Chapitre 33 - Partie 5

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Les jours suivants s’organisent autour de l’attente. Daphnée est officiellement en arrêt. Elle a signé sans protester, d’après elle. Mais elle vient quand même tous les jours au bar. Je la revois débarquer, se faire engueuler par Jona et répliquer : “Il est hors de question que je passe mes journées planquée là-haut, je viens au moins au bar”.

Installée près du comptoir – après négociation musclée avec Jona –, un carnet, son téléphone, parfois l’ordinateur de Matteo, elle observe, note, organise. Les commandes, les plannings, les factures en attente. Parfois elle valide une décision avec Jona.

Ils vivent toujours ensemble. Daphnée insiste sur le fait que c’est provisoire. Jona hausse les épaules quand le sujet revient. Ils continuent leurs joutes verbales — parfois taquines, parfois tendues — mais elles débouchent toujours sur un retour au calme. J’ai l’impression qu’ils ont arrêté la bataille pour l’attention de Matteo qu’ils n’avaient pas conscience de disputer.

Matteo, qui lui, reste à l’hôpital. L’hypothermie sévère l’a affaibli plus longtemps que prévu. Les médecins sont prudents, et je n’ai qu’une idée floue de son état à travers les mots de Daphnée : il va bien, il reprend conscience, mais il faudra encore quelques jours pour qu’il sorte vraiment de cette épreuve. Elle m’informe des démarches pour le dépôt de plainte. Elle raconte que c’est lui qui devra vraiment identifier l’agresseur, qu’elle ne l’a vu qu’en coup de vent, qu’elle n’est qu’un témoin partiel.

Je la regarde, silencieux, en train d’exécuter ses petites missions administratives et de superviser ce qui se passe au bar. Même en arrêt, elle refuse de se laisser enfermer dans un rôle passif : elle est là, active, décidée. Et chaque fois que je la croise, elle a un mot pour nous, pour nous rassurer, pour tenir le rythme. Elle rit un peu avec Anna, elle rappelle les fournisseurs, elle gère. Elle est toujours égale à elle-même, malgré ce qu’elle a traversé.

Nos portables vibrent au même moment. Elle disparaît dans le bureau de Matteo, téléphone collé à l’oreille, le regard concentré. Je sors le mien de ma poche, sans grande conviction.

Papa : Salut mon grand. Tu sais quand tu rentres ?

Je serre légèrement le téléphone. Une question innocente, mais suffisante pour faire battre un compte à rebours dans ma poitrine. Mon CDD arrive à son terme d’ici deux semaines. Je vais rentrer. Retourner chez mes parents. Même si rien ne presse, j’imagine déjà la maison. Les pièces, les odeurs, les meubles. Et aussi ceux que je risque de croiser…

Il va être plus que temps de me remettre à fouiller les annonces, regarder les jobs temporaires. Tout pour réduire le temps coincé là-bas, pour rester mobile. Éviter les rencontres, éviter de devoir répondre à quelque chose que je ne peux pas gérer.

Moi : Pas de date précise pour le moment. Je vous tiens au courant.

Je remets le téléphone dans ma poche et continue mon service, les gestes toujours mécaniques. Essuyer le plan de travail. Servir un cocktail. Préparer un café. Laver les tasses.

Du coin de l'œil, j’observe aussi Jona. Depuis l’épisode à l'hôpital, je n’arrive pas à le voir de la même manière. Je me demande si chaque sourire n’est pas un signe qu’il est au bord de la rupture, si je devrais lui proposer de l’aider. Ou si je dois le laisser gérer ses démons comme il l’entend. Après tout, je suis mal placé pour lui faire la leçon…

Je pose une tasse propre sur le comptoir. Jona la prend sans un mot, la fait tourner entre ses mains, le regard pensif. Puis il lève les yeux vers moi et, comme pour rompre le silence :

  • T’as survécu à la saison, félicitations.
  • Avec toi, c’était pas gagné ! je ricane.

