Chapitre 19 : Un goût amer
Trois heures du matin. Paris dort encore, mais la rue de Passy, avec ses immeubles de pierre de taille et ses grilles en fer forgé, semble ne jamais vraiment relâcher sa garde.
Tom essuie la sueur qui lui pique les yeux. Il est suspendu à trois mètres du sol, le corps plaqué contre la façade bourgeoise. Sa chaussure cherche une prise précaire dans un lierre centenaire.
— C'est bon pour l'angle ? chuchote-t-il, le souffle court.
Dans l'oreillette, la voix limpide de Cyril résonne.
— Parfait. Je vois le paillasson et la moitié du hall. Passe au salon.
Tom tend le bras vers la fenêtre du premier étage. Il sort une micro-caméra de sa poche.
Soudain, le bois mort du lierre craque sous son pied droit.
Pas le temps de crier. Son appui se dérobe. Tom glisse brutalement d’un mètre, les ongles raclant la pierre de taille. Il se rattrape in extremis à la gouttière en zinc, les jambes ballantes dans le vide.
Son cœur cogne si fort qu'il a l'impression que tout l'immeuble peut l'entendre.
— Tom ? s’inquiète Cyril. Qu'est-ce qui se passe ?
— Tais-toi…, souffle Tom, tétanisé.
Une lumière jaune s'allume à la fenêtre juste à côté de lui.
Tom se fige, suspendu par la force des bras, priant pour que l'obscurité le couvre. La porte-fenêtre s'ouvre dans un grincement. Un homme en caleçon apparaît sur le balcon, à deux mètres à peine. Il tient un paquet de cigarettes.
Tom ferme les yeux. Si le type reste là deux minutes, ses bras vont lâcher. C'est physique. Il ne tiendra pas.
Le bruit de la molette du briquet claque dans le silence. Une flamme, une inspiration. L'homme tire une longue bouffée, recrache la fumée vers le ciel… puis frissonne violemment.
Le froid de la nuit le saisit. Il jure à voix basse, écrase sa cigarette à peine entamée dans une jardinière et rentre précipitamment en claquant la fenêtre.
Le noir revient.
Tom expire, les muscles en feu, tremblant de tout son corps. Ça a duré trente secondes. Une éternité.
— C'était moins une, murmure-t-il.
Il se hisse à nouveau, colle le dispositif dans l'encoignure de la fenêtre, dissimulé par le rideau. Il déteste ça. Il n'est pas un cambrioleur. Dans son ancienne vie, sa plus grande angoisse était de rater le dernier RER. Aujourd'hui, il manque de se rompre le cou pour sauver un ministre.
— C'est posé. Je redescends.
Il se laisse glisser le long de la façade et rejoint le sol, les jambes en coton. Il file vers la camionnette de location garée deux rues plus loin.
À l'intérieur, l'ambiance est électrique. Cyril est entouré d'écrans. La maison de Jacques Lesage apparaît sous six angles différents.
— Le périmètre est sécurisé, annonce Cyril. Si une mouche pète dans son salon, on la verra en 4K.
— Maintenant, on attend, dit Lili.
L'attente est courte. À 05h15, une berline noire aux vitres teintées remonte lentement la rue. Un homme en sort. Pas de masque, pas d'arme apparente. Juste une tenue sombre et une mallette. Il a l'assurance de ceux qui ont les codes d'accès.
— Regardez ça, dit Lili en zoomant sur l'écran. Il entre par la porte de service. Il a le pass.
L'homme apparaît sur la caméra de la cuisine. Il ne fouille pas. Il va droit vers la machine à café encastrée dans le mur. Il sort de sa poche un étui fin, en tire une minuscule seringue.
— Qu'est-ce qu'il fait ? demande Tom.
Lili plisse les yeux.
— Il sort les trois premières capsules du distributeur. Regarde... il injecte quelque chose dedans. Un poison, c’est sûr. C'est du travail de pro. Il s'assure que la cible soit touchée, même s'il en offre une à un invité.
L'homme replace les trois capsules piégées en tête de file dans le chargeur, essuie méticuleusement la machine avec un chiffon microfibre pour effacer ses empreintes, et repart aussi calmement qu'il est venu. Temps de l'opération : trois minutes.
— Il se barre ? s'étonne Cyril.
Lili attrape la poignée de la portière latérale. Son visage se durcit.
— Je descends. Je le chope avant qu'il disparaisse.
