Chapitre 33 - Partie 4
Je continue de faire tourner la boutique. Café, verres, caisse. Je garde mon téléphone près de moi, posé à plat, écran vers le haut. Chaque vibration fantôme me fait lever les yeux. Rien.
Quand mon téléphone vibre enfin, je sursaute et décroche.
- Les volets sont ouverts. J’ai frappé, j’ai sonné jusqu’à me faire virer par le voisin. Y a personne.
Un silence. J’entends sa respiration. Elle est trop calme. Comme un mec qui sait déjà ce que je vais dire mais qui espère se tromper.
Je ferme les yeux une seconde. Les images se bousculent. Les “accidents”. Le type qui traînait. Trop de coïncidences.
- Ok, bon… La dernière fois qu’on les as vus, c’était quand ?
- Daphnée hier, pendant le service du soir. Matteo après, quand il est venu la chercher pour aller à la discothèque.
- J’y vais.
Ça prendra trop longtemps. Je n’ose pas lui dire, mais si ce que je redoute est en train de se passer, chaque minute compte.
- J’y serai plus vite. On se retrouve là-bas.
Je raccroche déjà, contournant le bar.
- Anna. I need you to take over.
- What’s going on ?
- No time. Just do it. Please.
Je fonce entre les tables, traverse la place, manque de bousculer des gens sur mon passage. Mes pensées tournent trop vite. Mes émotions flambent.
Et si j’arrive trop tard ? J’aurais dû aller avec eux. Je savais qu’il y avait un truc pas net. Et j’ai laissé couler…
Je cours à en perdre haleine, sentant à peine les dalles sous mes pieds. Mon estomac se tord. La démangeaison fantôme remonte le long de ma gorge, s’accroche à mes tempes, pulse sous ma peau. Mes mains tremblent. Mon corps réclame l’anesthésiant.
Je serre les poings jusqu’à en avoir mal.
Pas maintenant. Respire. Garde la tête froide. Daphnée n’est pas du genre à paniquer. S’ils sont à deux, les chances sont plus élevées…
Je déboule dans la rue, essoufflé, trempé d’une sueur froide. La discothèque est fermée. Rideau métallique baissé, façade aveugle. Onze heures du matin. Tout est mort.
Je longe le bâtiment pour passer à l’arrière. La porte de derrière est entrouverte. Et juste à côté, la voiture de Matteo. Portes ouvertes. Le coffre à moitié chargé. Des traces d’eau, des flaques poisseuses, des aliments qui ont fondu comme de la crème glacée sur le béton. Mon cœur s’emballe. Cette fois, il n’y a plus de question à se poser. Ils sont à l’intérieur.
Je pénètre dans l’obscurité humide du local. Ça sent la bière, le renfermé, le froid.
- Daphnée ? Matteo ?
Ma voix résonne, trop forte. Personne. Je ne sais pas si ça me rassure ou si ça m’inquiète davantage. J’avance, scannant chaque recoin à la recherche d’un signe qu’ils vont bien. Jusqu’à ce que mon regard tombe sur le sac de Daphnée, posé sur un carton. Juste à côté de la chambre froide. Close.
Putain… Dites-moi que j’ai tort. Dites-moi que c’est une chambre froide positive…
Je ne réfléchis plus. Je tire sur la porte. Elle résiste une fraction de seconde, comme si elle hésitait à me laisser entrer, puis cède dans un souffle glacé. Je la bloque aussitôt avec un carton renversé pour l’empêcher de se refermer.
La lumière blafarde s’allume. Daphnée et Matteo sont là, l’un contre l’autre. Matteo est adossé à une étagère, enroulé autour d’elle comme une couverture humaine. Aucun des deux ne bouge.
- Oh merde…
Je les secoue. Pas de réaction de Matteo. En revanche, Daphnée relève la tête, groggy, les yeux flous.
- Reste avec moi. C’est fini.
Je la prends dans mes bras, la serre contre moi, la réchauffe du mieux que je peux tout en la tirant hors de ce glacier. Son corps est léger, mais rigide, gelé.
Ça va aller… Ça va aller…
A peine posée, je retourne chercher Matteo. Son corps est raide, ses lèvres bleuies. Je tente de le réveiller, lui aussi, d’entendre sa respiration. Rien.
- Come on, man. Wake up… Let’s get you out of here.
Je n’ai pas le temps d’hésiter. Il faut le sortir de là. Mais c’est autre chose que Daphnée. Il est plus grand, plus lourd. Je dois m’y prendre à deux fois. Je l’attrape sous les bras, le soutiens sous les genoux, et je le hisse sur mon dos, comme un pompier. Une fois dehors, je m’agenouille à ses côtés, je commence à le frictionner, à souffler sur lui. Je pose deux doigts contre son cou, cherchant un pouls, un signe, n’importe lequel.
Là !
Une pulsation. Faible. Trop lente. Sa respiration est à peine perceptible.
