Chapitre 33 - Partie 1
Le soleil tape sur la terrasse. Si fort que la chaleur s’infiltre jusqu’au comptoir sous les arches. Les habitués du mercredi sont posés dans les fauteuils sous les parasols. Les verres tintent, les rires s’élèvent. Je regarde ça d’un oeil distrait.
- Tu veux passer chez moi ce soir ? propose tout à coup Jona. Y a match à la télé !
- Okay. Je passerai acheter des pizzas et je te retrouve là-haut.
- Perfetto !
Il hoche la tête, tout sourire. Ça doit faire un moment qu’il avait envie de me proposer ça et qu’il se retenait. Il faut dire que ça a pris un moment pour que je retrouve un semblant de sociabilité. Enfin, le même niveau qu’avant la semaine des illusions… La semaine qui n’aurait pas dû arriver. La semaine qui n’a pas existé.
Depuis quelques jours, j’ai “repris forme humaine”, comme dit Daphnée. Je souris, je participe aux conversations, je m’occupe de mon corps – rasage net, tenue correcte, sport le matin, appart rangé. Je ne sais pas trop ce que les autres voient, mais au moins leurs regards ne sont plus suspects ou inquiets. A part celui de Daphnée, bien sûr. Mais même elle est plus détendue.
Je scanne la pièce, à défaut d’avoir une commande pour m’occuper les mains et l’esprit. Et puis je remarque un type qui traverse la place.
Vêtu d’un t-shirt simple, lunettes, carnet en main, il observe la terrasse et le bar tout en marchant. Ce n’est pas la première fois que je l’aperçois. C’est toujours la même chorégraphie : il arrive de nulle part, jette quelques coups d’œil sans ralentir, puis disparaît. Son petit manège recommence trois ou quatre fois par jour.
Qu’est-ce qu’il fabrique ?
Je plisse les yeux, attire l’attention de Jona et lui désigne le gars d’un signe de tête. Il suit mon regard. Ses sourcils se froncent. Il ne comprend pas.
- Il est… bizarre, j’explique. Ça fait plusieurs fois qu’il vient. Il regarde un peu partout, prend quelques notes et repart direct.
- Il a peut-être perdu un truc ? Et il retrace son parcours ?
- Depuis deux semaines ?
- Ou alors c’est un guide touristique qui prépare une visite ?
- Je pense pas. C’est pas logique qu’il aille si vite. Il n’a pas le temps de se faire une répétition mentale ou de repérer les lieux…
Un frisson me parcourt. Un détail que j’avais complètement occulté depuis le début. Et si le problème n’était pas de repérer quelque chose mais de ne pas être repéré ? Avec les touristes, le monde ambiant, personne d’autre que moi ne semble l’avoir remarqué. La vraie question, c’est donc : qu’est-ce qu’il cherche ?
La journée s’étire, j'enchaîne les commandes. Je remarque le type bizarre qui rôde à nouveau. Une deuxième fois, puis une troisième. Toujours le même manège : quelques coups d’œil vers le bar, carnet en main, puis il disparaît. A chaque passage, je le signale à Jona. Il finit par lever un sourcil comme pour me dire : “Ok c’est louche”. Je note tout : physique, attitude, jour, heure, direction de ses pas, tenues, nombre de regards vers le bar…
Vers 18h, je file grignoter un truc en cuisine. J’en profite pour “discuter” un peu avec Alexis. Comme toujours, il a prévu un plat simple mais hyper stylé. Poulpe grillé, servi avec des pommes de terre confites et une huile d’olive citronnée. Il me prépare une version spéciale : un petit pain pita, à l’intérieur, du poulpe grillé, juste un filet d’huile d’olive et quelques feuilles de persil. Rien d’extravagant, mais chaque détail respirait la précision et l’attention.
Je ressors comme un roi et retourne derrière mon comptoir. Jona et Daphnée sont en grande conversation :
- J’ai pris rendez-vous la semaine prochaine. Heureusement qu’il était friqué le papy sinon, ça serait la galère, explique-t-elle.
- Quelle galère ? je demande.
- J’ai envie de changer de direction pour la discothèque. Je ne me vois pas gérer ce genre de business. Je pense tout changer en gîte ou chambres d’hôtes. Mais faut que j’attende la fin de la saison déjà, à cause des saisonniers et puis y a plein de travaux à prévoir. La moitié de l’équipement en arrière salle est pas aux normes.
- Chiant.
- T’as pas idée. Du coup, c’est ce que je disais : j’ai pris rendez-vous avec un expert pour qu’on estime le montant des travaux.
