Prologue

7 minutes de lecture

Butembo, Nord-Kivu, République Démocratique du Congo. 06 h 00.

« Une attaque spectaculaire a visé la Rawbank de Butembo, cette nuit. Les malfaiteurs ont fait main basse sur une somme colossale, estimée à plus d’un million de dollars américains. Les forces de l’ordre, sur place depuis l’aube, sont muettes… »

La voix du présentateur, tendue d’une excitation grave, déchira le silence humide de la pièce. Dehors, l’averse nocturne avait laissé la ville trempée et apaisée. L’odeur forte du pétrichor, cette senteur de terre grasse et de pierre humide, montait dans les ruelles endormies et parvenait même jusqu’au quartier Kambali. Elle flottait autour du studio de la Radio Moto Butembo-Beni, se mêlant à l’arôme du thé chaud et à cette nouvelle qui allait incendier la ville.

La nouvelle, justement, fit son chemin plus vite que la lumière de l’aurore. Elle courut comme une traînée de poudre avant même que le soleil n’atteigne le sommet des collines. Bientôt, sur les lieux du forfait, une foule curieuse se pressait derrière une cordelette tenue par des policiers en tenue bleu délavée, l’air à la fois sévère et impuissant.

La façade moderne de la Rawbank, qui faisait la fierté de la ville, portait les stigmates du vol. La grande porte était éventrée, ses éclats miroitant sur le trottoir comme des petits morceaux de diamant. À l’intérieur, dans la pénombre que perçaient les lampes torches des agents, on devinait le chaos : les guichets défoncés, les ordinateurs arrachés, et surtout, la chambre forte dont la porte d’acier, épaisse de trente centimètres, béait comme la gueule d’un monstre métallique vidé de ses entrailles. L’inspecteur Mukulu parlait d’une voix basse et rageuse à un journaliste, répétant « enquête en cours » et « appel à témoins » tandis que ses hommes prenaient des photos.

Toute la matinée, la ville ne parla que de ça. Le chiffre circulait, répété en chuchotements excités : Un million. Peut-être plus. En dollars. Dans une économie où le billet de 5 000 FC soit 2 $ US, faisait vivre une famille, la somme était astronomique, mythique. Elle appartenait déjà au domaine du rêve collectif.

Trois jours après, la nouvelle était toujours d’actualité dans la ville. Le chiffre, un million, courait les ruelles, s'infiltrait dans les échoppes, et au crépuscule, il finit sa course dans le verre de Kango, au Nganda du Salut. Ce bistrot qui n’avait de « salut » que le nom, offrait l’asile le plus sûr contre la dureté des jours. C’était une baraque de planches et de tôle ondulée, la peinture bleue s’écaillant sous l’effet conjugué du soleil et de l’humidité. À l’intérieur, l’air était opaque, saturé par la fumée des cigarettes et l’odeur aigre-douce du Zododo, une liqueur frelatée fortement alcoolisée, qui coulait à flots. Kango, chemise à carreaux trempée de sueur aux aisselles, frappa son verre vide sur la table de bois brut, striée de cicatrices et de graffiti.

¾ Un million, eh les frères ! Un million de vrais dollars !

Sa voix rauque domina le bourdonnement.

¾ Tu saisis le truc, Malikidogo ? Avec seulement… seulement un pour cent de ce magot… dix mille dollars ! Dix mille !

Il compta sur ses doigts épais, mais l’arithmétique lui échappait déjà.

¾ Je m’achète un pick-up double cabine. Je fais construire une maison à étage, avec des carreaux qui brillent ! Et le reste…

Il fit un geste large, renversant presque la bouteille voisine.

¾ …le reste, je le noie dans de la bière ! Plus jamais de cette liqueur qui brûle les boyaux !

Malikidogo, un géant aux yeux jaunis et aux dents rongées par la noix de cola, émit un rire sonore qui se transforma en quinte de toux.

¾ Toi, Kango ? Un pick-up ? Tu sais même pas conduire ! Avant la fin de la semaine, tu seras déjà mort dans des marécages.

Les rires fusaient, gras et complices. Autour d’eux, d’autres hommes qui se taillaient une bavette, aux visages marqués par les mêmes luttes, renchérissaient. L’argent volé était devenu un personnage. On lui prêtait des pouvoirs magiques, on imaginait sa cachette, sous un lit, dans un container, enterré dans la forêt. Le braquage n’était plus un crime ; c’était un conte, une légende urbaine dont ils étaient tous, par la force du rêve, les coauteurs impécunieux.

Kango commanda un autre verre. Le septième. La frontière entre l’exaltation et la nausée s’effilochait. Il était tellement ivre qu’il ne pouvait plus faire la différence entre son excitation pour l’argent et l’écœurement physique de l’alcool. Les deux sentiments se mélangeaient en une seule sensation confuse et incontrôlable. L’image des billets verts se mêlait dans sa tête à celle du Zododo.

Il trébucha en sortant plus tard, le soir tombant, promettant à la cantonade qu’il retrouverait cette oseille avant la police. Sa promesse d'ivrogne se dissipa au fil des minutes qui suivirent, pour le laisser, quelques heures plus tard, vide et grelottant aux pieds de la Vierge Marie. Kango n’était pas rentré chez lui. Il avait erré, poussé par une culpabilité viscérale, vers la seule silhouette qui ne le jugerait jamais : la statue de la Vierge Marie, les bras ouverts dans la cour de la cathédrale Santa Maria Mater Ecclesiae. À genoux, il suppliait entre deux hoquets.

