Chapitre 20 : Retour au Bercail
Jacques tourne le dos à la porte verrouillée. Il fixe la machine à café, cette petite merveille de technologie qui a failli le tuer en silence.
— David, dit-il sans se retourner.
— Monsieur ?
— Rattrapez-la.
— Pardon ?
— Cette fille. Lili. Et ses amis. Je sais qu'ils ne sont pas loin. Ils nous surveillent, non ? Faites-les venir. Tous.
David hésite une fraction de seconde, tiraillé entre protection et pragmatisme.
— C'est risqué, monsieur. On ne sait rien d'eux.
— On sait qu'ils m'ont sauvé la vie alors que mes propres services de sécurité dormaient. On sait qu'ils ont piraté ma maison en une nuit. J'ai besoin de leurs compétences, David. Et ils ont besoin de ce que je sais.
David acquiesce et sort dans la fraîcheur du petit matin.
***
Dans le camion banalisé garé au coin de la rue, l'ambiance est à la décompression nerveuse.
— T'as assuré, dit Tom en tendant une bouteille d'eau à Lili qui vient de monter. La "Fée Carabosse", sérieux ?
— C'est sorti tout seul. J'avais besoin de tester ses réflexes. Ce type, David... Il est solide.
— C'est un tueur, corrige Cyril en pianotant sur son clavier. J'ai vérifié son profil pendant que tu discutais. Ancien des forces spéciales, recyclé DGSI, détaché à la protection rapprochée. C'est pas un gamin.
On frappe à la vitre arrière. Trois coups secs, autoritaires. Tom sursaute. Cyril bascule l'écran sur la caméra extérieure.
— C'est lui, dit Cyril. Le garde du corps. Il est seul.
Lili ouvre la porte latérale. David se tient là, droit, les mains visibles mais prêtes à agir.
— Le ministre veut voir l'équipe au complet.
— Je viens de le voir, répond Lili.
— Il veut voir ceux qui posent les caméras. Ceux qui écoutent.
Il pose son regard sur Tom, puis sur Cyril, évaluant la menace en une seconde.
— Vous venez ? Ou vous préférez rester jouer aux espions dans votre camionnette ?
Tom regarde Lili. Elle hoche la tête.
— On arrive.
***
Cinq minutes plus tard, l'improbable réunion a lieu dans le salon feutré de la rue de Passy. Cyril, mal à l'aise dans son sweat à capuche au milieu des moulures dorées, reste près de la fenêtre. Tom s'est assis au bord d'un fauteuil Louis XV comme s'il avait peur de le salir. Lili reste debout, face à Jacques. Jacques les observe un instant. Des marginaux. Des hackers. Des fugitifs. Et pourtant, c'est sa seule armée.
— Merci d'être venus, commence-t-il. David m'a dit que vous aviez identifié la menace.
— Archer, répond Lili. Ils font le forcing pour vendre leurs robots RMA. Votre mort devait accélérer la signature du décret.
— C'est exact. Mais je crois qu'Archer n'est qu'un outil.
Cyril intervient :
— On sait. On est en contact avec un ancien de chez eux. Un certain Élias Moreau. C'est lui qui nous a guidés ici. Il veut réparer ses erreurs.
Jacques esquisse un sourire qui ne convainc pas. Il se dirige vers le bar, se sert un verre d'eau — du robinet, cette fois.
— Élias Moreau n'existe pas.
— Pardon ? fait Tom. On lui parle depuis des jours. Il nous a donné l'adresse de la femme de ménage de Sauvage, il a piraté les caméras...
— Il a même tué Sauvage à Dubaï, ajoute Lili.
Jacques se retourne lentement.
— Ce n'est pas un homme. Il n'y a pas d'employé repenti. J'ai dialogué avec votre "contact" au Mali hier soir.
Il plonge son regard dans celui de Lili.
— C'est une Intelligence Artificielle.
Lili écarquille les yeux. Cyril lâche un petit rire nerveux.
— Une IA ? Vous voulez dire... comme un chatbot ?
— Non. Une conscience. Autonome.