- Merde…
J’essaie de faire abstraction de Daphnée qui gémit près de nous. Et je commence à le frictionner, fort, trop fort peut-être. Je souffle sur ses mains, sur son visage, j’appuie contre son torse une, deux fois, sans réfléchir, juste pour le forcer à rester avec nous. Pour qu’il ne lâche pas maintenant.
- T’avise pas de me claquer entre les doigts.
C’est à ce moment que j’entends des pas rapides derrière moi. La voix de Jona me parvient, comme à travers une vitre épaisse :
- Madonna santa…
- Appelle une ambulance. Amène du chaud pour Daphnée.
Je relève la tête. Il reste figé à l’entrée, blême, le regard rivé sur Matteo.
- Jona ! Maintenant !
Il sursaute, sort enfin son téléphone et compose le numéro, les mains tremblantes. Après quelques mots échangés, il s’agenouille près de Daphnée, pose quelques questions, relaye les réponses, raccroche.
- Ils arrivent dans 10 minutes.
Puis il enlève sa veste, la pose sur ses épaules, la frictionne doucement. Il ne prononce pas un mot de plus.
Les sirènes se rapprochent. Puis les secours sont là. Tout s’accélère. Ils enveloppent Daphnée dans une couverture thermique, lui parlent, vérifient ses constantes. Matteo est aussi pris en charge, sanglé sur un brancard. Ils parlent vite, entre eux. Puis un des urgentistes se tourne vers Jona et moi.
Mon collègue est toujours en état de choc. Alors l’infirmier m’explique dans un anglais basique. Hypothermie sévère. Inconscience prolongée. Hôpital, maintenant.
On reste planté là – lui presque paralysé, moi, les mains poisseuses de froid et d’adrénaline –, à les regarder emmener nos amis. Quand les portes de l’ambulance claquent, le silence retombe d’un coup.
Et c’est là que Jona craque.
Il recule de deux pas, comme si ses jambes ne le portaient plus, s’adosse au mur et glisse lentement jusqu’au sol. Son souffle se casse. Il porte une main à sa bouche, comme pour étouffer le bruit, mais ça ne marche pas. Les larmes coulent quand même.
- No… Non posso… Non ancora…
Les mots sont suffisamment transparents pour que je capte “encore”. Je m’approche, sans trop savoir quoi faire.
- Jona… Ça va aller. Ils ont dit que ça irait.
Il ne réagit pas. Son regard est vide, fixé quelque part derrière moi. Je souffle, court, gêné — par lui, par moi, par ce silence qui n’aide personne.
- Matteo va se réveiller. Il va te chercher. Donne-moi tes clés. On les suit.
Il ne bouge toujours pas. Alors je le redresse, fouille dans sa poche et récupère le trousseau. Je l’installe côté passager, prends le volant et on démarre, direction l’hôpital.
Quand on arrive à l’accueil, j’explique notre situation à coups de traducteur et on nous invite à patienter dans une zone à l’écart.
Jona n’a pas prononcé un mot depuis plus d’une demi heure. Il ne pleure plus. Ses yeux sont figés sur le lino, sur ses chaussures, sur rien. Ses lèvres tremblent par intermittence – quand il ne mord pas l’intérieur de sa joue.
Ça me fait bizarre de voir cette facette… sombre de lui. Le décalage avec son personnage habituel est si frappant que j’ai du mal à croire que c’est bien lui.
- Quand j’avais seize ans… J’ai vu ma soeur mourir, souffle-t-il. Comme là, j’ai rien pu faire. J’ai essayé mais…
Sa voix se brise, cachée derrière ses mains. Je presse mes doigts sur son épaule, écoutant ses mots étouffés.
- C’était pas juste. Ça m’a… fait voir la vie sous un autre angle. Il faut profiter, parce qu’on sait jamais… quand ça peut s’arrêter. La vie est trop courte. Trop cruelle. Pour qu’en plus on se prenne au sérieux tout le temps. Matteo était déjà là. Il avait promis d’être toujours là. Et avec Daphnée… Il n’était plus là. Je lui en voulais, tu sais ? Je leur en voulais. A elle de me voler mon meilleur ami. A lui de ne pas tenir sa promesse. J’aurais dû insister pour les accompagner hier soir. Si j’avais été là… J’aurais pu… Ils seraient pas…
Il prend une profonde inspiration et lâche un murmure, presque pour lui-même :
- J’en ai voulu à ma soeur de nous avoir quitté comme ça. Mais Matteo… S’il y reste, je ne me le pardonnerai jamais.
Je serre un peu plus fort son épaule sans m’en rendre compte. On reste assis dans la salle d’attente. Le silence est seulement brisé par le bruit des pas dans le couloir et les bips lointains des moniteurs. Jona continue de fixer le sol, les mains serrées sur ses genoux. Moi, je triture mes clés, incapable de rester immobile.
Après ce qui me semble une éternité, un médecin vient nous voir. Je réveille Jona d’une tape sur l’épaule et il se redresse. Ils échangent quelques mots. Jona souffle, un mélange de soulagement et de culpabilité sur le visage.
