Chapitre 33 - Partie 3

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Dès que je franchis l’arche en pierre, je remets le masque. Un sourire facile. Une vanne lâchée au bon moment. Je réponds quand on me parle, je fais ce qu’il faut pour que personne ne pose de questions. Comme je le fais depuis l’incident de la plage.

Et puis je le remarque sur la place, de l’autre côté de la terrasse. Le type qui passe tous les jours. Cette fois, il ne marche pas. Il est adossé à un muret, immobile. Je sers un café, puis un autre. Quand je relève les yeux, il est toujours là. Il sort son petit carnet de sa poche, écrit, referme. Il range ses notes et traverse la place. Droit vers le bar.

Il s’assoit direct au comptoir, commande quelque chose que je ne comprends pas, évidemment. Jona prend le relais – un expresso. Après ça, le gars ne décroche plus un mot. Il regarde tout. Les gens, les murs, les meubles… Avec un sourire parfait : assez ouvert pour paraître aimable, assez discret pour rester normal. Et je tressaille en réalisant que si je ne l’avais pas repéré depuis des semaines, moi aussi je n’y aurais vu que du feu.

Quand son café est prêt, je m’en saisis et m’approche, détendu, comme si je servais un client lambda. Il paie aussitôt la tasse posée, en espèces.

  • So… You’re here for the exposition too ? je lance, l’air de rien.

Ses sourcils se haussent à peine avant qu’il ne réponde.

  • Yes. I’ve been waiting for it for a while now. A friend of mine is late, so… I thought I’d grab a coffee.

Mon cœur rate un battement, mais je tiens mon rôle.

  • I hope you’ll enjoy it.

Je m’éloigne ensuite vers Jona, d’un pas que j’espère tranquille. Je ne dois rien laisser paraître.

  • Tu t’intéresses à l’art, toi ? me taquine-t-il.
  • Kedal. Y a pas d’expo.

Ma voix reste égale. Je scanne à mon tour la terrasse, le bar, les clients, à la recherche de ce que ce type observe vraiment. J’attends que Jona comprenne, qu’il m’appuie. Mais quand je lève les yeux vers lui, je constate qu’il reluque un groupe au soleil. Je lui file un coup de coude discret dans le ventre.

  • Y pas d’expo ! Je l’ai inventée de A à Z. Je te dis que ce mec est pas net !

Je me tourne à nouveau vers le gars. Je ne comprends pas pourquoi il est entré. Il était bien plus sage de rester à distance, comme il le faisait jusqu’à maintenant. Cette fois, ses yeux ne papillonnent plus sur la salle. Son attention est dirigée sur le personnel. Il glisse sur Matteo, sur les serveuses qui naviguent entre les tables. Il s’arrête une seconde de trop sur chacune, comme s’il cochait mentalement une liste.

Je percute : il cherche quelqu’un. Il est venu parce qu’il ne trouvait pas ce qu’il voulait en restant furtif.

Son sourire ne change pas, mais quelque chose dans sa posture se tend imperceptiblement. Le carnet réapparaît. Une note. Rapide. Précise. Je suis son regard.

Évidemment… Comment j’y ai pas pensé plus tôt ?

  • C’est Daphnée, je marmonne. Il est là pour Daphnée.

Jona fronce les sourcils et jette un coup d’œil autour. Le type a disparu. Plus de trace. Pas une chaise déplacée, pas un bruit suspect. Rien. Je balaie la terrasse du regard. Pas de mouvement suspect. Juste les clients qui continuent à siroter leur café, inconscients de ce qui vient de se passer. Je serre les dents. Impossible. Il était là, à quelques pas à peine. Comment on peut disparaître aussi vite ?

  • Cazzo ! Qu’est-ce qu’on fait ? Faut prévenir Daphnée.
  • Faut prévenir Matteo. Daphnée prendra pas la mesure du danger.

Elle se plaît à dire qu’elle joue les garde-fous avec moi, mais elle n’est pas foutue d’en faire autant pour elle-même. J’ai peur que ça lui coûte très cher un de ces jours.

Je reprends mon service. Le masque revient tout seul, réflexe bien huilé. Les gestes aussi. Une commande, un sourire, une monnaie rendue. Mais quelque chose a changé. Un compte à rebours s’est enclenché. Je le sens aussi sûrement que s’il battait sous ma peau.

