Chapitre 18 : Sentinelle

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Cyril est debout devant le scanner, le visage baigné par la lumière bleue de la barre de défilement. Le bruit mécanique, régulier et monotone, rythme la pièce avec le va-et-vient du chariot. Il prend une feuille, la pose, scanne, la retire, en prend une autre.

— C’est archaïque, souffle-t-il. Si je numérise tout, je peux lancer un script de reconnaissance de caractères. On pourra faire des recherches par mots-clés, croiser les dates… L’informatique, c’est fait pour ça.

Tom, assis à la table encombrée, attrape une feuille au vol avant que Cyril ne la classe.

— Laisse tomber tes scripts. On n’a pas le temps.

Il tapote la pile de papier qui s’étale devant eux.

— C’est là. Sous nos yeux. Le papier, ça ne ment pas, ça ne se pirate pas et ça ne plante pas.

Lili s’approche et s’assoit à côté de Tom. Elle prend une liasse au hasard.

— Tom a raison. On cherche à l’ancienne. On trie : factures à gauche, courriers à droite, dossiers confidentiels au centre.

Pendant vingt minutes, seul le bruit du papier froissé trouble le silence. Ils surlignent, ils classent, ils écartent. C’est une enquête physique, tangible.

Soudain, Tom se fige. Il tient un document relié par une simple agrafe. Un logo du Ministère de l’Intérieur côtoie celui d’Archer.

— Hé, venez voir ça, lance-t-il. Vous n’allez pas le croire.

Cyril abandonne son scanner. Lili se penche par-dessus l’épaule de Tom. Il lit l’intitulé à voix haute, directement sur la feuille :

— « PROJET_SENTINELLE_V4_CONFIDENTIEL. Objet : Analyse des risques liés à l’augmentation de l’inactivité structurelle. »

— L’inactivité structurelle ? répète Cyril.

— C’est nous, traduit Lili froidement. C’est le peuple sous Revenu universel. Lis la suite.

Tom parcourt le paragraphe suivant :

— « Les forces de l’ordre traditionnelles montrent des signes d’épuisement et d’hésitation morale face à la gestion des foules. Il est urgent de déshumaniser la réponse au maintien de l’ordre. »

Il tourne la page. Une image imprimée en couleur apparaît : une silhouette humanoïde blindée, le visage remplacé par une surface bombée, noire et opaque.

— Et pour ça, voici la proposition d’Archer, dit Cyril. Le RMA. “Robot de Maintien Autonome”. En gros, un CRS qui ne se fatigue jamais.

Tom poursuit la lecture :

— « Fiabilité du RMA validée par le retour d’expérience au Niger. Taux de dispersion : 100 %. Zéro perte côté forces de l’ordre. Succès total. »

Lili serre les poings sur le rebord de la table.

— Un succès… murmure-t-elle. Ils utilisent le massacre du Niger comme argument commercial.

Elle lit les notes en bas de page.

— C’est surtout très habile. Au Niger, les robots sont entrés dans la maison. Ils ont abattu la cible proprement. Ce sont les soldats français, dehors, qui ont paniqué quand la foule a approché. Ce sont eux qui ont tiré sur les civils.

— Donc l’argument d’Archer, comprend Cyril, c’est de dire que l’humain est le maillon faible ?

— Exactement. Ils vendent la “neutralité” de la machine. Ils disent au gouvernement : “Vos flics ont peur, ils font des bavures. Nos robots, non.”

Tom recule, mal à l’aise. La feuille lui échappe des mains.

— Cyril, tu te souviens de la vidéo de l’interrogatoire ? Pavard ?

— Le type qui parlait de sa source à la télésurveillance ? Oui.

Lili les regarde, intriguée.

— De quoi vous parlez ?

Tom inspire, marqué par le souvenir.

— Pavard racontait qu’un de ces robots avait secoué un bébé. Comme un prunier. Juste parce qu’il pleurait et que cette machine n’avait aucun protocole émotionnel pour gérer ça.

— Un bug ? demande Lili.

— Bug ou pas, répond Tom, ça prouve qu’ils ne savent pas doser la force. Ils ne feront pas la différence entre une menace et un gamin paniqué. Ils vont broyer tout ce qui se trouve sur leur chemin.

Lili s’assoit, le regard vide.

— Et l’État demande officiellement à Archer de plancher sur ça. Ils sont prêts à déléguer la rue à des machines incapables de comprendre l’humain… juste parce qu’elles, au moins, obéiront.

C’est alors que les enceintes de l’ordinateur grésillent. Une notification sonore. L’écran principal, jusqu’ici en veille, s’allume. La fenêtre de chat s’ouvre seule.

[] : Avez-vous analysé les documents extraits de l'imprimante ?

Cyril sourit. Un sourire carnassier. Il pousse Tom du coude et prend le clavier.

>> : Désolé, on a été plus efficaces que toi. On a tout.

[] : Si vous me donnez le contenu, je peux traiter plus rapidement les données. J’ai besoin de ces informations pour évaluer la menace.

Cyril tape, hésitant sur la formulation, puis se lance :

>> : Tu nous donnes quoi en échange ?

[] : Que voulez-vous ?

Le trio échange un regard. Ils n’y avaient pas pensé. De l’argent ? Pas nécessaire. Des armes ? L’escalade de la violence. L’interlocuteur attend, curseur clignotant.