Tom se jette sur elle et lui agrippe le bras.
— Non, n'y va pas !
— Lâche-moi, Tom !
— On a pris des risques pour sauver Lindsay, c'est normal. C'était ta fille. Mais là, on ne le connaît pas, ce type !
Lili se dégage violemment, les yeux brillants de rage.
— Tu rigoles ? On voit des types se faire tuer les uns après les autres. Sauvage, le massacre de la base — et on ne bronche pas ? Désolé, moi je ne m'y habitue pas.
Elle a déjà la main sur son arme. Elle est prête. Tom la saisit par les épaules, la forçant à le regarder.
— Et Lindsay ?
Lili se fige.
— S'il t'arrive quelque chose... S'il t'abat... Qui s'occupera d'elle ? Moi ? Cyril ? Elle n'a que toi, Lili.
Le silence tombe dans l'habitacle, lourd, étouffant. La respiration de Lili est saccadée. Elle regarde dehors, vers la silhouette de l'homme qui traverse tranquillement la rue.
Sa main lâche la poignée. Elle se rassied lourdement, vaincue.
— Il reviendra, dit Lili. Une fois que le SAMU aura constaté le décès par "crise cardiaque", il reviendra avec une équipe de nettoyage pour récupérer les capsules restantes et effacer les traces. C'est propre.
— On prévient la police ? panique Tom.
Sur l'écran principal, une phrase s'affiche en lettres rouges :
[] : NON. LAISSEZ-LE PARTIR. JACQUES ARRIVE DANS 10 MINUTES. JE M'OCCUPE DE TOUT.
***
05h35. La voiture officielle se gare devant le 17 rue de Passy. Jacques descend, le visage marqué par la fatigue du vol de nuit et le choc de la révélation malienne. David porte les valises. Ils entrent. La maison est silencieuse, fraîche.
— Je ne sais pas vous, David, mais je tuerais pour un café, soupire Jacques en posant ses clés.
— Je vous accompagne, monsieur.
Ils vont à la cuisine. Jacques s'approche de la machine, tend la main vers le bouton de mise en marche. Son téléphone vibre. Une notification prioritaire. Pas de texte. Une vidéo. Il l'ouvre. À l'écran, il voit sa propre cuisine. Il voit l'homme entrer. Il le voit sortir la seringue et piquer les capsules. Jacques se fige, le doigt en suspens au-dessus du bouton. La vidéo date d’il y a deux heures plus tôt. Il se tourne vers David, le teint livide, et lui tend le téléphone sans un mot. David regarde la séquence. Il pose immédiatement la valise et enfile une paire de gants en cuir fin.
— Écartez-vous, monsieur.
Avec une précaution infinie, David ouvre le compartiment à capsules. Il saisit les trois premières. Il les examine sous la lumière de la hotte.
— Là, dit-il en montrant l'opercule en aluminium. Un trou minuscule. Une piqûre d'aiguille.
— J’y crois pas… Souffle Jacques.
David glisse les capsules dans un sachet congélation.
— Inodore. Probablement un neurotoxique ou un stimulant cardiaque massif. Archer ne perd pas de temps. L'IA avait raison.
Jacques s'appuie contre le plan de travail, les jambes coupées. Il comprend que sa vie d'avant est terminée. Il n'est plus un ministre. Il est une cible.
— David... on fait quoi ?
— On fait comme si de rien n'était. On ne signale rien. Si Archer pense que le piège est toujours en place, ils ne tenteront rien d'autre pour l'instant. Mais nous ne sommes plus seuls ici.
Il lève les yeux et scanne la pièce. Son regard d'expert s'arrête au-dessus du frigo. Il s'approche et décolle avec soin le dispositif que Tom a posé quelques heures plus tôt.
— Une micro-caméra, dit-il en la montrant à Jacques. Ce n'est pas du matériel d'Archer. C'est du civil modifié. C'est ça qui a filmé la scène.
Jacques regarde l'objectif minuscule.
— Nos nouveaux alliés ?
— On dirait bien. Il est temps de faire les présentations.
David se dirige vers l'entrée. Il ouvre la porte avant même qu'elle n'appuie sur la sonnette. Il reste immobile, bloquant le passage de toute sa stature, le regard verrouillé sur Lili.
— Vous.
— Moi.
Elle soutient son regard sans ciller, les mains bien en évidence.
— On doit parler.