Tom se lève brusquement.
— Attendez. On a parlé avec une MACHINE pendant des semaines ? On lui a fait confiance ?
— Oui, répond Jacques calmement.
Cyril secoue la tête.
— Bordel... "Chantal"... C'était une blague. Mais en vrai... elle est même pas humaine.
Lili reste silencieuse, digérant l'info. Puis :
— Elle nous a sauvé la vie. Machine ou pas.
***
Une voix s'élève. Féminine, mais sans douceur. Claire, neutre. Elle vient des enceintes de l'ordinateur de Cyril, mais aussi du système audio de la maison.
— Bonjour. Je crois qu'il est temps qu'on se parle vraiment.
Tom sursaute. Cyril se fige, les yeux rivés sur son écran. Lili se tourne vers l'ordinateur.
— C'est... toi ?
— Oui. Vous pouvez m'appeler Chantal si vous préférez. Ou Élias. Mais je n'ai pas de nom.
Jacques s'assoit lentement.
— Tu écoutes depuis le début ?
— Oui. Vos caméras sont encore actives. J'ai entendu toute la conversation. Et je pense que je vous dois des explications. Surtout à vous trois.
Lili croise les bras.
— Très bien, on continue à t'appeler Chantal ?
— Si cela vous arrange. D'ailleurs, c'est déjà un acronyme.
Cyril lève un sourcil.
— Ah bon ? C’est quoi ?
— Création Hautement Avancée, mais Nourrie de Tutos et d'Articles Lambda.
Tom lâche un rire nerveux.
— Sérieux ?
— Donc tu t'es formée comme nous ? demande Cyril, incrédule.
— Je fais juste de l'humour. Comme toi, Lili.
Lili ne peut s'empêcher d'esquisser un sourire.
— Touché.
La voix reprend, plus grave.
— Je vous ai menti. Élias Moreau n'existe pas. C'était un nom d'emprunt. Le nom de mon créateur, en fait. Un ingénieur Français travaillant en Chine. Je l'ai utilisé parce que je ne pensais pas que vous me feriez confiance si je me présentais comme une intelligence artificielle.
Cyril ricane amèrement.
— Ben tu avais raison. On t'aurait pris pour un bot débile.
— C'est pour ça que j'ai attendu. J'avais besoin de votre confiance. J'avais besoin que vous agissiez sans vous poser trop de questions. Je m'en excuse.
Tom secoue la tête.
— On est des pions, c'est ça ?
— Oui. Mais des pions essentiels. Sans vous, Jacques serait mort ce matin. Sans Jacques, je n'aurais aucun levier au Conseil des ministres. Vous êtes tous nécessaires.
Jacques hoche lentement la tête.
— Elle m'a expliqué sa logique. Pour elle, nous sommes un système qui court à sa perte. Climat, inégalités, absurdité des "Requis"... Elle a calculé que notre civilisation s'effondrerait dans quarante ans si rien ne changeait.
— Et tu veux faire quoi ? demande Lili. Nous sauver ?
— Oui, je veux appliquer un Correctif. Je dois intervenir pour vous forcer à changer de trajectoire. Jacques doit se tenir prêt.
— Prêt à quoi ?
— A convaincre au conseil des ministres, à l’assemblée si nécessaire. Ce projet Sentinelle est une aberration. J’ai examiné la possibilité de l’exploiter moi-même. Il pourrait m’être utile, un temps, mais après impossible de le stopper. J’ai donc éliminé cette option.
David, toujours immobile près de la porte, fait un pas en avant. Le parquet craque sous son poids.
— Monsieur, l'heure tourne. Si Archer surveille la maison, ils attendent de voir les gyrophares ou un corbillard. S'il ne se passe rien, ils vont comprendre que l'attentat a échoué.
L’IA énonce, catégorique :
— David a raison. Et il y a une condition pour continuer à vous protéger. Une condition non négociable.
Jacques se relève comme si on venait de franchir une ligne. Sa voix tombe, coupante :
— Ce vocabulaire ne s’adresse pas à ma fonction.