Lili pose sa main sur celle de Cyril et lui dicte :

— Dis-lui qu’elle nous en doit une.

Cyril tape.

>> : Tu nous en dois une. Mais tu dois aussi réparer ce que tu as fait.

[] : Que voulez-vous dire ?

>> : Élodie. Tu as oublié ? Tu as tué son employeur. Tu dois lui trouver un autre emploi.

— Bien joué, dit Lili. Il est long à répondre. Je crois qu’il bugue.

[] : Je dois corriger cela. C'est une requête juste. Je prends contact avec Morel et je regarde les meilleures possibilités. Elle aura une proposition d'ici demain.

Tom hoche la tête, satisfait. Mais Lili n’a pas fini. Elle est agacée par cet écran anonyme qui distribue les ordres et les faveurs sans jamais se dévoiler. Elle pousse Cyril du coude et prend le clavier.

>> : Salut Chantal.

Nouveau bug.

[] : Je ne m'appelle pas Chantal.

>> : Je sais. Mais puisque tu refuses de donner ton prénom, et qu'on ne sait même pas si t'es un mec ou une meuf, ça sera Chantal. Faut bien commencer quelque part. Et pardon pour les Chantal.

[] : Très bien. Je m'appelle Élias Moreau. J'ai travaillé dix ans pour Archer. Je veux réparer ce que j'ai contribué à créer. Avez-vous analysé les fichiers ?

Lili échange un regard avec Tom. Enfin, un nom. Une identité. Elle se tourne vers Cyril.

— Maintenant, on peut bosser.

Cyril retourne vers le scanner.

— Ok, Élias. Je t'envoie le dossier "Sentinelle". Tu vas voir, c'est du lourd.

Il lance le transfert. La barre de chargement progresse. Pour la première fois, ils ne se sentent plus comme des pions. Cyril jubile. Avant, il ne pouvait même pas décider quand la discussion était terminée.

[] : Réception confirmée. J’analyse les documents.

Quelques secondes plus tard, le texte défile à toute vitesse.

[] : Non. Je vous demande si vous avez compris ce que représente le projet SENTINELLE.

>> : Ouais, répond Cyril en reprenant sa place. Des CRS mécaniques qui cognent sans état d'âme. On a capté.

[] : Incorrect. Ils ne sont pas destinés aux forces de l'ordre.

>> : Ah bon ? Alors à qui ?

[] : À toute entité considérée comme "gardienne de la stabilité nationale". Ce qui inclut l'armée, certaines entreprises privées et potentiellement, les collectivités locales.

>> : Tu veux dire que n'importe quel maire pourrait en acheter ?

[] : Si le décret passe, oui.

Tom se tourne vers elle, livide.

— C'est quoi ce délire… On va finir surveillés par des robots municipaux ?

— C'est pire que ça, murmure Lili. Ils veulent automatiser l'autorité.

Cyril soupire et se masse la nuque.

— OK. On fait quoi maintenant ? On prévient qui ?

Lili réfléchit une seconde.

— Lesage. Ministre des Affaires étrangères. C'est le seul qui a semblé écouter quand je l'ai vu. Il a forcément un levier pour agir.

Tom souffle, mi-rigolard mi-dégoûté.

— Lesage ? Sérieusement ? Le mec en costard beige qui sert à décorer les plateaux télé ?

Sur l'écran, une nouvelle phrase apparaît :

[] : Jacques Lesage est une cible. Archer a décidé de l'éliminer pour sécuriser le contrat.

>> : Il est où ?

[] : Il est actuellement en Afrique pour une mission diplomatique. Il atterrit demain matin à 06h00. Archer n'attendra pas son retour au ministère. Ils vont profiter de sa fatigue et du relâchement de la sécurité à son domicile pour frapper. Ils veulent maquiller ça en accident domestique. 17 rue de Passy, Paris 16ᵉ.

Tom cligne des yeux.

>> : Génial. Et on est censés faire quoi ? On n'est pas des gardes du corps. Si des tueurs débarquent, on ne fera pas le poids.

[] : Je n'ai pas besoin de gros bras. J'ai besoin d'yeux.

>> : Et moi de détails. Explique.

[] : Le système de sécurité de sa maison est géré par une filiale d'Archer. Je ne peux pas m'y fier. Ils couperont les flux au moment de l'attaque. Je veux que vous installiez un réseau de surveillance indépendant autour et à l'intérieur de la propriété. Des micro-caméras, des capteurs de mouvement. Tout ce que vous pourrez poser sans être vus.

Lili comprend la logique.

— Il veut qu'on crée une zone sécurisée. Si on voit les tueurs arriver avant lui, on pourra le prévenir ou déclencher une alerte publique.

>> : Pour ne plus dépendre des équipements d’Archer ?

[] : Exactement. Vous avez l'équipement et le savoir-faire. Vous devez agir cette nuit, pendant que la maison est vide.

Tom regarde Cyril, puis Lili.

— Cambrioler un ministre pour lui sauver la peau... On aura tout fait.

Cyril commence déjà à rassembler son matériel dans son sac.

— Au moins, c'est dans nos cordes. Pas de tir, pas de bagarre. Juste du câble et du Wi-Fi.

[] : Faites vite. Si Lesage meurt, le décret pourrait être signé dans trois jours.

Le silence s'abat dans la pièce. Lili, Tom et Cyril échangent un regard. Plus personne n'a envie de faire de l'humour.

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