Chapitre 33 - Partie 2

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Je suis affalé sur le canapé, les jambes encore engourdies par le service du matin. La musique emplit le salon, un fond un peu flou, rassurant. Je n’y prête pas vraiment attention. Tout ce qui m’intéresse, c’est elle.

Collée contre moi, un plaid blanc enroulé autour des épaules, la tête sur mon épaule. Je savoure la tendresse dans ses yeux, l’enthousiasme dans sa voix. Moi, je ne dis pas grand-chose. Je n’en ai pas besoin.

A un moment, elle bouge. A peine. Juste assez pour se rapprocher encore. Alors je passe mon bras autour d’elle, presque instinctivement. Elle ne dit rien, frissonne quand mes doigts se referment sur son épaule, et puis elle se love plus près. Elle fait défiler quelque chose sur son téléphone, me montre un jeu idiot, un truc sans enjeu. Je baisse la tête et j’embrasse ses cheveux. Juste parce que je le peux. On commente à voix basse. On rit pour rien. Pour une animation mal fichue. Pour une blague stupide.

Un instant, je ferme les yeux et profite du poids de sa présence. Tout est léger, facile. C’est nous. Je pourrais rester comme ça pour toujours, et ça serait suffisant.

Je fais aller mon pouce le long de son bras, renforçant un peu plus notre bulle, notre cocon tout doux. Comme le plaid dans lequel elle est enveloppée. Un truc qui nous protège.

La musique s’arrête net. Elle pose un baiser délicat sur mes lèvres en se redressant :

  • Ça dû planter. Je vais voir.

Elle s’emmitoufle encore plus, disparaissant à moitié dans la couverture et file vers la sono. Son visage est à peine visible, juste de quoi admirer son sourire. C’est adorable. On dirait un morceau de coton qui aurait pris vie.

Et puis d’un coup, quelque chose change. Elle fait demi-tour. Son expression se fait froide, vide, comme un robot. Comme si quelqu’un avait débranché quelque chose en elle.

J’ai l’impression que le salon s'éloigne. Comme si je me rapprochais d’elle sans bouger, tandis que les murs reculent, que le plafond s’élève, que l’espace s’étire à l’infini.

Par delà le vertige, je distingue le plaid qui glisse de ses épaules, s’enroule autour de son corps. Et d’un coup, sans que je comprenne comment, le blanc du plaid devient plus ample, plus long… Il coule, s’alourdit, se structure, l’engloutit des pieds à la tête, mais prend une consistance plus souple, plus vaporeuse.

Je comprends trop tard. C’est une robe. Blanche, immaculée. Et habillée comme ça, elle est magnifique. Irréelle.

Intouchable.

Et elle avance. Un pas, puis un autre, et un autre… Sans un regard pour moi.

Je me lève d’un bond, il faut que je la rattrape ! Rien. Je suis debout, mais mes jambes ne répondent plus. Je suis figé, cloué au sol, tandis qu’elle s’éloigne. Son dos, ses cheveux, la traîne de sa robe glissent loin devant moi, aspirés par cet espace qui n’en finit plus.

J’essaie de l’appeler, mais aucun son ne franchit mes lèvres. Ma gorge se contracte, inutile, comme si ma voix s’était dissoute quelque part entre moi et elle. Je tends un bras, trop court. La distance se moque de mes efforts.

Autour de moi, le salon s’efface. Tout devient flou. Il n’y a plus que sa silhouette qui rétrécit, qui s’effile, aspirée par cet espace sans contours.

Je ne peux pas la perdre. Je ne peux pas la perdre. Je ne peux pas la perdre.

Mon esprit s’emballe, fouille, cherche désespérément une faille, une prise, n’importe quoi à quoi me raccrocher.

Et enfin, je le vois. Un petit fil rouge à sa main. Un lien fragile qui serpente jusqu’à mon propre doigt. Mon cœur bondit : il y a encore un espoir, une ligne à laquelle me raccrocher. Je le prends du bout des doigts. Il vibre, résiste, juste ce qu’il faut, se tend. Alors je tire. Je tire de toutes mes forces. Chaque traction est une promesse, une chance de la ramener.

Elle va le sentir. Elle va se retourner. Elle va revenir…

“Non”

Une voix dans ma tête : la mienne. Mais pas vraiment. Plus grave, fatiguée, comme venue du fond d’un gouffre. Je serre les dents, secoue la tête, refuse de l’entendre. Je tire encore, plus fort, les muscles tendus, les doigts crispés sur ce putain de fil qui n'en finit pas.

“Tu ne peux pas la retenir.”

Toujours cette voix, réplique de la mienne, plus insistante, plus concrète.

Et soudain… le fil tremble. Pas comme si elle répondait à l’autre bout, plutôt comme si… il se désintégrait. Sous mes yeux, il pâlit. Sa couleur rouge se délave, s’efface. Je resserre ma prise, mais il glisse. Impossible de le retenir : mes doigts le traversent.

Non... Ce n’est pas le fil qui perd en substance : c’est moi.

Je panique. Je veux le rattraper, mais je ne touche plus rien. Plus de tension. Plus de contact. Comme si je n’étais plus qu’un simple fantôme.

Au loin, Maud continue d’avancer. Elle ne se retourne pas. Sa robe effleure le sol, légère, aérienne. Chaque pas l’éloigne davantage.

Je me débats dans les sables mouvants. J’essaie d’avancer, de la rattraper.

  • On ne doit pas la retenir !

Cette fois, la voix n’est plus seulement dans ma tête. C’est une injonction, tranchante, indiscutable, qui s’impose à l’espace entier. La voix a raison, mais je refuse d’accepter.

C’est pas possible… Ça ne peut pas se passer comme ça…

Je reste paralysé, complètement impuissant, tandis que la mariée s’éloigne de plus en plus. Je tente une dernière fois de l’appeler, je me déchire la gorge, en vain.


***

J’entends encore les pas de Maud dans l’allée quand je me réveille. J’ai la gorge sèche, l’estomac retourné. Je respire fort, mais pas un son sort. Mes yeux piquent. Je passe une main sur mon visage, essuie ce que je refuse d’appeler des larmes.

Mon cœur tambourine, mes mains tremblent. Alors, je tends le bras vers la bouteille que j’avais préparée sur ma table de chevet. Je bois. Le gin m’arrache la gorge. Ça fait du bien. Ça atténue l’autre brûlure. Celle dans ma poitrine.

Elle me poursuit quand je me lève, jusque sous la douche et plus tard encore quand je descends vers le bar. Le soleil de fin de matinée et l’odeur de café chaud qui m’attaque sur la terrasse n’y changent rien.

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