Chapitre 34 - Partie 1
Le bar, d’habitude si calme à cette heure, vibre de musique et de rires. Fermé au public, ouvert juste pour notre petite fête, célébrant à la fois la fin de la saison et le retour de Matteo. L’enquête sur l’agression avance doucement en arrière-plan : Thierry est en garde à vue, le dossier se monte petit à petit. Le type louche semble avoir été missionné pour “régler le problème”. Mais trop confiant, il n’a pas remarqué les caméras de sécurité. Les autorités considèrent qu’il s’agit d’une formalité pour les mettre rapidement hors d’état de nuire.
Tout le monde se réjouit d’être débarrassé de ce parasite. Pourtant, personne n’en parle ce soir. L’important est de souffler, de profiter de cette soirée ensemble avant de se séparer.
L’équipe au complet rit, boit, échange des numéros et des adresses. Pour moi, c’est surtout l’ultime occasion de boire en toute lumière. De clore ce chapitre de ma vie avant de retrouver le cadre familial où mon addiction doit rester plus cachée que nulle part ailleurs.
Une vibration dans ma poche attire mon attention. Rappel : Anniversaire Nate.
Merde…
Je ne peux pas me contenter d’un simple texto, comme je l’ai fait pour mon père quelques jours plus tôt. Même si je sais que l’appel sera un peu bizarre, je sais aussi que ce sera pire de ne pas l’appeler, de ne pas garder ce rituel que j’ai toujours eu avec lui, alors que je le verrai chez mes parents d’ici quelques jours.
Je m’éclipse un instant, laissant la musique et les rires derrière moi, et gagne le petit parking des employés à l’arrière du bar. Je m’appuie contre la carrosserie d’une voiture, le téléphone en main, et je respire.
Je passe mentalement en revue chaque intonation possible, chaque façon d’ouvrir la conversation. Pas trop joyeuse, pas trop distante. Juste… normale. Mais est-ce que je serai encore capable d’être “normal” avec lui ? Est-ce que ce “normal” suffit ? J’ai jamais cherché à discuter avec Nate de ce qui s’est passé entre sa fiancée et moi. Je ne sais même pas ce qu’elle lui a raconté, ni comment il va réagir. Est-ce qu’il va décrocher ? M’insulter ? Ou, lui aussi, prétendre que rien n’a changé ?
Je prends une grande inspiration, tente d’oublier pourquoi je suis nerveux et je compose le numéro.
- Allô ?
- Joyeux anniversaire, mec !
- Merci, soupire-t-il.
Sa voix est neutre, presque distante. Je ne sais pas comment l’interpréter. Est-ce de l’agacement ? De la résignation ? Je marche sur des œufs, incapable de lire derrière le ton. Alors je fais ce que j’ai toujours fait : détourner l’attention, alléger l’air.
- Oula, c’est d’être vieux qui te fatigue comme ça ? Haha.
- Non, non, c’est juste que la situation… Enfin bon… C'est… compliqué.
- Grave ?
- Ouais plutôt. Thomas, papa et maman essaient de m’aider comme ils peuvent mais… Tout ce qui concerne le mariage, c’est à moi de gérer la situation…
Le mariage.
Je serre les dents. Quoi qu’elle lui ait dit, j’ai pas du tout envie de parler de leur union à venir. Nate continue de jacasser, de meubler tout seul. Je l’entends, mais ça ne s’imprime plus vraiment. Des mots passent. Traiteur. Décoration. Mairie. Et puis ça me saoule alors j’essaie de changer le sujet.
- Wow… Je vais peut-être pas rentrer si ça veut dire que je dois m’occuper de trucs moi aussi, haha.
- C’est fini. On a presque tout réglé. T’as pas besoin d’intervenir.
- Ouf ! Mais comment ça se fait que vous utilisez tout le monde comme ça ?
Le silence s’installe.
- Maud est à l'hôpital, lâche-t-il soudain. Depuis un moment.
- QUOI ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Ça tourne à fond dans ma tête. Depuis combien de temps ? Pourquoi on ne m’a rien dit ? Est-ce qu’elle va bien ? Elle est blessée ?
- C’est… pas vraiment à moi de t’en parler. Mais…
Il soupire.
- Tu te rappelles que je t’ai dit qu’elle faisait des cauchemars ?
Je fais plus que m’en rappeler ! Ses cris hantent encore les murs de mon appart.
- J'ai enfin le fin mot de l'histoire, souffle-t-il. Elle a un frère. Il a abusé d'elle pendant des années.
- Attends quoi ?
C’est quoi ce bordel ? C’est pour ça qu’elle ne lui parle plus ?
- Ouais. Et le pire, c'est que ses parents savent. Enfin, ils sont au courant mais ils refusent de la croire depuis le début. Et, en gros, ils lui ont fait du chantage "réconcilie-toi avec ton frère, demande-lui pardon ou on ne vient pas au mariage".
- PARDON ?
Sa mère avait écrit “Ce qui me ferait plaisir c’est que tu te réconcilies avec ton frère”. C’est de ça qu’elle parlait ? Quel genre de parent peut oser traiter son enfant comme ça ?
