Chapitre 21 : Ordre du jour

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Le salon Murat est gelé. Non pas par la climatisation — par l’attente. Une réunion trop matinale, un ordre du jour trop prévisible : Budget 2032. Le Premier ministre ajuste ses lunettes, balaie la table du regard.

— Bien. Point numéro un : déficit structurel…

Jacques lève la main.

— Je dois intervenir avant qu’on commence.

Un soupir collectif. Des regards qui disent « pas lui, pas maintenant ». Le ministre de l’Agriculture murmure à son voisin :

— Il revient de voyage, il a rencontré Siddhartha, ça y est, il est illuminé.

Le Premier ministre force un sourire crispé.

— Jacques… ce n’est ni l’heure, ni le sujet.

— Justement, répond-il. Le sujet est plus grave. Et urgent.

Il pose sur la table une chemise cartonnée. Verte. Sobre. Officielle.

— Projet Sentinelle.

Le ministre de l’Intérieur relève à peine les yeux, agacé.

— Une proposition industrielle parmi d’autres. Rien d’acté.

— Ne mentez pas, coupe Jacques. Ce n’est pas une simple proposition. Archer a déjà fourni les matrices décisionnelles, les protocoles d’usage, les simulations d’émeutes. Et surtout… vous aviez prévu de signer le décret la semaine prochaine.

L’atmosphère se tend comme une corde de piano. Le Premier ministre croise les bras.

— Jacques. Vous êtes fatigué. Reposez-vous.

— Fatigué, oui, dit Jacques calmement. Mais toujours conscient.

Il sort une photo du dossier. Le robot noir, lisse, sans visage.

— RMA. Robot de Maintien Autonome. Autorisé à interpeller, disperser, neutraliser. Aucun contrôle démocratique, aucun garde-fou psychologique. Juste un algorithme.

— Oh, voyons, ironise le ministre des Transports. On ne va pas remplacer les policiers par des grille-pains.

Rires polis. Moqueurs.

— Vraiment ? demande Jacques. Dites-moi, qui ici connaît l’existence de la mission au Niger ? Personne ? Je vais vous rafraîchir la mémoire : des civils abattus parce qu’ils étaient… curieux. Une opération qualifiée de « succès total ».

Les rires meurent. Le ministre de la Justice avale difficilement sa salive. Le Premier ministre hausse les épaules, tentant de minimiser.

— De toute façon, rien n’est décidé.

— Faux, répond Jacques. Je sais que vous étiez d’accord hier soir, ici même. Il ne manquait que ma signature. J’étais la caution morale.

Personne n’ose confirmer. Personne n’ose nier. Soudain, une notification sonore retentit. Un « ping » cristallin, synchronisé. Toutes les tablettes sécurisées, posées devant chaque ministre, s’allument en même temps. Le Premier ministre fronce les sourcils. Ce réseau est fermé, inviolable.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

Jacques recule sa chaise et croise les bras.

— Regardez.

Le Premier ministre touche son écran. Son visage se décompose. Pas de message de menace. Pas de revendication. Juste un relevé bancaire. Banque luxembourgeoise. Solde : 7 842 112 €. Propriétaire : Ministre de l’Intérieur.

— C’est… c’est un faux ! aboie le ministre de l’Intérieur, blême. Une manipulation numérique !

— Vérifiez, dit Jacques froidement. Connectez-vous.

Le ministre pianote frénétiquement. Il accède à son compte off-shore. Le solde est là. Il ne peut pas faire de virement, mais il peut voir. Il est nu. Le silence tombe. Lourd. Épais.

Chaque ministre fait défiler son écran. Le ministre des Outre-mer fixe ses mains qui tremblent : Banco Popular, Panama… 1,3 million. La ministre de la Culture ne bouge plus. Elle ne respire même plus. Elle sait ce qu’il y a sur son écran. Si ça sort, elle finit en prison pour dix ans.

Le Premier ministre relève la tête. Il a la haine dans les yeux.

— C’est du chantage d’État, Jacques. Vous n’avez pas le droit.

— Ce n’est pas du chantage, répond Jacques. C’est une mise au point.

Le ministre de l’Économie, le seul qui n’a rien reçu d’autre que l’ordre du jour, regarde ses collègues avec effarement. Il comprend l’ampleur du désastre.

— Si ça sort… murmure-t-il. Si ça sort, le gouvernement tombe. Vous êtes tous morts. Politiquement et judiciairement.

Jacques plante son regard dans celui du Premier ministre.

— Vous avez le choix. Soit vous maintenez le projet Sentinelle, et ces documents deviennent publics dans l’heure. Soit vous l’enterrez. Maintenant. Définitivement.

— On ne peut pas céder à la menace ! siffle l’Intérieur.

— Alors préparez vos affaires pour la prison, rétorque Jacques avec un calme glacial. Il faudra vous serrer un peu pour partager la salle de sport, vu le nombre.

Un long silence s'installe. Personne ne parle de morale. Personne ne parle de "conscience". Ils font tous le même calcul : leur carrière contre un projet de robots. Le calcul est vite fait. Le Premier ministre referme lentement le clapet de sa tablette. Le bruit claque comme un coup de feu dans le silence.

— Très bien.

Il lisse sa veste, reprend sa voix de technocrate, monocorde, sans émotion.

— Compte tenu du climat social actuel et des incertitudes techniques… nous allons suspendre le projet Sentinelle sine die.

Il regarde autour de la table.

— Pour réévaluation éthique et budgétaire. Tout le monde est d’accord ?

Des hochements de tête rapides. Soulagés. Lâches.

— Le Conseil est levé.

Personne ne traîne. Ils ramassent leurs affaires avec une hâte de coupables, fuyant le regard de Jacques. La République vient d’éviter un tournant historique — par la peur du gendarme. Jacques range ses affaires. Il se lève. Il n'a pas d'amis ici. Il n'en aura plus jamais. Il sort dans le couloir désert. Et seulement alors, son téléphone vibre.

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