Mon radar à emmerdes s’allume aussitôt.
- T’as besoin qu’on t’accompagne ?
- Non, t’en fais pas. Matteo vient avec moi. Il m’a fait une scène : “Je ne vais pas te laisser seule en terrain ennemi”. “En terrain ennemi”, qu’est-ce qu’il faut pas entendre. On a failli s’engueuler… Bref, c’est adorable mais pas besoin.
Un client l'interpelle et elle s’éloigne avec un clin d'œil. La soirée se poursuit sans accroc. Les clients passent, rient, réclament des verres, et je reste concentré sur mon travail.
Aux alentours de 1h, on finit le service. Les derniers verres sont rangés, les tables essuyées. L’équipe se disperse, chacun attrape son sac, son téléphone et rentre chez soi.
- Bon allez, je file chercher les pizzas. Hawaïenne pour toi ? je vérifie en contournant Jona qui ferme la caisse.
- Yep.
- Ça marche. Je te retrouve là-haut. A tout’.
Je récupère ma sacoche et je pars récupérer le repas au coin de la rue. Le pizzaiolo me reconnaît. On échange deux phrases inutiles. J’attends, je paie, je repars avec les cartons brûlants sous le bras. Tout est normal.
Chez Jona, le match a déjà commencé. Il gueule sur l’arbitre en m’ouvrant la porte. Je retire mes chaussures. Je m’installe sur le canapé. On mange. On regarde le match. On commente à moitié. Je bois une bière. Sans goût.
- Au fait, tu dois être le seul à pas avoir d’opinion sur le sujet… T’en penses quoi de l’idée de Daphnée ? lance-t-il entre deux bouchées.
Je hausse les épaules.
- Je sais pas trop. Ça lui va bien de jouer les mamans avec les gens. Faut voir. J’espère juste qu’elle ne fait pas ça pour ne pas fragiliser sa relation avec Matteo.
- Te fais pas de souci pour ça, marmonne-t-il.
Je m’attends à ce qu’il développe, mais il s’arrête là. Je fronce les sourcils.
Depuis quand il fait de la rétention d’information, celui-là ?
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Matteo et elle veulent faire un partenariat avec le bar.
- C’est pas une mauvaise idée.
- Ouais… J’en suis pas si sûr. Si ça déconne entre eux un jour, j’ai pas envie de me retrouver pris au piège.
C’est vrai qu’il a des parts dans le bar, ça l’impacte.
- Bof, suffit de bien cadrer le truc. Daphnée c’est pas le genre à chercher des histoires.
- Non… Mais elle n’est pas non plus du genre à lâcher le morceau.
- Ça c’est sûr ! je m’esclaffe.
Ça le surprend que je me lâche comme ça, je le vois à son regard qui s’attarde une seconde de trop. Mais il ne dit rien. Il ne relève pas. Bonne décision. Il râle encore un peu sur Matteo qui le laisse de côté depuis qu’il sort avec Daphnée. Et puis il redevient solaire. Parle de tout – du boulot, d’un client relou, d’un voyage qu’il prévoit peut-être –, tout en commentant les actions à l’écran. L’exercice demande une petite gymnastique mentale pour savoir s’il s’adresse à moi ou aux joueurs, mais je m’en sors.
Lorsque le match se termine, je me lève en m’étirant.
- Je vais rentrer.
- Déjà ? Mais j’ai pas encore eu l’occasion de te proposer de faire un tour dans ma chambre !
- Toi non plus tu lâches jamais, je plaisante.
- Qui ne tente rien n’a rien, rétorque-t-il.
Je lève les yeux au ciel, cogne mon poing contre le sien et traverse le palier. L’odeur du propre m’accueille. Tout est à sa place. Exactement comme prévu.
Quand je ferme la porte derrière moi, tout s’écroule. Je retire mes chaussures et me dirige d’un pas tranquille vers la cuisine. J’ouvre un placard, sors mon amie la bouteille et me verse le dernier verre de la journée.
Le bar, les collègues, les sourires… Tout va bien, en surface. En public. Je reste dans ce simulacre parfait, où je souris, où je suis rasé, où mon appartement est rangé. Où je mens à tout le monde. Moi le premier.
Parce qu’à l’intérieur… rien n’a changé. J’ai toujours bu. Alors, bien sûr que je bois encore. Plus autant ceci dit. Retour à la consommation “classique”. Tous les soirs, le gin brûle dans ma gorge. Et tous les matins je regrette de ne pas être mort dans mon sommeil.