Il esquisse un sourire en coin, me jaugeant.

  • Non, mais sérieux… T’as pas piqué dans la caisse, t’as pas jeté de client à la mer… C’est mieux que la moyenne.
  • Merci, j’imagine.

Il verse un peu de café dans sa tasse, le geste simple, presque automatique, comme s’il cherchait à remplir l’espace entre nous.

  • T’es un bon gars, Cédric. Ça se fait rare.

Je hoche la tête, conscient que ce n’est pas juste une phrase en l’air. Le bruit de la machine à café, le cliquetis des tasses, le souffle du bar… tout ça semble ralentir autour de nous. Je sens le poids de la journée, mais ce moment est étrangement léger. Il marque une pause, puis, presque en passant :

  • Tu sais… J’en ai parlé avec Matteo avant l’accident. Et on est d’accord. Si t’as envie de remettre ça l’an prochain, y a une place pour toi ici.
  • Sérieux ?
  • Évidemment ! On commence à avoir une petite team de rêve, là. Faudrait être con pour tout recommencer à zéro chaque année.

Je détourne le regard, touché malgré moi. Lui reste là, tranquille, les mains à plat sur le comptoir.

  • En plus, je t’aime bien, ajoute-t-il, avec ce petit sourire qu’il a toujours quand il joue à me provoquer.

Je le regarde, mi-sérieux, mi-amusé.

  • Tu dis ça juste pour me mettre dans ton lit.

Il fait mine d’être pris en faute, secoue la tête, la main sur le cœur.

  • Merde, démasqué.

Il marque une pause, plus sérieux mais sans lourdeur :

  • Mais je sais que j’ai aucune chance.
  • Si tu changes de sexe à la rigueur… Non… Même comme ça, je crois que ça le ferait pas.
  • Dommage, soupire-t-il, théâtral. On aurait été beaux, tous les deux.

On reste là un instant, dans un silence complice. J’embrasse le bar du regard – l’arche en pierre qui nous protège des rayons du soleil, la salle où évoluent Anna et Sofia, les portes de la cuisine qui cachent Alexis et sa mini brigade.

  • Merci. Faut que je vois comment ça se goupille… Mais, je ne suis pas contre revenir.

Le sourire qu’il m’offre relève à la fois de la stupeur, de l’enthousiasme et de cette pointe de crainte que je repère désormais. La peur de s’être attaché à quelqu’un pour le perdre. Et c’est plus fort que moi, j’ai besoin de me sentir utile. Alors je tends une porte, sans pression, juste une possibilité :

  • Je te proposerai jamais aucun plan romantique ou sexuel, mais ça te dit… Tu pourrais venir me rendre visite aussi. Te changer les idées si Matteo et Daphnée te gonflent trop.

Il lève un sourcil, surpris, comme pour vérifier si je plaisante. Je lis dans ses yeux la vanne qu’il retient. Et finalement, c’est autre chose qui sort :

  • Ce serait cool. Je ne suis jamais allé en France.
  • Tu te fous de moi ? T’es bilingue !
  • J’ai travaillé. Ça a payé.

La porte du bureau s’ouvre à la volée :

  • Αύριο φεύγει από το νοσοκομείο ! Il sort demain ! s’écrie Daphnée.

Anna lâche un petit cri de joie, Sofia tape dans ses mains. Je la regarde disparaître en cuisine, scandant sa joie, sans pouvoir m’empêcher d’être amusé. J’aperçois Jona du coin de l’œil. Ses yeux s’écarquillent, ils brillent un peu. Puis il ferme les paupières, laisse échapper un très long soupir, marmonne un truc en italien et esquisse un sourire.

  • Il se sera fait désirer.

Quand il rouvre les yeux, ses épaules retombent et je réalise qu’il n’était pas le seul à être crispé. Pour la première fois depuis des jours, le bar semble respirer à nouveau, reprendre son rythme naturel.

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