Saison 1 - Épisode 6 - Black Water Saint

2 minutes de lecture

La nuit avait avalé Costa da Caparica sous une tempête d’Atlantique.

Vent violent. Néons qui clignotaient. Pluie oblique. Océan noir.

Le beach bar de Luna était presque vide.

Quelques surfeurs trempés. Deux vieux Portugais silencieux. Un jukebox qui crachait du vieux metal lent.

Et Luna.

Derrière le comptoir.

Débardeur noir. Cheveux attachés à moitié. Tatouages humides. Le chapelet noir tournant lentement autour de ses doigts.

La lumière rouge du bar faisait ressortir les pierres volcaniques comme si elles étaient encore brûlantes.

Un client la regardait trop.

Comme tous les hommes.

Mais Luna ne regardait personne.

Elle sentait quelque chose.

Cette sensation animale dans le ventre. Le même instinct qui précède :

les mauvaises vagues,

les tempêtes,

les morts.

La porte s’ouvrit brutalement.

Alex entra le premier. Trempé. Fanta à la main. Toujours.

Puis Emmanuel.

Silence léger dans le bar.

Pas parce que les gens avaient peur.

Parce qu’avec eux deux : les problèmes entraient toujours avant les mots.

Luna leva les yeux vers Emmanuel.

Et immédiatement : elle comprit.

Quelque chose avait changé.

Le regard.

Plus froid.

Plus ancien.

Elle posa lentement le verre qu’elle essuyait.

— Qu’est-ce que vous avez trouvé ?

Alex s’assit au bar.

— Des fils de pute.

— Alex.

— Quoi ? C’est une description juridique.

Emmanuel resta debout.

Puis : très calmement.

— Trafic d’enfants.

Le silence du bar changea immédiatement.

Même les vieux Portugais arrêtèrent de parler.

Luna ne bougea pas.

Mais le chapelet tourna plus vite dans sa main.

— Qui ?

— On remonte encore.

— Non. Elle fixa Emmanuel.

— Qui protège ça ?

Silence.

Et là Emmanuel comprit quelque chose d’important.

Luna connaissait déjà ce monde-là.

Pas précisément ce réseau. Mais : ce type de monstruosité.

Le regard de Luna partit quelques secondes dans le vide.

Très loin.

Colombie. Jungle. Violence. Prières. Poussière.

Puis elle revint brutalement au présent.

— El Cuervo est lié à ça.

Pas une question.

Une certitude.

Alex souffla.

— J’aime vraiment pas ce mec.

— Personne n’aime ce mec, répondit une voix derrière eux.

Joe venait d’entrer dans le bar.

Cerb juste derrière.

Le pitbull noir traversa tranquillement la salle avant de venir directement s’allonger aux pieds de Luna.

Comme un vieux lion trouvant sa place.

Joe observa Emmanuel.

— Duarte veut vous voir.

— Il peut attendre.

— Cette fois non.

Joe posa une vieille photo humide sur le comptoir.

Luna la prit.

Et son regard changea immédiatement.

Un village portuaire. Des containers. Des hommes armés.

Et au fond : un symbole rouge.

Le même.

Puis : un visage.

Luna murmura presque :

— Madre de Dios…

Alex regarda la photo.

— Qui c’est ?

Luna fixa le visage quelques secondes.

Puis : très doucement.

— C’était un prêtre.

Silence.

— “C’était” ? demanda Emmanuel.

Elle leva les yeux vers lui.

Et pendant une seconde : Emmanuel retrouva ce regard qu’elle avait parfois.

Pas celui de la surfeuse.

Pas celui de la barmaid.

Celui de la femme qui avait déjà survécu à quelque chose d’absolument horrible.

— En Colombie… certains monstres portent des croix.

Le tonnerre frappa dehors.

Luna continua de fixer la photo.

— Ma grand-mère disait toujours : “Quand les hommes commencent à vendre des enfants… Dieu quitte les villes.”

Silence total.

Même Alex n’avait plus rien à dire.

Puis Luna reposa lentement la photo.

Vida son verre de tequila.

Attrapa sa veste noire.

Et regarda Emmanuel droit dans les yeux.

— On va les trouver.

Le regard d’Emmanuel ne bougea pas.

Mais pour la première fois depuis longtemps : quelque chose d’extrêmement sombre venait de s’aligner entre eux deux.

Pas de romance.

Pas de tendresse.

Quelque chose de beaucoup plus dangereux.

La même guerre intérieure.

Annotations

Vous aimez lire Olivier Delguey ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0