- Attends, c'est pas fini…, marmonne Nate. J'ai essayé de... d'arranger les choses. De les empêcher de lui faire plus de mal en leur disant qu'ils n'étaient plus invités. Et après, c'est totalement parti en vrille. Dans les jours qui ont suivi, elle a reçu une tonne de mails coup sur coup. Ses parents ont appelé toute sa famille, tous les invités pour raconter leur version des faits. Ils ont tous dit qu'ils ne viendraient pas au mariage. Ils l’ont tous lâchée. Ils lui ont dit qu'elle n'était qu'une menteuse, qu’elle ne valait rien, qu’elle ne représente rien, qu’ils n’ont jamais rien ressenti pour elle à partir du jour où elle a tenté de briser leur famille. Des horreurs comme j'aurais jamais cru entendre. C’était horrible. Je te raconte même pas l’état dans lequel je l’ai trouvée… J’ai cru que…
Il prend une inspiration si profonde que je l’entends à travers le téléphone.
- Je sais même pas pourquoi je raconte tout ça… Surtout à toi. Je suis sûr qu’elle m’en voudra à mort si elle apprend que je t’ai dit tout ça, mais… j’en peux plus. Fallait que j’en parle. J’arrive pas à croire que j’ai rien vu… Enfin bref… C’est pas vraiment le plus cool de mes anniversaires.
Le rire qu’il lâche est si faux qu’il me donne la nausée.
Je n'en reviens pas. C'est quoi ce délire ? Je n'arrive même pas à comprendre. C'est lunaire pour moi. Mes frères et moi n'avons jamais douté de l'amour de nos parents. Je suis renfermé de nature, aucun membre de ma famille n'y est pour rien. Au contraire, depuis toujours ils essayent d'être proches de moi, comme ils peuvent. Même quand je les repousse.
Et là, j’apprends qu’elle a vécu l’exact opposé. Je pense à son sourire et sa bienveillance. Elle est toujours de bonne humeur. Elle pétille. Elle danse pieds nus. Elle chante sous la douche. Elle embaume le sucre et la douceur. Je n'aurais jamais pensé qu'elle était aussi… brisée.
Tout me revient dans la gueule.
Ses cauchemars.
“LÂCHE-MOI!”
Le fait qu’elle ne peut pas dormir seule et son geste défensif quand Jona l’a réveillée au bar.
“Je sais pas si je pourrais me rendormir toute seule... J’ai besoin d’avoir quelqu’un avec moi.”
Son aversion pour la menthe.
“On adore les plantes, mais pas celle-là”, “Ça me donne envie de vomir.”, “Mon frère en faisait pousser dans sa chambre.”
L’explication de son tatouage.
“Deux plumes d’aigle… Elles symbolisent le respect, le courage, la sagesse. Les trucs dont je me suis relevée.”
Pire que tout, je repense à nos ébats. A ce “conditionnement” de son silence.
Et je l’ai renvoyée… En lui faisant croire que, moi aussi, j’avais joué avec elle.
Là, j’ai la gerbe.
Tout était sous mes yeux. Moi non plus, je n’ai rien vu. Alors que j’en savais plus que Nate.
Ça sort tout seul :
- Je suis désolé.
- T'inquiètes. T’y es pour rien. Attends… Merde, elle m’appelle. Je te laisse. Merci d’avoir appelé. A plus.
- Ouais...
Je raccroche.
Merde. Putain je suis le roi des cons.
Je m’efforce de me remettre dans le rythme de la soirée avec mes collègues. Mais c’est impossible, j’ai la tête ailleurs. Pendant les heures qui suivent, j’enchaine les bières et les shots. Je sais que je ne devrais pas. Mais ça me vide la tête.
J’avale une gorgée d’alcool dès que j’y pense. Boire pour oublier. Le sport ? Quel sport ? On s’en fout du sport. Je ne vais sûrement pas aller me peler le cul à courir dehors à cette heure là. J’attrape un shooter.
De toute façon, dès qu’elle sortira de l'hôpital, ils reprendront tout comme avant. Ce n’est qu’une question de temps avant que je ne me retrouve à me bourrer la gueule exactement comme ce soir. A leur putain de mariage… Autant s'entraîner, pas vrai ?
Jona me glisse un shot dans la main.
- Cul sec ! glousse-t-il.
Où est passé celui que j’avais ? Quand est-ce que je l’ai vidé ? Est-ce que je l’ai vraiment déjà bu ? Oh et puis merde, on s’en fout !
J’avale. La brûlure familière dans ma gorge me rassure. Je vois Daphnée et ses regards à l'autre bout de la table. Je me détourne. Je ne suis pas d'humeur.
- Another round ? lance une voix.
On va soigner le mal par le mal.
- Yeah ! Give me the same ! j’approuve.
Le plateau de shots arrive. Les suivants ne tardent pas. Entrecoupés de passage à la bière. La musique du bar m’explose le crâne. Et je m’en fous. Mes « potes » de travail boivent comme des trous. Moi, je bois pour oublier. Boire et oublier. C’est tout ce que je peux faire. Vient la douleur dans mon ventre. Je ne sais pas si c’est l’alcool ou autre chose… Non, non, c’est l’alcool. Ouais, c’est forcément l’alcool.

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