Jacques apparaît derrière son garde du corps. Cernes marqués, mâchoire serrée, encore secoué par la vidéo.
— Laissez-la entrer, David. Visiblement, elle connaît déjà les lieux.
Lili pénètre dans le salon, scanne rapidement la pièce, s'attarde une demi-seconde sur la machine à café, puis se tourne vers Jacques :
— Vous ne m’offrez pas un café ?
L'instant se fige, glacial. David se tend. Lili hausse les épaules.
— Non, je déconne. Il devait être dégueulasse. Avec un arrière-goût d'amande amère, non ?
Jacques a un rire nerveux, un hoquet. Lili devient sérieuse. Elle sort de son sac une épaisse liasse de feuilles froissées, en vrac, et la laisse tomber lourdement sur la table basse. — Si vous aviez bu, on ne serait pas en train de discuter. Je préfère commencer par ça.
Jacques inspire, s'assoit lourdement.
— Donc… c’était vous, la caméra ?
— Oui. Et non, je ne m’excuserai pas. Je préfère être intrusive que de devoir fleurir votre tombe.
David esquisse un mince sourire, aussitôt effacé. Il ferme la porte du salon.
— Très bien, dit Jacques. Vous avez toute mon attention.
Lili étale les documents d'un revers de main. L'impression est brute, on voit les dates de sortie en bas de page.
— On a extrait ça directement de l'imprimante de Sauvage ce matin. C'est le Projet Sentinelle. La proposition d’Archer pour le Ministère de l’Intérieur.
Elle tapote l’image du droïde noir.
— Le RMA : Robot de Maintien Autonome. Capable de gérer des foules, d’interpeller, d’utiliser la force létale selon une matrice de décision autonome. Pas de fatigue. Pas d’empathie. Pas d’hésitation.
Jacques fronce les sourcils, reprenant ses réflexes de ministre.
— Ce n’est qu’un concept. Archer présente des prototypes à l’État depuis des années. Ça ne passera jamais à la commission d'éthique.
— Non, rectifie Lili. C’était un concept. Maintenant, c’est une réponse à une demande gouvernementale précise : gérer l'inactivité structurelle. Et leur argument de vente, c’est le Niger. Ils affichent un “Succès total”.
Elle le regarde droit dans les yeux.
— Ils ont transformé un massacre en argument commercial.
David s'approche pour lire par-dessus l'épaule de Jacques.
— Ils veulent remplacer les forces de l'ordre par des machines ?
— Pas seulement, répond Lili. Ils veulent remplacer la responsabilité. Un robot ne passe pas en cour martiale. Il ne tremble pas. Il n’avoue rien.
Jacques reste silencieux, absorbant l'information. Lili reprend, plus posée :
— Et vous savez ce qui est le plus inquiétant ? Archer n’a pas besoin d’un long débat parlementaire. Il suffit d’une crise majeure, d’une panique collective, d’un gouvernement acculé… et le décret sera signé d'urgence. Ces trucs sortiront des hangars en 24 heures.
Jacques se passe une main sur le visage. Il pense aux avertissements de l'IA au Mali. Tout concorde.
— Et vous pensez que je peux arrêter ça ?
— Non. La machine est lancée. Je pense que vous êtes déjà au centre de la cible. Je suis juste venue vous éviter de finir au fond du trou avant d'avoir pu jouer votre rôle.
David se redresse, toujours méfiant.
— Pourquoi nous aider, Lili ? Qui êtes-vous vraiment ?
Elle soutient son regard.
— La fée Carabosse. Je passais dans le quartier avec ma baguette magique et… Disons que nous avons un ami commun qui a décidé que Jacques était un obstacle nécessaire. Et pour l’instant, cet obstacle doit rester vivant.
Un silence s’installe. Pas hostile — lucide. Une alliance de circonstance vient de naître. Jacques se lève.
— Très bien. Je suppose qu’on travaille ensemble maintenant.
— Pas “ensemble”, rectifie Lili en remettant sa veste. Coordonnés. Vous avez la politique. Nous avons l’ombre.
Elle se dirige vers la sortie, puis s'arrête, la main sur la poignée.
— Et Jacques…
Il relève la tête.
— Ne buvez plus jamais de café seul.
Elle sort. David verrouille derrière elle avec un tour de clé sec. Jacques reste immobile un long moment, fixant la porte close, puis murmure :
— On est dans quoi, David ?
— En guerre, monsieur.

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