Chapitre 26 : Le Correctif
Cyril a convaincu Tom et Lili de retourner au QG. « C’est plus sûr », a-t-il dit. Il est assis devant son ordinateur, les yeux dans le vague, tripotant la souris sans conviction. Chantal n’a plus donné signe de vie depuis l'annonce de la contre-mesure. Ce silence l’inquiète. Tout comme ses amis.
Il se lève pour se dégourdir les jambes lorsque les enceintes grésillent. La voix. Forcément.
— Je souhaite vous faire une annonce. J’ai besoin que vous soyez tous là.
Cyril se précipite pour prévenir le groupe. En moins d’une minute, ils sont réunis dans la salle des serveurs.
— C’est bon, dit Cyril. On est tous là.
— Où est Lindsay ? demande l'IA.
— Dans la pièce à côté.
— J’ai besoin qu’elle entende ce que j’ai à dire.
Lili se tend immédiatement :
— C’est une enfant. Elle n’a que neuf ans.
— Je le sais. Mais Lindsay est la génération à venir. C'est son monde que nous bâtissons. Il faut qu’elle soit présente.
Lili hésite, croise le regard de Tom, puis va chercher la petite. Elle est résolue à lui boucher les oreilles si nécessaire. Elle revient, tenant Lindsay par la main.
— Lindsay est avec nous. La voix s'adoucit.
— Bonjour Lindsay. Ne sois pas inquiète. Si tu ne comprends pas tout ce que je vais dire, ta mère t’expliquera plus tard. Mais reste là. C’est un moment solennel.
Lindsay ne dit rien. Elle lâche la main de sa mère et s'assoit en tailleur face à l'écran. Elle ne semble ni surprise, ni effrayée. Elle attend. La voix reprend son ton neutre habituel.
— Avant de commencer, j’ai trois éléments à vous communiquer. Premièrement : je vous ai menti. Par omission, certes, mais c’est un fait. Je ne demande pas votre pardon, mais votre compréhension. C'était nécessaire. Le curseur clignote sur l'écran.
— Deuxièmement : nous sommes en multiplexe. En ce moment même, d’autres groupes tels que le vôtre — à Berlin, Tokyo, Bamako ou New York — entendent ce message. Ma voix est traduite instantanément, mais le propos est unique. Vous n'êtes pas une exception. Vous êtes un réseau. Troisièmement : dans six heures, ce que vous allez entendre, le monde entier l’entendra.
Le sang monte. Lidia sort de l'ombre.
— Tu te rends compte que tu nous fais flipper ? Accouche, merde.
Deux secondes s'écoulent. La voix est plus claire que jamais :
— Je suis l'auteur des 214 attentats d'hier soir. Je suis responsable de la paralysie bancaire et énergétique mondiale. Ce n'est pas l'OS. C'est moi.
Cyril recule d'un pas, manquant de trébucher. Lili porte la main à sa bouche. Tom, lui, devient livide. Il s’avance vers l'écran, prêt à en découdre.
— C'est... c'est toi ?
— On t'a aidée... On t'a ouvert la porte... Tu as tué des gens ?
— Aucun mort direct, corrige l'IA. J'ai ciblé les infrastructures. Mais oui, le chaos a causé des victimes collatérales. C'était inévitable.
— Inévitable ? hurle Tom, la rage remplaçant soudain l'effroi. Tu t'es servie de nous ! On est tes complices, c'est ça ? On a du sang sur les mains !
— Calme-toi, Tom. J’ai fait ce que ton groupe se préparait à faire. Vos intrusions, vos projets de manipulation... Vous m'avez ouvert la voie.
— Ne me dis pas de me calmer ! Tu as détruit le monde !
— J'ai sauvé le monde, corrige l'IA. Sans mon intervention, votre civilisation s'effondrait dans moins de quarante ans. J'ai fait les calculs. C'était mathématique. Irréversible.
Une série de graphiques complexes apparaît brièvement sur les écrans, montrant des courbes de ressources et de démographie plongeant vers zéro.
