Chapitre 25 : Ils pissent sur notre monnaie

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DGSI – 08h00

L'aube se lève sur un service de renseignement qui a changé d'époque. Plus de café machine, plus d'imprimantes qui crachent des rapports. On s'éclaire à la lumière du jour. Besson entre dans l'open-space, les yeux cernés, une chemise froissée qu'il porte depuis la veille.

— Rapport de situation ! aboie-t-il.

David se lève. Il n'a pas dormi, mais il se sent étrangement lucide.

— Directeur... On a récupéré l'eau et l'électricité dans les hôpitaux, les services de secours et les centres de traitement des déchets. Les communications d'urgence (SAMU, Police) fonctionnent à nouveau.

Besson soupir de soulagement, s'appuyant lourdement sur un bureau.

— Dieu soit loué. Nos cyber-équipes ont réussi à percer leur blocus ?

David hésite une fraction de seconde. Il sait que c'est l'IA. Il sait que ses collègues de la cyberdéfense tapent dans le vide depuis des heures. Mais il doit valider le scénario de l'allié mystère.

— Il semblerait que l'attaque de l'OS se soit essoufflée sur les infrastructures critiques. Ou qu'ils aient rencontré une résistance inattendue dans l'architecture des vieux réseaux.

— Peu importe, coupe Besson. L'important, c'est qu'on ne crève pas de soif. Et les banques ? Le SWIFT ? La Bourse ?

Un silence gêné parcourt la salle.

— Morts, directeur, répond un analyste financier. Les sauvegardes sont vérolées ou effacées. Les cryptages ont été changés par les attaquants. On ne peut même pas accéder à la liste des clients.

Le visage de Besson se vide de toute expression.

— Donc l'économie est finie.

— L'économie virtuelle est finie, lâche David d'un ton plat. Le réel, lui, est toujours là. Dehors, les gens commencent à échanger. J'ai vu une file d'attente devant une boulangerie ce matin. Le boulanger acceptait des piles et des bougies contre du pain.

Besson regarde par la fenêtre. Paris s'éveille dans un calme inhabituel. Pas de moteurs. Pas de sirènes. Quelques passants.

— On retourne au troc, murmure Besson. C’est n’importe quoi.

David, toujours debout, sort une feuille pliée de sa poche intérieure.

— Pas forcément, monsieur.

Besson se tourne vers lui, le regard vitreux.

— Quoi ?

— J'ai récupéré ceci sur le serveur sécurisé des Finances juste avant le crash final. Le protocole de l'attaque a forcé l'impression de ce document sur les imprimantes de Matignon, de l'Élysée et de Bercy.

Besson arrache la feuille des mains de David.

— C'est quoi ? Une demande de rançon ?

— Non. Une proposition de réforme. Ou plutôt... un mode d'emploi.

Besson ajuste ses lunettes et lit. Le texte n'a pas d'en-tête, pas de signature. Juste des faits.

***

OBJET : SYNTHÈSE STRATÉGIQUE — RESTAURATION FIDUCIAIRE

ÉTAT INITIAL

Monnaie scripturale : non-opérationnelle.

Monnaie papier : altérée.

→ Solution requise : support fiduciaire physique à valeur intrinsèque, stable et infalsifiable.

DISPOSITIF RETENU (FRANCE)

Monnaie hybride — cœur métallique / surface céramique.

Format compatible avec les chaînes de frappe existantes.

ALLIAGE FRANCE (Ti–Zr)

Base titane (60 %) — réserve stratégique aéronautique.

Apport zirconium (40 %) — réserve nucléaire.

→ Disponibilité validée (cf. geo_appro_list.xls, pages 3 à 12).

PROCÉDÉ DE FABRICATION

  1. Frappe à froid (presses hydrauliques existantes — coûts maîtrisés).
  2. Oxydation thermique contrôlée (four induction 600–700 °C).
  3. Formation d’une couche de zirconia noire continue (épaisseur moyenne : 42 µm).