Je repose le verre sur le plan de travail. Ça devrait me détendre. Ça ne fait plus grand-chose. Peut-être parce que j’ai franchi un palier il y a quelques semaines ? Peut-être aussi parce que je me force à faire attention ?
L’appartement est calme. Trop. Le silence me colle à la peau, s’infiltre dans les interstices laissés libres par l’alcool. Je me dis que je pourrais allumer mon pc. Mettre du bruit pour empêcher celui à l’intérieur de remonter.
Mais mon téléphone vibre sur le plan de travail. “Vos souvenirs d’il y a un an”.
Faut que je pense à désactiver ce truc…
Je prends mon portable, lance l’appli et je ne sais pas pourquoi mais je fais défiler les photos. Un petit montage débile que l'algorithme pond tout seul, avec les clichés qu’il juge importants.
Et là, au milieu des photos floues, des verres levés et des sourires d’été, elle. Les cheveux relevés en une queue de cheval, elle avait l’air d’une gamine dans son pull bleu marine trop grand, et son sac à dos miniature. D’autant plus qu’accroché à la anse, il y avait un fil rouge retenant un ballon gonflé à l’hélium.
Le souvenir revient, comme une gifle.
Des cris, des rires, le sifflement des bières décapsulées, les moules empilées au milieu des rues. La braderie de Lille dans toute sa gloire : bruyante, collante, vivante. Ça grouillait de monde, faisant un vacarme pas possible.
On y était tous, séparés en petits groupes générationnels. Et, comme toujours, j'étais avec elle. Enfin… j'essayais parce que c'était à croire qu'elle voulait nous semer. Elle avançait dans cette marée humaine, se faufilant entre les étals et les bradeurs. Minuscule dans la mêlée. Anguille parmi les éléphants.
Nate passait son temps à la héler, à lui dire de ne pas partir sans nous. Moi je voyais ce qui se passait. Elle nous attendait toujours, dans une zone plus calme, moins chargée, un sourire contrit aux lèvres. Elle ne nous fuyait pas : elle redoutait la foule.
- On va finir par te perdre, si tu pars toute seule comme ça. T'as vu le monde qu'il y a ? a râlé Nate quand nous l'avons rattrapé pour la dixième fois de la journée.
- Je vous vois arriver à chaque fois, je ne vous perdrai pas.
- Mais nous on ne te voit plus.
Ils ont continué à s’opposer des arguments, sans aborder le vrai problème. Une dame est passée près de nous avec une poussette. Quelle idée de merde d'emmener son enfant là. Il y avait du monde partout. C'était le bordel.
Et puis du coin de l'œil, j'ai vu quelque chose qui virevoltait accroché à la poussette. J'ai pas réfléchi plus de deux secondes :
- Bougez pas.
J'ai traversé la rue et j'ai trouvé ce que je voulais. Un vendeur de ballons. Il y en avait de toutes les tailles, de toutes les formes, toutes les couleurs. J’ai pris une licorne multicolore. Ça m'a soulé de passer pour un con en revenant dans le groupe. Mais elle, elle m’a regardé avec des étoiles dans les yeux. Et je me suis dit que ça valait le coup.
- Ça, c’est pour toi.
- Merci, a-t-elle rit, ne comprenant pas où je voulais en venir.
Elle a tendu la main, pour le prendre mais je l'ai collée contre moi pour attacher le fil à la anse de son sac.
- Qu'est-ce que tu fabriques ?
- Je te mets une balise. Tu pourras toujours te faufiler, mais au moins, nous, on te perdra pas dans la foule.
- Bonne idée, a approuvé Nate avant de se tourner vers Maud. Elle est mignonne ta nouvelle amie. Elle a un nom ?
- Eulalie, j'ai répondu à sa place.
Elle m'a regardé avec une moue confuse.
- Eulalie ?
- Ouais. Avec "Corne" comme nom de famille. Comme ça, elle s'appelle littéralement "Euh... la licorne".
Elle a éclaté de rire :
- T'es un génie !
Et puis elle s'est hissée sur la pointe des pieds et m'a collé un baiser sur la joue. Je l'ai regardée, une seconde de trop, et puis j'ai haussé les épaules, détourné le regard.
Je serre les dents, ferme l’appli, me passe une main sur le visage et me resserre un verre.
Ne pas penser à elle. Ne pas penser à elle… On sait ce qui s’est passé la dernière fois.
Je me dirige vers ma chambre, embarquant la bouteille avec moi, au cas où, et je vais me coucher tout habillé.

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