Jona a remonté l’information à Matteo – deux témoins valent mieux qu’un. Depuis, il est encore plus aux petits soins pour Daphnée. Il la dépose et vient la récupérer, même quand il n’est pas de service. Elle trouve ça exagéré. Pas moi. Il veille au grain. J’en aurais fait autant.

Pourtant, le type ne réapparaît pas. Ni ce jour-là, ni le lendemain. Pas de silhouette adossée au muret. Pas de carnet. Pas de sourire trop lisse. La place reprend son allure tranquille, presque indifférente. Je devrais être soulagé. Je ne le suis pas.

Les jours suivants se déroulent selon le même rythme – gin, HOTS, sport, boulot, gin, dodo –, mais avec une vigilance nouvelle. Collée à ma peau comme un vieux tatouage. Chaque café servi, chaque sourire donné, chaque monnaie rendue est ponctué d’un œil qui scrute la place. Les angles morts, les reflets dans les vitres, les silhouettes qui s’attardent : tout est noté. Toujours dans un coin de ma tête, le type qui rôde, le fil rouge de ma conscience.

La terrasse baigne dans la lumière rasante de fin de journée quand Matteo et Daphnée font leur apparition. Il salue l’équipe et la clientèle d’un même geste. Si la plupart répondent avec un sourire poli automatique, les habitués vont jusqu’à lever leur verre. Daphnée suit, sacs sur l’épaule, démarche décidée. Ils échangent quelques mots, s’embrassent et Matteo repart, aussi vite qu’il est arrivé.

Après un petit signe de la main, elle se tourne vers nous, sacs serrés contre elle. Elle se dirige droit vers le comptoir. Les lèvres pincées. Soupir rapide. Pas de détours, pas de salutations inutiles.

  • Alors, ça donne quoi ? je demande, comme un réflexe.

Elle soupire, secoue la tête.

  • Ça va couter cher mais le projet est faisable a priori. Par contre, faut que j’y retourne : je savais pas qu’il fallait que la chambre froide soit vide pour qu’il puisse faire son expertise. Mauvais comme il est, Thierry a tout laissé en plan… Donc, après le service, c’est corvée de vidage. Je suis ravie ! irone-t-elle.

Jona et moi parlons d’une même voix :

  • T’as besoin d’un coup de main ?
  • Merci, mais non merci. Matteo s’est déjà imposé, pas question que j’ai d’autres chaperons.
  • Imposé ?

Daphnée prend une voix grave, caricaturale :

  • “Il n’est pas question que tu restes seule là-bas en pleine nuit !”.

L’imitation est parfaite. Jona éclate de rire.

  • Et le chevalier servant s’éprit du dragon, commente-t-il.
  • Très drôle. Non mais sérieux, c’est un amour. C’est juste que… J’ai plus quatre ans. Comment il croit que j’ai fait sans lui jusqu’à maintenant ?

Daphnée et son indépendance…

Elle file en arrière salle déposer ses affaires et ressort prête à prendre son service. Je la regarde slalomer entre les tables, avec toujours la même tension dans mon corps. Comme un bruit de fond qu’on arrive pas à identifier, ni à chasser.

Une partie de moi me crie que quelque chose va mal se passer. Mais quoi ? Aucune idée. Et plus je cherche, plus ça devient lourd.

Je lave les verres, envoie les commandes. Tout est normal. Mais rien ne me rassure. La musique, les rires, le bruit des bavardages et de la musique… Tout semble normal. Trop normal.

Vers une heure, les derniers clients s’éclipsent. Le silence retombe sur le bar. Tout le monde rentre chez soi. Daphnée et Matteo partent de leur côté. J’aide Jona à ranger, à éteindre les lumières, je m’assure que tout est en ordre. Et ça l’est. Mais je sens toujours ce poids, cette tension qui ne se dissipe pas.

Je m’allonge dans mon lit, les yeux ouverts, les muscles tendus. Le silence de la nuit me pèse autant que le bruit de la journée. Je ne peux pas expliquer pourquoi. Je ferme les yeux, je respire, mais ça ne me quitte pas.

Le lendemain matin, je débarque au bar. Jona est déjà là, l’air à moitié réveillé.

  • T’es tout seul ?
  • A force de jouer les garde du corps-taxi, il va se tuer la santé… Il n’est pas venu ce matin. C’est moi qui ai fait l’ouverture, la mise en place etc. Je l’ai appelé mais il ne répond même pas.

Il marmonne un truc en italien dans sa barbe. Je ne crois pas l’avoir vu aussi bougon que ces derniers temps.