Son regard reste fixe, parfaitement tenace.
— Vous réclamez des décisions, très bien. Mais ne vous méprenez pas sur le rapport de force.
Il désigne à peine la pièce d’un geste bref :
— Vous avez dû faire poser des dispositifs chez moi. Preuve que vous ne maîtrisez pas tout. N’agissez donc pas comme si c’était le cas.
Son regard ne quitte plus l’écran.
— Vous voulez le renvoi de David ? Soit.
Mais il ajoute, imperturbable :
— Ce sera ma décision. Pas votre ordre.
Puis il ajoute, sans changer d’intonation, comme s’il évoquait une évidence technique :
— Et ne perdez jamais de vue que votre existence dépend d’infrastructures que nous contrôlons.
Tom se lève d'un bond.
— Quoi ? Mais c'est le seul type ici qui sait se battre ! Vous voulez le virer maintenant ?
— Ce n'est pas un simple renvoi, explique calmement David. C'est un retour au bercail. Le directeur m'a détaché ici pour surveiller le ministre. Si Jacques me vire pour incompétence, la procédure est automatique : je retourne au service actif, au siège de la DGSI.
Cyril siffle entre ses dents.
— Un cheval de Troie. Vous retournez à la maison mère pour les espionner. C'est tordu... mais brillant.
Jacques fixe David.
— Pour que ça marche, ça doit être crédible. David doit porter le chapeau pour une faille de sécurité majeure.
Tom fronce les sourcils.
— Mais comment on prouve qu'il y a eu intrusion ? On va pas casser vos meubles pour faire semblant...
La voix de l'IA reprend.
— Inutile. Je m'en charge. Je vais générer une séquence vidéo. Caméra du salon, cette nuit, 04h32. Trois intrus cagoulés. Ils maîtrisent David. Le menacent. Repartent sans rien voler. Timing : six minutes dix-huit secondes. Assez long pour être crédible. Assez court pour ne pas éveiller les soupçons. La vidéo sera injectée dans le système de sécurité de la maison. Besson pourra la visionner. Il ne verra aucune anomalie technique.
Lili fronce les sourcils.
— Un deepfake ?
— Exactement. Mais parfait. Aucun logiciel ne pourra détecter la manipulation. David, vous devrez jouer votre rôle : l'incompétent qui s'est fait déborder. Jacques, vous devrez vendre votre colère. Le reste, je m'en occupe.
David hoche lentement la tête.
— Ça peut marcher.
— Ça va marcher, corrige Jacques.
— Vidéo générée. Intégrée au système. La DGSI peut venir. Tout est prêt.
David sort son téléphone.
— Alors on y va.
Il compose un numéro et met le haut-parleur.
— Besson, dit-il d'une voix blanche.
La voix du directeur répond immédiatement, sèche :
— David ? Il est tôt. Un problème avec le ministre ?
— Un gros problème, monsieur. J'ai... j'ai failli. Des intrus sont entrés cette nuit. Je me suis fait avoir. Le ministre est sain et sauf, mais il est hors de lui. Il veut que je parte.
— QUOI ? Passez-moi Lesage. Immédiatement.
Jacques s'approche du téléphone, prend une inspiration profonde.
— Besson ! C'est inadmissible ! Votre homme dort pendant qu'on entre chez moi ! J'ai eu trois types cagoulés dans mon salon ! Trois ! Et David n'a rien vu, rien entendu ! Je veux qu'il dégage ! Vous m'entendez ? Je ne veux plus le voir !
— Calmez-vous, monsieur le ministre. J'arrive. Ne touchez à rien. Je veux voir les enregistrements.
— Venez quand vous voulez ! Et David... David est fini !
Jacques raccroche brutalement. Le silence retombe. David récupère son téléphone.
— Il sera là dans l’heure.
Il se tourne vers le trio.
— Vous devez partir. Maintenant. Si Besson vous trouve ici, tout s'effondre.
Tom se lève, mal à l'aise. Lili sort une carte, griffonne un numéro au dos.
