Sigmund et l'agitée du bocal

4 minutes de lecture

Murielle Reinhardt, psychiatre, était l’archétype de la post-soixante-huitarde usée et revenue de tout. Une femme nourrie d’utopies libertaires, féministe “ni queue, ni maitre” et ancienne activiste altermondialiste à ses heures perdues, qui, malgré la soixantaine bien entamée, portait encore des dreadlocks poivre et sel sous son turban à nouer, un sarouel “commerce équitable”, pas de soutien-gorge et un débardeur en laine côtelée qui laissait apparaitre la broussaille de ses dessous-de-bras négligés. C’était le genre à ne se nourrir que de graines de lin riches en acides gras essentiels. Elle était si maigre qu’elle devait être remplie d’arêtes. 

Elle recevait ses patients dans un véritable cabinet de curiosités ; sur les murs bleu canard étaient fixés des miroirs de sorcière, d’anciennes illustrations anatomiques du cerveau humain, une collection de masques africains, un portrait du Che et quelques lithographies de giclées expressionnistes. La pièce était meublée d’une large bibliothèque en bois d’ébène où des éditions rares d’Engels, de Boukharine et de Chliapnikov côtoyaient les œuvres de Manu Chao. 

Les stores jour/nuit tirés devant les fenêtres ne laissaient filtrer qu’une lumière tamisée, offrant à la pièce une ambiance intime et feutrée, propice à la discussion. Au milieu du cabinet, sur un tapis berbère, se dressait un large canapé Chesterfield en cuir brun patiné sur lequel Berry avait pris place. La docteure Reinhardt, face à elle, enfoncée dans un confortable fauteuil lounge, se roulait des cibiches à la Fleur du Pays qu’elle fumait sans se soucier de la gêne occasionnée, arguant qu'il était interdit d'interdire.

  • Comment allez-vous depuis la dernière fois, Berry ? ouvrit-elle la séance, d'une voix abimée. Prenez-vous toujours vos sels de lithium ? 
  • J’ai arrêté, répondit la jeune fille. Vos médocs me rendent somnolente. J’en ai des nausées et des tremblements. 
  • Il serait plus judicieux de continuer de les prendre, l’avisa la docteure. Je sais que les effets secondaires sont parfois pénibles mais les thymorégulateurs sont efficaces pour stabiliser votre humeur. 

Murielle Reinhardt tira une latte sur sa roulée, toussa comme un moteur en panne d’essence puis reprit : 

  • J’aimerais que vous me parliez de cette bagarre qu’il y a eu à l’orphelinat. C’est la raison de votre présence ici. 
  • Il n’y a pas grand-chose à en dire, fit-elle, j’ai juste donné une leçon à trois filles qui le méritaient. 
  • C’est ce que Freud appelle, je crois, une « réaction archaïque d’hostilité ». En soi, chercher à se venger n’est pas contre-nature. C’est une réaction émotionnelle naturelle. Mais pourquoi ne pas avoir prévenu votre éducateur référant des problèmes que vous rencontriez avec ces filles ? 

Un ange passa avant que la toubib ne poursuive : 

  • Pensez-vous réellement que la violence était une réponse justifiée ? 

Berry, déjà peu encline à la confidence, n’était pas assez stupide de surcroit pour avouer à cette vieille harpie aux doigts jaunis qu’un homme, apparu dans un rêve, lui avait ordonné de lui montrer “ce qu’elle avait dans le ventre”. Il était plus prudent de ne pas évoquer le Meneu’, sous peine de se voir encore cataloguée au rayon schizo. Comme il lui semblait inutile de s'épancher sur sa virée noctambule et parasomniaque du 3 août.

  • Il y a souvent du sang dans mes rêves, donna-t-elle le change, faisant mine d’ignorer la question de la thérapeute. 
  • Freud, semble-t-il, analyse le sang dans un rêve comme l'image d'une profonde souffrance dissimulée et non partagée...

Berry se redressa alors sur le divan, montrant des signes d'impatience et d’exaspération.  

  • Freud par ci, Freud par là... C’est donc ça votre métier ? coupa-t-elle court : réciter par cœur ce que vous avez appris dans vos bouquins ? 
  • Non, c’est plus complexe que ça.
  • Vous prétendez pouvoir lire dans ma tête, n’est-ce pas ? ne lui laissa-t-elle pas le temps de se justifier. Au fond, je ne suis qu’à vos yeux un appareil hors d’usage sous garantie. Et vous : le service après-vente ; rien de plus ! Voulez-vous que je vous dise ? Aucune notice ne vous informera du mal qui me ronge. Ni vous, ni personne ne peut me réparer. 

La docteure sembla confondue par l’aplomb inopiné et le regard intense et soutenu de sa patiente. 

  • Oubliez ce que vous avez appris ! l'adjura Berry en se penchant plus avant vers elle. Dites-moi plutôt ce que vous lisez dans mes yeux ! 
  • Je ne vois… rien, bafouilla la vioque en expirant une haleine de tabac froid. 
  • Regardez mieux ! insista-t-elle. 
  • Je vois... que vous avez… de grands yeux ! 

***

Gervais, qui commençait à piquer du nez en salle d’attente, sursauta quand il entendit un hurlement en provenance du cabinet. Il resta interdit quelques secondes, hésita puis se leva pour se diriger prudemment vers la porte afin de s’assurer que tout allait bien. Cela semblait s’agiter à l’intérieur ; des cris retentirent à nouveau. Au moment où il allait toquer à la lourde, celle-ci s’ouvrit au grand large. Gervais fut bousculé par la thérapeute qui piquait la cavale à grandes enjambées, poursuivie par sa patiente qui tentait de l’alpaguer. Gervais plaqua alors cette dernière contre le sol, tel un demi d’ouverture, avant qu'elle n’atteigne la ligne d’en-but. 

  • Lâche-moi ! hurla Berry, écrasée sous le quintal de l’éducateur. 

L’effort accompli pour maitriser la furie réveilla la douleur de sa hernie discale, pourtant fortement anesthésiée par un excès de codéine. 

  • Cette fille est folle, vociféra la psy hors d’elle et tenant son bras gauche en écharpe. Elle a bondi sur moi sans prévenir et m’a mordue. 

À cran, la freudo-marxiste en avait perdu ses éléments de langage et son devoir de réserve. Elle prit Gervais à témoin en lui exhibant la marque profonde de la morsure sur son avant-bras.

  • Cette fille est folle, répéta-t-elle, encore sous le choc. 
  • Et alors ?! C’est pour ça que j’suis là, non ? cria Berry, tout en se débattant pour échapper à l'emprise de son éducateur. 
  • Excuse-toi, Berry ! lui ordonna-t-il. Ta conduite est inacceptable. 
  • Emmenez-la hors de ma vue ! hurla la docteure Reinhardt. Dehors !!!

Annotations

Vous aimez lire Guy le Flache ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0