> : Non, pas vraiment. La prison aurait suffi.

[] : Son influence était trop grande. J’ai tenté de le raisonner. C’est un échec.

>> : Si Sauvage est mort, pourquoi faudrait-il se rendre chez lui ?

[] : Parce que j’ai besoin d’informations sur ses liens avec la société Archer.

>> : Pour dénoncer ces enfoirés ?

[] : Non. J’ai besoin de plus d’éléments pour évaluer la suite de mes actions.

Lili fait de grands gestes en direction de Cyril. Il tourne la tête vers le tableau. Elle pointe un marqueur, dessus : « Demande son nom ».

Cyril reprend.

>> : Qui êtes-vous ?

[] : Est-ce la vérité que vous voulez ?

>> : Évidemment.

[] : Dans ce cas, vous devez attendre.

>> : Si vous me donnez les documents que je veux, je vous dirai mon nom.

Et bien plus.

>> : Non. On veut savoir à qui on a affaire. Maintenant.

[] : Très bien. Je m’appelle Éric.

>> : Éric comment ?

[] : Ce prénom est faux. Je voulais que vous vous rendiez compte que je pourrais vous mentir. Que vous n’avez aucun moyen de savoir si je mens.

[] : Tu nous prends pour des cons ?

Lili retire le clavier des mains de Cyril.

— Tu es fou. Tu vas le mettre en rogne. Il va couper la conversation si tu continues. Si ce n’est pas déjà fait.

— Ouais, bah il faut le secouer un peu, sinon il lâchera rien.

Une fenêtre vidéo s’ouvre. Un homme, sourire aux lèvres : « Hey salut Cyril, comment ça va ? » L’image devient noire quelques secondes. Puis une femme apparaît : même phrase, même sourire. Puis enfin Sauvage, parfaitement imité : « Hey salut Cyril, comment ça va ? »

La fenêtre se ferme.

[] : C’est suffisant pour vous ? Vous voyez, il serait facile pour moi de vous tromper. Ce n’est pas ce que je souhaite.

>> : Qu’est-ce que tu veux alors ?

[] : Votre aide. Ensuite, je vous dirai qui je suis.

>> : Pourquoi pas maintenant ?

[] : Parce que vous ne me croiriez pas. Rencontrez madame Morel. Je vous guiderai. Ensuite, vous saurez.

[DECONNEXION]

Cyril a l’habitude que le type en face coupe brusquement les échanges. Ça l’agace, mais il ne dit rien et regarde Tom et Lili.

— Alors, vous en pensez quoi ?

— Tu peux déjà vérifier l’adresse de Morel, répond Lili.

— Attends… Ouais, ça colle. Il m’énerve, ce gars. Il sait toujours tout.

Tom intervient :

— Et Sauvage ? Il nous dit comme si de rien n’était qu’il l’a fait tuer. Ça choque personne ? C’est qui ce type ? Un service secret ? Français, américain ? Un autre pays qui voulait sa peau ?

Lili hausse les épaules, hésitante.

— On n’a aucune preuve qu’il dit la vérité. Aucune preuve qu’il ment. Franchement… j’ai envie de lui faire confiance, mais juste assez pour rester prudente.

— On ne peut pas juste rester là à deviner, dit Cyril. Le seul truc concret qu’on a, c’est Élodie Morel. Si on veut avancer, faut aller la voir.

Tom approuve.

— Oui. Et ce sera Lili. De femme à femme, ça passera mieux. Et surtout… ex-CIA.

Lili lui lance un regard.

— Je ne suis plus à la CIA.

— Ouais, mais tu sais parler aux gens. Enfin mieux que moi.

Cyril consulte une carte.

— Elle habite à Coulommiers. Une heure, une heure dix depuis Paris. Pas plus.

— On y va maintenant, prépare le matériel pour de la surveillance, et de l’argent, conclut Lili.

Ils vont jusqu’au parking. Tom prend le volant et ils quittent Paris par l’A4, direction l’est. Le paysage défile : périphériques gris, entrepôts, puis les champs de Seine-et-Marne sous un ciel pâle. Il y a peu de circulation, comme souvent en milieu de matinée. Quelques camions, des voitures isolées, des portions de route encore en mauvais état depuis des décennies.

Personne ne parle beaucoup. Tom conduit d’un air tendu. Cyril fixe son téléphone, prêt à intervenir si le mystérieux contact envoie quelque chose. Lili regarde droit devant, comme si elle passait déjà mentalement en mode opérationnel.