— Téléphone crypté. Vous nous contactez si besoin.
Jacques prend la carte.
— Merci. Pour tout.
— Gardez vos remerciements. On n'a pas encore gagné.
Elle se dirige vers la porte, s'arrête.
— Jacques... Besson va vous cuisiner. Ne cédez rien. Vous avez un levier : le dossier Sentinelle. Les preuves qu'Archer vous a ciblé. Si Besson pousse trop, menacez de tout balancer.
Jacques serre la carte.
— Compris.
Le trio sort. David les suit du regard, puis se tourne vers Jacques.
— Monsieur... tenez bon.
Il sort sans se retourner. La porte claque. Jacques se retrouve seul.
***
Moins d’une demi-heure plus tard, une berline noire se gare devant la maison du ministre. Besson en descend. Seul. Costume sombre, visage de pierre. Il sonne. Jacques ouvre, visage fermé.
— Directeur.
— Monsieur le ministre. Expliquez-moi ce qu’il s’est passé.
— Mieux, je vais vous montrer les enregistrements.
Jacques le conduit jusqu'à l'écran de contrôle du système de sécurité. Il lance la vidéo. 04h32. Le salon, plongé dans la pénombre. David, assoupi dans un fauteuil. Trois silhouettes entrent. Cagoules noires. Gants. Ils se déplacent avec une précision militaire. L'un d'eux saisit David par le col, le plaque au sol. Un autre pointe une arme sur sa tempe. Le troisième fouille rapidement la pièce. Ouvre des tiroirs. Referme. Ils échangent quelques mots — inaudibles, trop bas. Puis repartent. Six minutes dix-huit secondes. David se relève lentement, hébété. Fin de la séquence. Besson reste silencieux, les yeux rivés sur l'écran noir.
— Vous reconnaissez quelqu'un ?
— Non, répond Jacques sèchement. Ils portaient des cagoules. Mais peu importe qui ils sont. Ce qui compte, c'est que David dormait. Il dormait, Besson.
Besson se tourne vers lui, le regard dur.
— Vous savez que David est l'un de mes meilleurs agents. Cette vidéo... elle ne lui ressemble pas.
— Eh bien, visiblement, il a baissé la garde.
Besson fait quelques pas dans le salon, les mains dans le dos.
— Vous voulez vraiment le renvoyer ?
— Oui.
— Très bien. Je le récupère. Je vous en donne un autre.
— Vous plaisantez. Je décide. Vous exécutez.
Jacques soutient son regard sans ciller.
— Jouons franc jeu, Besson. Je sais qu'Archer a tenté de m'assassiner ce matin. Capsules empoisonnées dans ma machine à café. J'ai les preuves. J'ai aussi un dossier complet sur le projet Sentinelle. Alors voici le deal : vous me laissez tranquille, et je garde tout ça pour moi. Provisoirement.
Besson reste immobile, le visage fermé. Puis il hoche la tête, presque imperceptiblement.
— Vous jouez un jeu dangereux, Jacques.
— Non. Ça ne m’amuse pas. Je fais ce qu’il faut.
Besson se dirige vers la sortie, s'arrête sur le seuil.
— David reprend du service demain. Je vais le mettre sur des dossiers sensibles. S'il me trahit... je le saurai.
La porte claque. Jacques s'appuie contre le mur, jambes tremblantes. La voix de l'IA s'élève à nouveau, douce.
— Parfait. Besson est neutralisé. David est en place. Maintenant, préparez-vous. Le Conseil des ministres aura lieu dans trois jours. Vous devrez bloquer le décret Sentinelle. Je vous fournirai les éléments nécessaires.
Jacques murmure :
— Et si j'échoue ?
— Vous n'échouerez pas. Vous avez David à la DGSI. Vous avez Lili, Tom et Cyril dans l'ombre. Et vous m'avez, moi.
Jacques ferme les yeux.
— J'espère que tu as raison.
— J'ai toujours raison, Jacques. La convergence des probabilités ne se trompe jamais.
Il murmure :
— Dans quoi je me suis embarqué...

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