- Daphnée est stable. Juste un peu choquée, hypothermie légère. Elle doit rester sous observation quelques heures. Pour Matteo… Il est en soins intensifs pour le moment.
- On peut les voir ?
- Pas Matteo. Mais on peut aller voir Daphnée, pas longtemps.
On traverse le couloir, suivant les pas du docteur jusqu’à un box. Daphnée est assise sur le lit, une couverture autour des épaules. Elle nous regarde avec un mélange de fatigue et de peur.
Quand elle tend les bras vers moi, ça lui ressemble si peu que je manque de fondre en larmes, moi aussi. Je la prends dans mes bras, je frotte son dos :
- Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Elle me serre, inspire profondément, tremble un peu.
- Il… il y avait quelqu’un. Il nous a enfermés dans la chambre froide. Matteo… il a essayé de se défendre… mais il… je…
Sa voix se brise, et elle cache son visage contre moi.
- Respire. C’est fini. T’es en sécurité maintenant. Il va s’en sortir.
Jona reste immobile, silencieux à l’autre bout de la pièce. Au bout de quelques secondes, Daphnée raconte : elle était dans la chambre froide pour récupérer un carton quand la porte s’est refermée derrière elle. D’abord, elle a râlé contre Matteo, qui n’avait pas bloqué la porte, mais elle n’a pas paniqué. Elle a attendu… quelques secondes d’abord, puis des minutes. Et quand enfin la porte s’est rouverte, un gars a balancé Matteo à l’intérieur, la renversant au passage. Le type n’a rien dit et a juste refermé la porte. Matteo a repris ses esprits, mais c’était trop tard. Bloqués. Sans réseau, sans couverture. Il a pris les choses en main. Il a coupé les cartons pour créer un petit sol, puis lui a dit de venir dans ses bras. Il la réchaufferait. Que Jona se rendrait compte de leur absence. Qu’il viendrait les chercher.
Chaque mot me serre le cœur et refait monter l’adrénaline. Le médecin revient, nous invite à la laisser se reposer. Elle a besoin de force pour la suite – l’appel à la police, les déclarations officielles… Je la lâche et lui offre un sourire maladroit qu’elle me rend.
Jona se rapproche enfin à son tour, silencieux, mais ses yeux trahissent la honte et la colère qu’il s’inflige à lui-même :
- Je vais m’occuper de toi le temps que Matteo se remette. Je veux qu’il te retrouve saine et sauve à son réveil.
A ma grande surprise, elle acquiesce. Il pose une main sur l’épaule de Daphnée, un geste tendre, protecteur, presque hésitant.
- Si t’as besoin de quoi que ce soit… appelle-moi. Même pour rien. Je reviens te chercher dès que tu peux sortir.
Elle relève les yeux vers lui. Une seconde. Puis elle hoche la tête.
On laisse Daphnée là. Assise sur le lit, la couverture serrée autour des épaules. Elle nous regarde partir sans rien ajouter. Le médecin nous assure qu’elle et Matteo sont entre de bonnes mains, alors on se force à reprendre la route et le cours de notre journée.
Au bar, l’équipe est encore là. Anna nous repère tout de suite. Elle a vraiment géré en notre absence. On lui explique dans les grandes lignes. Accident. Hôpital. Chambre froide. Ça circule vite, ça se tait aussitôt. Chacun reprend sa place, un peu plus lentement, un peu plus grave.
L’adrénaline est retombée, remplacée par une fatigue sourde qui pèse sur mes épaules. Mon corps réclame quelque chose de chaud, de liquide, de fort. Je le sens jusqu’au creux de mes mains. A côté de moi, Jona n’est toujours pas redevenu lui-même.
Alors je ne sais pas pourquoi, mais j’attrape le TPE et paie les consommations que je n’ai pas encore préparées. Et puis je sers deux verres de Gin. Il me regarde, un sourcil levé, mais il ne dit rien. Je pose le premier devant lui, le second devant moi.
- Je te l’offre. Je sais pas toi, mais là moi j’en ai besoin.
Il hoche la tête, prend le verre, le tient entre ses mains un instant, comme pour sentir le poids de l’instant. Puis il trinque doucement contre le mien.
On boit lentement, silencieusement. L’alcool pique, brûle, réchauffe. Ça ne suffira pas pour calmer tout ce qu’il y a en moi ou en lui. Mais ça fait office de pont entre l’horreur qu’on vient de vivre et la normalité qu’on doit retrouver.
Nos verres vidés, Jona me sourit, sans que ça ne contamine ses yeux.
- Bon allez, lance-t-il en tapant dans ses mains. On a un bar à tenir jusqu’au retour du big boss.
On reprend nos postes, sans plus de cérémonie. Je fais des cafés, envoie les premières bières de la journée. Les tasses et les chopes s’alignent. La machine souffle. Le bruit me vrille les nerfs, mais mes mains savent quoi faire. Jona encaisse, répond aux clients, esquisse même un sourire charmeur quand il le faut. Un masque presque aussi bien ajusté que le mien.

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