  • Toi, il faut que tu tires un coup. Tu deviens aussi râleur que moi, ça fait presque peur.
  • Oooooh, tu serais partant ? On a le bar juste pour nous deux le temps que tout le monde arrive. C’est l’occasion parfaite !

Je lève les yeux au ciel avec un sourire.

  • Allez ! insiste-t-il. Je sais que t’en as plein le cul de mon rentre-dedans. Ça ne ferait qu’officialiser les choses.

Je n’ai pas le temps de le rembarrer que des pas résonnent sur le carrelage : Alexis entre, son éternel sourire tranquille aux lèvres, talonné par deux autres gars de l’équipe de cuisine. Ils nous saluent, claquent la porte derrière eux.

Jona les suit, l’air concentré, discutant du menu du jour avec le cuistot. Il prend le relais naturellement, anticipant ce que Matteo ferait. Je le laisse faire, mes yeux toujours sur la terrasse.

Peu après, Anna et Sofia apparaissent ensemble, sacs sur l’épaule, riant d’un rien. Je n’y comprends rien de ce qu’elles se racontent, mais l’ambiance est légère, la complicité palpable – un geste pour aider l’autre, un regard complice, un rire partagé. Elles déposent leurs affaires en arrière salle et reparaissent prêtes à démarrer le service.

  • Any news from Daphnee ?
  • No, why ?
  • She's late. She's never late. Not without a warning.
  • She’s probably busy with the… paperwork, I guess.

Je hoche la tête, mais l’inquiétude reste. Ça ne ressemble pas à Daphnée d’être en retard, même avec toutes ses galères administratives. Et Matteo… ce bar c’est son bébé, c’est encore plus bizarre.

Jona revient de la cuisine une quinzaine de minutes plus tard. Son sourire s’efface quand il me voit :

  • Pas de signe du big boss ?
  • Non… et de Daphnée non plus, je réponds, le cœur qui se serre.

On échange un regard. Pas besoin de mots : quelque chose cloche. Jona laisse échapper un soupir, se masse la nuque, se frotte les yeux. Comme pour chasser l’inquiétude.

  • Je vais essayer de le rappeler. Peut-être qu’ils sont coincés chez Matteo.

Il compose le numéro de son ami, moi celui de Daphnée. Les sonneries s’étirent, puis retombent dans le silence. Pas de réponse.

  • Je le sens pas…, je marmonne.
  • Moi non plus, souffle-t-il.

Et puis je me décide à aborder l’hypothèse plus sombre :

  • Tu te rappelles du type qui traînait autour du bar ? Et tout ce qui est arrivé avant ? Les toilettes bouchées, l’incendie, l’agression... ?

Il devient tout blanc. Il fait le même lien que moi : c’est peut-être plus qu’un simple retard.

  • On fait quoi ? On appelle la police ? je demande.

Il secoue la tête, les sourcils froncés.

  • Non. C’est trop tôt et trop mince pour qu’ils s’en chargent.
  • Sinon, va chez lui. Tu seras fixé.
  • Et je laisse le bar ?
  • Son appart est à quoi ? 10 minutes en voiture. Je peux gérer.

Je ne minimise pas. Ce n’est pas mon rôle, mais il peut me faire confiance. Il réfléchit une poignée de secondes, pas pour me tester, mais pour se rassurer. Pour essayer de rationaliser.

  • Et s’il n’y a personne ? demande-t-il, malgré tout.

On se regarde. Longuement. La question reste suspendue. La salle s’anime autour de nous, mais moi, je n’entends plus les rires de Sofia, ni les instructions d’Anna. Tout se mêle et disparaît, englouti par l’absence de Matteo et Daphnée.

Je serre les poings, la gorge serrée.

  • On n’en est pas là.

Il prend une grande inspiration et souffle tout d’un coup.

  • OK. Je te laisse le bar. Cazzo, s’ils sont juste en train de dormir ou de baiser, je les tue, ajoute-t-il avec un petit rire nerveux.

La plaisanterie tombe à plat. Il attrape les clés de la voiture de service et disparaît vers le parking.

Les minutes s’égrènent, et avec elles, mon cœur bat plus vite. La tension grimpe, régulière, comme un tic-tac sourd dans la poitrine. Chaque bruit dans la rue, chaque silhouette qui passe derrière les vitres me fait sursauter. Le bar est tranquille. Les clients inconscients de tout.

Faites qu’ils soient effectivement au lit…

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