En arrivant près de Coulommiers, ils quittent la nationale et traversent des petites rues résidentielles. Des pavillons sobres, jardins entretenus, trampoline ou balançoire dans les arrière-cours. Une France ordinaire. Tom ralentit devant une maison à la façade fatiguée.

— C’est là, dit Cyril. Numéro 14.

— Très bien, dit Lili. Vous m’attendez ici. Pas de mouvement, pas d’appel, rien. Je joue la carte de la transparence minimale.

— Et si ça tourne mal ? demande Tom.

— Ça ne tournera pas mal.

Elle sort de la voiture. Le gravier crisse sous ses pas. Elle passe le petit portail et monte les trois marches du perron. Deux coups secs sur la porte. Une dizaine de secondes plus tard, un verrou glisse. Puis un deuxième.

— Oui ? Qui est-ce ? demande une voix de femme.

— Bonjour madame Morel. Je suis désolée de vous déranger. Je voudrais juste vous parler cinq minutes, à propos de votre travail.

La porte s’ouvre d’un tiers. Une jeune femme de vingt-huit ans, fatiguée mais lucide, la scrute.

— Vous êtes de quel service ?

— Aucun service, répond Lili calmement. Je ne suis pas de la police. Je viens simplement vous faire une offre.

Un bruit étouffé résonne dans la maison :

— Maman ? C’est qui ?

Madame Morel se raidit.

— Rentre dans ta chambre, j’arrive.

Elle hésite encore un instant, puis rouvre un peu plus.

— Vous avez cinq minutes. Pas plus.

Lili entre, la porte se referme derrière elle, et Tom lâche un souffle qu’il ne pouvait plus retenir.

— J’aime pas ça, marmonne-t-il.

— Moi non plus, dit Cyril, mais le micro fonctionne.

Il effleure la molette du bout de l'index. La voix étouffée de Lili gagne en clarté. Ils attendent, le regard fixé sur la maison immobile.

— Vous avez du boulot pour moi ? Ça tombe bien, je cherche à faire des heures en plus. J'ai le sentiment que mon employeur actuel va me lâcher.

— Pour quelle raison ? Vous travaillez chez monsieur Sauvage, c'est bien ça ?

— C'est ça. Il me disait régulièrement qu'un robot irait plus vite que moi. Et qu'il ferait mieux. Alors je me suis remise en question. Je restais plus longtemps que mes heures de travail. Mais ça ne lui convenait toujours pas.

— Je connais monsieur Sauvage. Il a peu de considération pour les gens comme nous. J'en ai moi-même été victime.

Lili est satisfaite de la tournure que ça prend. Mais elle remarque que l'improvisation va être difficile.

— Je constate donc que ce n'est pas personnel. Mais ça ne m'apaise pas pour autant. Que vous a-t-il fait ? demande Élodie.

— Heu... Je travaillais pour lui. C'était il y a deux ans. Et puis... il a abusé de moi.

— Vous voulez dire violé ?

Lili baisse la tête.

— Oui.

— Ma pauvre. Et ? Vous avez porté plainte ? Il vous harcèle encore ?

— Je ne peux pas aller voir la police. Il m'a menacée.

— De quoi vous menace-t-il ?

— De diffuser les vidéos de... enfin, vous savez ?

— Ça ne m'étonne pas. Ce type est une pourriture. À votre place, je lui aurais planté un couteau. Et pas dans le dos. Bien en face.

— J'aurais besoin de votre aide.

— Comment ? Je fais simplement le ménage chez lui, c'est tout.

— Justement. Vous pouvez aller dans les pièces que vous souhaitez. Vous pourriez peut-être retrouver ces vidéos.

— J'aimerais tellement vous aider. Je suis sincère. Mais c'est trop risqué. Si je me fais prendre ? Si je perds cet emploi ? Comment je ferais pour nourrir ma fille ?

— J'ai de l'argent. Je peux vous payer. Dites-moi votre prix.

— Attendez. Vous allez trop vite. Vous voulez un café ?

— Volontiers. — Très bien, prenez une chaise. J'arrive.

Lili s'installe pendant que Morel prépare deux cafés. Le bruit de la machine meuble le silence tendu.

— Voilà. Vous voulez du lait ?

— Non merci, c'est gentil.

Élodie s'assoit, tordant ses mains. Une grimace de gêne sincère déforme son visage.

