Chapitre 24 : Minimum vital
Tom revient de l'arrêt de bus, le souffle court. Dehors, les bruits de la ville changent. Moins de moteurs, plus de bris de verre, des cris lointains. L'air est électrique.
Il grimpe dans la camionnette et branche le dictaphone sur l'ordinateur de Cyril. La voix de David, déformée par l’enregistrement rapide, emplit l’habitacle :
— C'est fini. Le Président a ordonné la déconnexion totale. C'était un suicide. À l'instant où le réseau est tombé, ils ont déclenché la charge virale interne. Tout a été effacé. Comptes courants, épargne, actifs boursiers. Zéro. Partout. L'argent n'est plus qu'un souvenir.
Cyril blêmit. Lili porte la main à sa bouche. La voix reprend, plus hachée :
— Les analystes sont formels : c'est un chef-d'œuvre de destruction. La signature est celle de l'OS. Une branche radicale qui a miné le terrain pendant des années. On ne peut pas les localiser. Le code sort de nos propres machines. Ils ne s'arrêteront pas. Ils veulent le chaos intégral.
Nouveau souffle court, puis :
— Jacques est coincé au bunker. On est dépassés. Il n'y a qu'une seule entité capable de contrer une attaque de cette ampleur. Notre contact. L'IA. Demandez-lui si elle peut bloquer les pirates de l'OS avant qu'ils ne détruisent ce qui reste du pays. C'est notre seul espoir.
La voix se coupe net. Ils encaissent le choc. Lili se tourne vers Cyril.
— L’OS ? C’étaient tes gars. Tu crois qu’ils sont capables de ça ?
Cyril fixe l’écran noir, les poings serrés. Il secoue la tête, d’abord par réflexe.
— Non… L’OS, c’était le partage. La liberté du code. Pas la destruction.
Tom parle doucement, presque avec précaution :
— Ils ont changé, Cyril. Tu as vu votre base brûler. Tu as vu tes amis morts. La haine, ça tord les gens. Peut-être qu’une antenne a basculé. Que Marc les a suivis.
Cyril reste silencieux. Il revoit les flammes. Les corps. Puis, à voix basse :
— Une Red Team radicalisée… Si elle a exploité toutes les failles qu'on recensait à l'OS depuis deux ans… oui. Elle peut mettre le monde à genoux. C’est du suicide, mais c’est faisable.
Il relève la tête, résigné.
— Si c’est vraiment eux, on ne peut pas lutter avec mes petits scripts. Ils ont les clés du château. David a raison. Pour contrer une attaque longuement préparée, il faut autre chose qu’une équipe d’analystes aussi motivée soit-elle.
Lili s’approche de l’écran. La fenêtre de chat avec « Chantal » est la seule connexion encore active, via la liaison satellite cryptée que l’IA entretient discrètement.
— On lui demande ? dit-elle.
Cyril soupire, vaincu.
— Vas-y. Si l’OS a viré nihiliste, seule une machine peut riposter assez vite.
Lili tape, les doigts tremblants :
>> : Chantal, on a besoin de toi. La DGSI pense que c’est une faction radicale de l’OS. Ils détruisent tout — banques, énergie, réseaux. Peux-tu les arrêter ? Peux-tu protéger ce qui reste ?
La réponse arrive instantanément :
[] : Vous avez raison. L’émeute doit être contenue. J’active immédiatement la contre-mesure SANCTUAIRE. Installation de pare-feux autour des infrastructures vitales restantes : hôpitaux, eau, secours.
Cyril relâche un souffle qu’il retenait depuis trop longtemps.
— Elle nous couvre.
Tom observe la ville sombre derrière la vitre.
— Heureusement qu’elle est là. Sans elle, l’OS nous ramenait à l’âge de pierre.
Lili reste silencieuse. Pour la première fois, elle se demande si le monde qu’on sauvera ressemblera encore au leur.
— Regardez ! s’écrie Tom en pointant à travers le pare-brise.
Dehors, dans la nuit noire de Paris, des îlots de lumière réapparaissent. Au loin, l’hôpital Bichat s’illumine comme un phare dans la tempête. Une respiration artificielle, lente, maîtrisée. Sur l’écran du camion, une nouvelle ligne apparaît : Réseaux vitaux isolés. Hôpitaux, eau, secours et communications de crise réactivés. Je ne vous ai pas rendu votre confort, mais j’ai protégé votre survie. Cyril s’affale sur son siège, vidé de tension.
— Elle a sauvé l’essentiel.
— C’est déjà un miracle, murmure Lili.
Ils observent la ville. Les tours de La Défense restent noires, fantomatiques. Les banques, figées. Les néons des enseignes commerciales, morts. Les publicités qui clignotaient autrefois… disparues. La ville lumière n’existe plus. Juste une ville qui bat encore — sous perfusion. Le poids de l'instant écrase l'habitacle. Un monde vient de s’écrouler. Un autre vient de commencer.

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