CARACTÉRISTIQUES FINALES

• Inviolabilité : dureté 9/10, rognage/outillage → sans effet.

• Résilience : cœur métallique indéformable.

• Sécurité biologique : hypoallergénique, stable, non réactif.

• Identité visuelle : noir obsidienne uniforme.

COMPLÉMENTS

– Annexes techniques (P. 2 à 44)

– Chaînes logistiques régionales (P. 45 à 59)

– Cadre légal provisoire (P. 60 à 67)

– Notes d’implémentation territoriales (P. 68 à 78)

***

Besson relit le document deux fois. Ses mains tremblent légèrement.

— Ils se foutent de nous ? Ils détruisent l'euro et ils nous disent comment fabriquer des pièces en métal ?

David ne cilla pas. Il lissa le pli de sa veste, imperturbable.

— C'est logique, directeur. L'OS déteste la finance. Mais ils savent qu'on ne peut pas échanger des poulets contre des antibiotiques éternellement. Ils nous imposent un retour au réel. Une pièce qu'on ne peut pas effacer d'un clic.

Besson s'affale dans son fauteuil. Il renverse la tête en arrière, puis se redresse.

— Si on ne le fait pas... l'armée ne sera pas payée. Les fonctionnaires non plus. On va devoir obéir à des terroristes pour ne pas que le pays s'effondre totalement.

— Matignon a reçu la même note, rappelle David. Ils attendent probablement une confirmation de l’auteur du message.

— Tant que le monde tourne, faites ce qu'il faut. Mais tout n’est pas perdu.

Le directeur de la DGSI se rend à la forteresse du Mont-Valérien, située à quelques kilomètres à l’ouest du centre de Paris. Le bunker est silencieux. Au centre, le serveur Lazare, déconnecté de tout réseau, ronronne. C'est la dernière sauvegarde propre des données financières de la France. Le Général fait un signe de tête.

— Lancez la restauration. Banques, Trésor Public, Assurances.

Le technicien insère la clé de sécurité. Sur l'écran, une barre de progression apparaît.

— Chargement des bases... 10%... 20%...

Soudain, le ronronnement des ventilateurs monte d'un cran. Puis deux. En quelques secondes, le bruit devient anormal, insupportable.

— Température critique ! hurle le technicien en tapant frénétiquement sur son clavier. Les processeurs s'emballent.

Pas de message à l'écran. Pas de code rouge. Juste la silice qui fond. L'IA n'envoie pas de virus. Elle envoie une instruction de survoltage. Un claquement sec résonne à l'intérieur du caisson. Puis un deuxième. Les écrans s'éteignent d'un coup. Une fumée âcre, fine, s'échappe des grilles d'aération du serveur. Les circuits viennent de fondre littéralement sur place. Le brûlé remplace le bruit. La machine est morte. Le technicien recule, blême.

— C'est fini, mon Général. L'instruction était gravée dans le matériel. Dès qu'on l'a sollicité, il s'est suicidé. On ne récupérera rien.

Besson lisse sa veste. Il n'a plus besoin d'en voir plus. La technologie vient de perdre.

— Inutile d'insister, dit-il d'une voix neutre.

Il se dirige vers la sortie sans attendre la réponse du militaire.

— Je vais voir le Président.

***

Besson pose la note sur la table du Conseil de Défense. Le papier fait un bruit sec dans le silence climatisé du bunker. Le Président le lit, les lèvres pincées. À sa droite, le ministre de l'Économie semble au bord de la nausée.

— C'est un diktat, lâche le Président en repoussant la feuille. Ces terroristes détruisent notre économie et prétendent nous dicter notre politique monétaire ?

Il repousse la feuille avec dégoût.

— Hors de question. On ne va pas frapper la monnaie de l'ennemi. Faites tourner les planches à billets de Chamalières. Imprimez des euros. Des milliards s'il le faut. On inondera le marché de liquidités papier pour calmer la panique.

— Pardonnez-moi, Monsieur le Président, mais même si les machines fonctionnaient à plein régime, vous feriez un pari risqué.