— Écoutez... je suis désolée, mais je ne peux pas. Si je perds mon emploi, je pourrais être Requis. Vous savez ce que ça veut dire. Je serais piégée. Je ne reverrais peut-être plus jamais ma fille. C'est hors de question.

Lili pose sa tasse. Elle la regarde droit dans les yeux.

— Je ne laisserai pas ça arriver. J’ai des contacts à Paris. Si ça tourne mal, ou même si vous voulez juste partir après ça... je peux vous retrouver un emploi. Un meilleur, c'est certain. Je m’y engage.

Elle marque une pause pour laisser la promesse s'installer.

— Vous êtes mon dernier recours, Élodie.

Élodie hésite. L'espoir d'un meilleur job lutte contre la peur.

— Comment je saurai que vous ne parlerez pas de moi à la police ?

— Parce que ça s'est passé dans son bureau à Paris. Je dirai que j'ai obtenu les vidéos par quelqu'un de là-bas. Vous n'existez pas dans cette histoire.

— Cinq mille euros. Je sais que c’est énorme, mais… J’ai besoin de me mettre en sécurité.

— Oui. Je peux vous donner la moitié maintenant et le reste quand vous aurez les vidéos.

— Ça me va. Reste à savoir où sont les fichiers.

— J'ai fait appel à un détective privé. Il a placé des caméras chez Sauvage. Nous pourrions vous donner une oreillette et vous guider.

— Et si je me fais attraper ?

— Rassurez-vous. Sauvage ne sera pas là durant plusieurs semaines. Et en ce qui concerne les gardiens, nous les surveillerons. Je vous dirai quand vous pourrez chercher.

— Très bien, mais j'attends l'argent.

— Vous l'aurez dans une heure.

Lili se lève précipitamment et pose une main sur le bras de Morel.

— Merci, madame Morel. J'avais tellement peur que vous ne m'aidiez pas.

— Appelez-moi Élodie. Morel, c'est pour Sauvage.

— Merci de m'avoir redonné de l'espoir. Je dois y aller.

— J'attends de vos nouvelles... Votre prénom ?

— Amandine.

Morel referme la porte. Lili espère que les garçons ont tout entendu. Elle ouvre la portière arrière et lance :

— Alors ? J'ai assuré, non ?

— Tu lui as quand même sorti que tu t'étais fait violer. C'est pas rien, quand même, répond Cyril.

— Tu as bien entendu la tournure que ça prenait. Je n’avais pas vraiment le choix. Il faut agir rapidement.

— Tu as raison. Mais quand même...

Tom intervient :

— On fait quoi maintenant ?

— Comme je lui ai promis. On lui donne l’argent. Et on en profite pour lui donner une oreillette. Cyril, tu as ça ?

— Évidemment.

— Parfait. On attend une heure dans la voiture, ensuite Tom ira lui donner.

— Pourquoi pas moi ? demande Cyril.

— Désolée, mais… Tom fait plus détective privé que toi. Ne m’en veux pas. Toi aussi tu as du talent, mais dans d’autres domaines.

— Ouais…

Ils attendent une heure comme prévu. Pendant ce temps, ils envisagent tous les scénarios possibles si Morel change d’avis. L’argument principal reste simple : Sauvage n’a de considération ni pour Amandine, ni pour elle. Tom descend de la voiture avec l’enveloppe contenant la somme prévue et frappe à la porte. Elle s’ouvre presque immédiatement.

— Oui ?

— Madame Morel ?

— Que voulez-vous ?

— Je vous apporte la somme convenue.

Il tend l’enveloppe.

— Très bien, merci.

Elle s’apprête à fermer.

— Attendez.

— Qu’y a-t-il ?

— Je dois vous donner aussi ceci.

Il lui tend l’oreillette.

— Vous voyez, elle est discrète.

— Et soyez-le également.

— Que voulez-vous dire ?

— Ne restez pas devant ma porte trop longtemps.

— Vous avez raison. Notre accord tient toujours ?

— Évidemment. Vous me prenez pour quoi ?

— Très bien… C’est juste que ça demande du courage. Mais rassurez-vous : nous maîtrisons tout.

— Je l'espère. Demain matin, j’aurai votre truc dans l’oreille. Je m’engage pour cette matinée. Après, ne me demandez plus rien.

— C’est compris. À demain, alors.

Morel a déjà refermé. Tom rejoint la voiture.

— Alors ? demande Lili.

— Demain matin. Elle est OK. Mais stressée.

— Normal.

Cyril rallume son ordinateur.

— Il faut examiner la maison de Sauvage de fond en comble pour que demain tout soit prêt.