¾ Mère de Dieu… intercède… plus jamais je…

Des promesses qu’il avait déjà faites et brisées des dizaines de fois. Son corps, gros et mou, tremblait. La tête lui tournait, l’estomac en feu. Il vomissait, priait et promettait. C’était le mensonge le plus banal des ivrognes : jurer à Dieu, entre deux haut-le-cœur, que l’alcool ne franchirait plus jamais ses lèvres… pour y revenir dès l’aube suivante, une fois la nausée et la gueule du bois passées. C’était la cinquième fois qu’il se vidait ainsi les tripes. La sueur perlait sur son visage rond et luisant, malgré la fraîcheur du soir sur Butembo. Il n’avait même plus la force de se tenir debout. Complètement aviné, à la merci du moindre spasme qui le soulevait du sol, il finit par s’effondrer, vaincu par l’épuisement.

Étendu au pied de la statue mariale, Kango dormait d’un sommeil de plomb. Au-dessus de lui, l'immense édifice imposant en forme de croix de la cathédrale dominait la ville endormie, indifférente aux ronflements épais qui résonnaient dans sa cour déserte. Ses vitraux colorés, ses hautes arches ogivales, ses murs de briques rouges semblaient protéger la cité silencieuse, tels des gardiens.

Minuit était passé depuis quelques minutes quand le vent tourna, apportant une fraîcheur plus vive depuis les collines. C’est alors qu’elles émergèrent de l’ombre dense des cyprès, de l’autre côté de la clôture. Deux formes compactes, vêtues de noir des pieds à la tête. Elles enjambèrent l’obstacle bas avec une souplesse de félin, l’une d’abord, scrutant les alentours, puis l’autre. Aucun bruit. Elles se fondirent immédiatement dans les grandes ombres portées par la cathédrale, leur progression lente et calculée était masquée par le bruissement des feuilles. Chacune portait un sac en bandoulière au contenu lourd de sens. Elles se dirigèrent vers la porte nord, celle qui donnait sur les jardins du presbytère. Là, l’une d’elles posa son sac sans un bruit, en sortit des outils métalliques qui scintillèrent une fraction de seconde sous la lune voilée, et s’attaqua aux deux cadenas rouillés.

¾ Grouille-toi, on n’a pas toute la nuit, murmura l’autre, la voix étouffée mais pressante.

¾ Chut ! Tu me déconcentres.

Un cliquetis sec résonna : le premier cadenas céda. Le second suivit presque aussitôt. Le grincement rauque de la porte sur ses gonds oxydés tira Kango de son sommeil d’ivrogne. Était-ce un rêve ? Ses paupières lourdes s’entrouvrirent. Dans la pénombre, il distingua deux ombres qui glissaient à l’intérieur de la nef, des fantômes noirs dans la maison de Dieu. Il se redressa difficilement, le monde tanguant autour de lui. La tête lui tournait toujours, sa gorge était sèche et âcre. Kango cligna des yeux. Quoi ? Déjà le matin ? pensa-t-il, confus. Mais la nuit était encore dense. Titubant, il fouilla ses poches et en sortit son téléphone portable, un Techno éraflé qui indiquait minuit dix. Son cerveau embrumé tenta un raisonnement. Ngada du salut… la conversation avec les potes à propos de l’argent volé… un million… Il rampa, se traîna comme un lézard blessé jusqu’à la fenêtre la plus proche. À l’intérieur, des lueurs dansantes. Des lampes torches. Elles éclairaient deux femmes vêtues de noir. Des nonnes, peut-être ? Non. L’une portait un piercing au sourcil gauche et un autre au nez, qui captait parfois un éclat de lumière. Une bonne sœur ne se pare pas ainsi, pensa-t-il, la logique vacillante de l’ivrogne retrouvant une étrange lucidité. L’autre avait la peau d’un noir profond, si sombre qu’il distinguait à peine ses traits, sauf ses yeux qui luisaient d’un blanc inquiétant. Elles sortaient des objets compacts de sacs en bandoulière et les glissaient dans les coins de l’édifice. Quatre. Cinq peut-être.

Il les regardait, figé. Et soudain, dans son esprit embué, les pièces du puzzle, un puzzle qu’il avait contemplé toute la journée au Nganda, s’assemblèrent avec une clarté aveuglante. La Rawbank. Un million de dollars. Des voleurs jamais retrouvés. Ses doigts sales s'écrasèrent contre la vitre froide. Dans la lueur dansante des torches, les paquets prenaient la forme de liasses... Un million de dollars. La phrase de la radio lui revint, claire et stridente comme au réveil.

Son cœur se mit à cogner contre ses côtes, chassant l’ivresse d’un coup.
Les objets qu’elles cachaient dans la maison de Dieu, où personne n’ira chercher. Ce n’était pas une déduction policière. C’était la conviction absolue, générée par l’alcool, le rêve partagé toute la journée, et la vue de ces mystérieux colis.

¾ L’argent, murmura-t-il, ses lèvres gercées frôlant la vitre froide. C’est l’argent de la banque. Elles le cachent ici.

La peur fit place à un triomphe délirant, électrique. Lui, Kango, le pilier du Nganda dont tout le monde se charriait, venait de tomber sur le butin du siècle. Il avait résolu la charade.

Quand les deux femmes ressortirent et disparurent dans la nuit comme des fantômes, Kango se releva. Son regard n’était plus vitreux, mais fixe, brûlant. Il fixa la cathédrale, ce bâtiment qui abritait désormais, il en était sûr, le secret qui allait changer sa vie. L’argent était là. À l’intérieur. Et il était le seul à le savoir.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Freddy ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0