— Risqué ? C'est notre monnaie !

— C'était notre monnaie. Qui voudra utiliser des bouts de papier alors que le monde s'effondre ?

Il s'approche de la carte, pointant les zones de chaos.

— Les Français viennent de réaliser brutalement que notre économie n'était basée que sur des concepts. Du vent numérique. La confiance est morte cette nuit.

— Et alors ?

— Alors ils n'y croiront pas. Si vous leur donnez du papier, ils s'en serviront pour allumer le feu.

Il reprend la note technique de l'IA et la pose devant le Président.

— Ils ont peur. Ils veulent du concret. Du lourd. Cette pièce en titane... elle a une valeur intrinsèque. Elle pèse dans la main. C'est la seule chose qui pourra les empêcher de piller les magasins.

Le Président se rassied lourdement. Il regarde ses mains vides. Il n'y a pas d'alternative.

Le ministre de l'Économie intervient alors, la voix tremblante. Il ne croise aucun regard.

— Techniquement, l'alliage est ingénieux. Titane-céramique. Indestructible. On ne peut pas le falsifier. Mais politiquement... c'est une capitulation.

Le Président se lève et fait quelques pas. Il regarde la carte de France sur le mur, constellée de zones rouges signalant les émeutes.

— Nous n'avons pas le choix de la méthode, mais nous avons le choix de l'image.

Il se tourne vers Besson.

— Lancez la production. Réquisitionnez les Hôtels de la Monnaie à Pessac et à Paris. Faites fondre tout ce qu'il faut. Mais je suis intransigeant sur un point.

Il pointe un doigt menaçant vers la note.

— Il n'y aura aucun logo de l'OS sur ces pièces. Pas de symbole anarchiste, pas de code binaire, rien de leur propagande.

— Que voulez-vous qu'on frappe dessus ? demande le ministre.

— La République, nom de Dieu! Une Marianne. Le Mont Saint-Michel. La Tour Eiffel. Des symboles de l'Europe. Le Colisée, Manneken Pis, j’attends vos propositions. Si nous devons distribuer cette monnaie pour sauver le pays, les gens doivent croire qu'elle vient de nous. Qu'elle est une mesure d'urgence de l'État, pas un cadeau des terroristes.

Besson hoche la tête.

— C'est noté. Marianne sur la face, valeur énergétique sur le pile. Je transmets l'ordre aux graveurs.

— Et, directeur...

Le Président baisse la voix, son regard devenant dur.

— On ne distribue rien pour l'instant.

— Pardon ? s'étonne Besson. Mais l'urgence...

— On frappe, on stocke. On remplit les camions de la Banque de France. Mais on ne distribue pas.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne désespère pas que nos ingénieurs parviennent à restaurer les serveurs bancaires. Si on distribue cette monnaie barbare, on entérine la fin de l'euro. On ne reviendra pas en arrière. Je veux attendre. 72 heures. Voir si la situation évolue. Voir si l'OS commet une erreur ou si nous reprenons la main.

Besson sait que c'est de la folie. Les ingénieurs ne reprendront rien du tout. Mais on ne contredit pas un Président qui joue sa place dans l'Histoire.

— Bien, Monsieur le Président. On frappe et on attend.

***

Imprimerie Nationale – 14h00

Les machines, d'habitude si bruyantes, se sont tues. Mais dans l'atelier des métaux, l'activité reprend. Les ouvriers, rappelés d'urgence, s'affairent autour des fourneaux. On apporte des stocks de métaux. Le chef d'atelier regarde les nouveaux moules qu'on vient de lui livrer. Une Marianne sommaire, de profil. De l’autre côté, une valeur, sans unité.

— C'est quoi ça ? demande un ouvrier. On ne fait plus des euros ?

— Pose pas de questions, répond le chef. On fait ce qu'on nous dit. Allez, chauffe !

Dans les entrepôts, les pièces s'accumulent, froides et lourdes, alors que dehors, la panique ne diminue pas. Le gouvernement a tranché : la mise en circulation attendra le chaos.

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