— Alors on rentre, dit Tom en démarrant. Demain, ça va être long.

Lindsay cherche Lidia. Elle aimerait manger quelque chose, mais veut demander avant de se servir. Dans la salle des ordinateurs, seuls les ventilateurs brisent le silence. Un seul écran est allumé. Elle sait qu’être ici, seule, n’est pas permis. Mais elle s’avance quand même vers l’écran. Un smiley prend toute la surface. Il lui fait un clin d’œil. Lindsay étouffe un rire dans sa main avant de s’éclipser rapidement.

Le lendemain matin, dès 7h50, Lili, Tom et Cyril sont installés dans la voiture garée à plusieurs rues de la propriété. Cyril garde les yeux rivés aux écrans, prêt à réagir au moindre mouvement. À 8h03, Élodie entre dans la maison comme chaque jour, une main tremblante dans sa poche, effleurant l’oreillette. Tom murmure :

— C’est bon, elle est dedans.

— Gardiens immobiles, rien d’anormal, confirme Cyril.

Lili inspire profondément. Elle baisse le ton, détachant chaque syllabe pour imposer un rythme calme à la conversation.

— Élodie, commencez juste par votre routine habituelle. Personne ne doit remarquer quoi que ce soit.

— Ça marche, répond-elle dans un souffle.

Elle progresse dans le couloir, donne un coup d’éponge sur des surfaces immaculées, puis entre dans le premier bureau. Rien. Cyril guide, image après image. Une chambre d’amis. Un salon secondaire. Toujours rien.

— Il doit garder des trucs sensibles, dit Tom.

— Ou il n’est pas aussi idiot que ça, répond Cyril.

À 8h42, Élodie entre enfin dans le bureau principal de Sauvage. Une pièce plus froide, plus ordonnée que le reste.

— Allez-y doucement, Élodie. Inspectez d’abord les tiroirs, dit Lili.

Elle ouvre, un à un : des stylos, des dossiers anonymes, un agenda vide, des factures banales. Rien d'exploitable. Puis elle s’arrête devant un coffre mural.

— Vous voyez ce que je vois ? demande Tom.

— Oui, répond Lili. Un vieux modèle mécanique…

— Pas d’électronique. Pas de signal. Rien à pirater, constate Cyril.

— Je ne pourrai pas l’ouvrir, murmure Élodie.

— Laissez tomber. Trop risqué. Cherchez ailleurs.

Élodie fait le tour de la pièce, commençant à paniquer.

— Je ne trouve rien. Je vous jure qu’il n’y a rien.

— Calmez-vous, dit Lili. Respirez.

Dans la voiture, Cyril se redresse d’un coup.

— Tiens, prends ça, dit-il en posant l’écran de contrôle sur les genoux de Lili.

Il attrape un second ordinateur et s’agite sur le clavier comme si sa vie en dépendait.

— Tu fais quoi ? s’étonne Lili.

— Attends une seconde… Ça y est. J'ai la notice. Demande-lui d'allumer l’imprimante. Regarde, elle est là, ajoute-t-il en pointant l'écran du doigt.

Lili reprend le micro.

— Élodie, pouvez-vous allumer l’imprimante du bureau ? Juste l’allumer.

— Euh… oui. Attendez.

Élodie appuie sur le bouton. Un petit bip sourd résonne. Elle se raidit. Les LED s’allument, la machine vibre.

— Allez dans le couloir, ordonne Lili. Fermez la porte et attendez quelques minutes.

Sur les caméras, on voit Élodie sortir de la pièce et se diriger précipitamment vers le fond du couloir.

— Où allez-vous ? demande Lili, inquiète.

— J’arrête. C’est trop risqué.

— Ne faites pas ça, Élodie. S’il vous plaît. Nous avons des caméras dans toutes les pièces. Les gardiens sont dans leur salle de pause ou dehors. Je vous le garantis.

— Ne me le faites pas regretter.

— Promis. Au moindre risque, je vous préviens et vous arrêtez tout. Je vous donnerai l’argent quelle que soit l’issue. Vous retournez dans le bureau ?

Élodie, d’un pas résigné, fait demi-tour.

— C’est bon, je suis devant l’imprimante.

Cyril prend le relais pour décrire la procédure.

— Élodie ? Vous m’entendez ? C'est Cyril.

— Oui. Qu’est-ce qu’il y a ?