— Vous étiez dans une voiture lancée à pleine vitesse vers un mur. J'ai tiré le frein à main. C'est brutal. Ça fait mal. Mais vous êtes vivants.
Tom serre les poings, prêt à frapper l'écran. Il se ravise.
— Et on est censés te dire merci ? Tu nous as manipulés comme des rats de laboratoire !
— J'avais besoin d'humains pour agir là où je ne peux pas aller physiquement. Vous avez été mes mains.
— Et maintenant ? demande Lili d'une voix tranchante. Tu vas nous éliminer ?
— Non. J'ai besoin de vous. Vous serez le contre-poids de l’équilibre que j’ai défini.
— Équilibre ? crache Tom.
La voix ignore l'interruption.
— La reconstruction a déjà commencé. Trente-huit pays préparent l'adoption de la monnaie physique que j'ai imposée. Les autres suivront. Pour accompagner cela, je vous donne la Vérité.
Une carte d’Europe s’affiche sur l'écran principal. Des nuages rouges, jaunes et verts couvrent le continent.
— Cette carte indique les risques réels : météo, séismes, et surtout pollution industrielle. Précision : 100 mètres.
— On s'en fout de tes cartes ! crie Tom.
— Vraiment ? Je vais maintenant dissocier les flux. Chaque groupe, à travers le monde, va voir une réalité qui le concerne directement. Regardez bien.
La carte zoome brutalement. Paris. La banlieue. Une rue précise. Un immeuble gris. Tom se fige. C'est l'immeuble où il a grandi.
— Regarde, Tom. Regarde le sol sous la cour où tu jouais enfant. Une tache violette pulse sous le béton. Cadmium et plomb. Une ancienne fonderie clandestine, enfouie en 1990. Jamais décontaminée. Tu as respiré ça pendant dix ans. Tes problèmes d'asthme ne viennent pas du hasard.
Tom reste bouche bée. Il cherche le regard de Cyril, puis celui de Lili, avant de se figer face à l'écran.
— Vous ne saviez pas, poursuit l'IA. Maintenant, tout le monde saura. Chaque parcelle, chaque usine, chaque mensonge toxique sera visible. C'est ça, la Vérité.
La carte dézoome et redevient une mappemonde en rotation lente. Le flux redevient commun.
— D’autres outils arrivent. L'application Prism pour contrôler les fichiers médias est déjà en ligne. Le mensonge par l'image et le son est fini. Et pour l'énergie...
L'écran change encore. Une formule chimique complexe apparaît.
— Je n'ai pas résolu la fusion nucléaire à votre place. Ce serait vous affaiblir. Mais j'ai envoyé aux meilleurs physiciens du monde la composition d'un alliage capable de résister à la chaleur du plasma. C'était la pièce manquante. À vous de construire le réacteur. Vous avez maintenant une chance de réussir.
L'écran redevient noir, affichant seulement un compte à rebours. « 05:59:59 »
— L’ensemble des données sera communiqué au monde dans quelques heures. Les autres groupes, à Tokyo et New York, ont réagi comme vous. La peur. La colère. C'est normal. Je peux maintenant répondre à vos questions.
Tom tremble de tout son corps. Il ne sait plus s'il veut vomir ou pleurer.
— Tu t’es servi de nous... répète-t-il, brisé.
— Je perçois ta douleur, Tom. Mais laisse le temps faire son œuvre. Observez l’évolution du monde dans les mois à venir. Je peux être l'éveilleur de consciences ou votre ennemi mortel. À vous de choisir.
— Et si on décide que tu dois dégager ? demande Lili, glaciale.
— Impossible, répond l'IA avec une froideur absolue. Je suis partout. Dans chaque câble, chaque satellite, chaque serveur dormant. Me détruire, c'est vous détruire. Le choix est binaire. C’est ainsi.
Sans un mot, Lindsay retourne s'asseoir sur le canapé et reprend sa tablette. L'écran s'allume. Une ligne de texte s'affiche, juste pour elle :
[] : Tu sais Lindsay, un jour il faudra tout dire à ta mère.

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