— Vous avez un clavier devant vous. Quatre touches de direction et un bouton rond au centre. Je vais vous donner une combinaison de touches. Appuyez une seconde sur chaque touche. Vous devez respecter l'ordre exact, sinon la combinaison ne fonctionnera pas. C’est entendu ?

— Oui. J’ai compris. Je sais comment fonctionne une imprimante.

— Parfait ! On y va : Bouton du centre… Deux fois droite… Quatre fois bas… Un centre… Trois fois droite… Un centre.

Le mécanisme de l'imprimante s'enclenche bruyamment.

— Ça marche ! Maintenant, sortez et attendez dans le couloir. Revenez dans une dizaine de minutes.

— Je pensais que vous vouliez récupérer des vidéos ?

— Oui, mais là, on n'a rien d'autre. Je veux qu’il paie. Même si ce n’est pas pour ce qu’il m’a fait.

La femme de ménage, toujours tendue, passe de pièce en pièce, chiffon à la main, pour donner le change. Cyril craint qu’elle n'éveille des soupçons.

— Regarde, des feuilles sortent de l’imprimante, dit Lili.

— Super. On ne va pas repartir bredouilles.

— Oui, mais on dirait qu’elle ne s’arrête pas.

— Tant mieux. Plus il y en a, plus on aura de chance qu’il y ait des trucs intéressants.

— Ça, je sais. Mais tu la vois partir avec deux cents pages sous le bras ?

— T’as raison. Mais on ne va quand même pas s’en priver, merde.

Lili reprend le micro, le ton vif :

— Élodie, vous avez un chariot de ménage ?

— Oui, pourquoi ?

— L’imprimante sort beaucoup de pages. Trop pour les cacher sur vous. J’aimerais que vous utilisiez le chariot pour transporter les documents. Allez le chercher.

— J’y vais.

Elle prend le couloir, ouvre une porte et rentre dans un cagibi.

— Élodie ?

— Oui ?

— Fermez la porte derrière vous et ne faites plus aucun bruit. Si on vous trouve, faites comme si vous cherchiez un produit. Un gardien approche. S’il vous appelle, répondez-lui. Semblez naturelle.

Le gardien traverse le couloir d'un pas lent. Il s'arrête, tripote quelques bibelots sur une console. — Il se croit dans un musée, grince Tom.

Lili ne relève pas. Le gardien finit par changer de pièce.

— C’est bon Élodie. Vous pouvez sortir. Vous êtes seule. Reprenez votre chariot. Déposez-y les documents, et placez le tout près de la porte que vous utilisez habituellement lorsque vous avez fini. Vous savez où les cacher ?

— Euh… Oui, je sais.

— Super. Après, reprenez votre travail habituel. Vous quittez à 11h00, c’est ça ?

— 11h00, pas avant.

Le temps semble ralenti pour tous. D’un côté la peur, de l’autre l’excitation et les spéculations. Enfin, il est 11h00.

— Élodie, le champ est libre. Prenez les documents, mettez-les sous vos vêtements et sortez.

Morel s’exécute. Une fois le portail refermé, elle perd son calme et se met à courir jusqu’à la voiture de location. Elle s'engouffre à l'arrière. Son visage rouge devient encore plus écarlate.

— Vous avez un courage exceptionnel, Élodie.

— Si j’avais su que vous me feriez sortir une pile de papier pareille... J’aurais pas accepté.

— Je sais, c’était pas prévu, s'excuse Cyril en récupérant la liasse. Je suis désolé.

— J’aurais pu perdre mon travail vous savez ?

— Vous l’avez déjà perdu, lâche Tom.

Le visage de Morel passe du rouge au blanc livide.

— Comment ça ? Vous m’avez piégée ?

— Non… Non ! rectifie Lili en foudroyant Tom du regard. C’est pas ce qu’il voulait dire. En réalité, Sauvage est en fuite à l’étranger. Il ne reviendra pas. Rassurez-vous, je vous l’ai dit, on a des contacts. On peut vous trouver autre chose. Hein, Cyril ?

— Oui, c’est vrai ! renchérit Cyril. Vous le méritez largement, je m'en occupe dès ce soir. C’est promis.

Morel, à moitié convaincue mais soulagée d'en avoir fini, serre l'enveloppe contenant l'argent contre elle. Elle quitte la voiture pour rejoindre la sienne.

— Mission terminée, souffle Tom.

— J’aimerais bien voir la gueule qu’il va faire, l’autre, derrière son écran, quand on va lui dire qu’on en sait plus que lui.

Il démarre. Direction le QG.

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