Chapitre 34 - Partie 2

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J’ouvre les yeux et tout est normal. Les draps froissés sous mes doigts, la pénombre tranquille de la chambre, ce silence épais qui n’appartient qu’aux fins de nuit.

Je reste immobile quelques secondes, attendant ce moment où mon esprit rattrapera les évènements de la veille – la culpabilité, la douleur – mais rien ne vient.

À la place, je la sens, elle. Son corps contre le mien, sa chaleur diffuse, familière, et sa respiration régulière, paisible, soulève doucement sa poitrine dans mon dos comme une vague lente et rassurante. Elle est là, simplement là, une évidence presque insolente, comme si les dernières semaines n’avaient été qu’un mauvais rêve.

Je me tourne vers elle sans bruit, mes gestes lents, précautionneux, comme si le moindre mouvement pouvait rompre le sort. Mes doigts glissent sur sa peau nue et retrouvent ses courbes avec une facilité troublante, instinctive, qui me serre la poitrine. Elle remue à peine, s’étire à moitié sans ouvrir les yeux, et un soupir lui échappe. Un de ceux qui me donnent envie de rester là, suspendu, pour toujours.

Je respire son odeur, ce mélange familier de sucre et de fleur qui me rassure, et je l’embrasse. D’abord à peine, juste pour vérifier qu’elle est bien là, qu’elle ne va pas se dissoudre au premier contact.

À l’instant où nos lèvres se frôlent, les siennes s’entrouvrent, me cherchent avec une lenteur flottante, imprécise. Et ça me plaît plus que ça ne devrait de savoir que même encore engourdie de sommeil, à moitié absente, elle me cherche. Son corps sait où aller, comme si elle me reconnaissait sans avoir besoin de conscience. Je m’approche davantage, laisse le baiser durer, et elle soupire contre ma bouche, se presse contre moi, lourde de rêves, ses gestes doux, maladroits mais sincères.

Mais ce n’est pas suffisant. J'en veux plus. Plus d'elle, plus près. Je veux l'ouvrir pour moi comme j'en ai envie, comme j'en ai besoin. Dans un élan instinctif, je la renverse. Nos corps roulent, s’entremêlent dans les draps, chaque mouvement devient un écho du mien, une extension de ce que je ressens.

Elle se cambre sous moi, ses doigts s’accrochent à mes épaules avec une douceur presque désespérée. Sa peau glisse contre la mienne, mes mains retrouvent les siennes, nos doigts s’entrelacent dans une danse instinctive.

Chaque mouvement est à la fois violent et tendre, un hommage silencieux à tout ce qu’elle est. Mes mains la parcourent, chaque parcelle de sa peau est une obsession sacrée, chaque souffle, chaque frisson un trésor que je veux célébrer.

Je m’accroche à elle, à ses courbes, comme si la lâcher signifiait tout perdre à nouveau. Mes tremblements résonnent avec l’urgence qui me consume, mêlant désir, passion et admiration. Plus je sens son désir, plus je veux la posséder entièrement, sans retenue.

Je la surplombe de tout mon corps et dépose une pluie de baisers sur son cou, sa clavicule, ses épaules, sa poitrine… Une courbe de bécots qui zigzague sur sa peau, légère, folle, obstinée.

  • Arrête ! glousse-t-elle, ses doigts jouant sur mon torse, me repoussant et me caressant à la fois.

Je ne peux pas la lâcher, ni cesser de la vénérer. Mes lèvres poursuivent leur course frénétique, comme si je pouvais l’ancrer à moi, comme si le monde menaçait de nous arracher l’un à l’autre.

  • Arrête ! répète-t-elle avec espièglerie, se cachant le visage dans ses bras.

Sa peau chaude contre la mienne devient mon unique réalité, et tout mon monde se réduit à nous. Elle est mon centre, mon point fixe dans le chaos de mes désirs. Elle est tout. Et moi, je suis à elle, complètement, furieusement, sans concession.

  • Arrête…, murmure-t-elle, mais cette fois sa voix n’a plus le même ton— moins un rire, plus un souffle brisé, proche du sanglot.

Quelque chose cloche. Je me redresse et je vois… son corps, immobile, mutilé, comme si le monde entier s’était acharné sur elle.

Des traces qui n’ont rien à voir avec l’ardeur d’une passion partagée : des violacés sous une cuisse, des lignes pâles comme des griffures anciennes sur ses hanches, une peau qui craquelle à certains endroits, comme si quelqu’un l’avait déchirée.

Des bleus profonds courent le long de ses côtes, des morsures creusent sa chair, des cicatrices vivantes.

Des marques rouges vif meurtrissent ses courbes, comme si chaque caresse, chaque baiser laissé par d’autres avait été gravée à l’acide.

Une fine couche de terre se mêle au sang séché sur ses jambes et ses bras, et l’odeur métallique envahit mes narines.

Je m’écarte d’un coup, plaque une main contre ma bouche pour m’empêcher de hurler.

Comment… comment quelqu’un a pu te faire ça ? Où est-ce que j’étais ? Pourquoi j’ai laissé faire ça ?

Ma gorge se noue. La colère me brûle. Je veux chercher le monstre, le frapper, mais je reste paralysé. Tout ce que je peux faire, c’est rester là, à détailler les stigmates de douleur, les couleurs sombres qui zèbrent sa peau si douce.

Je tends une main vers elle, pour la réconforter, du mieux que je peux. Et tout cède.

Son corps s’enfonce brusquement dans les draps, comme aspiré par quelque chose de plus profond, de plus vaste. Le matelas devient mouvant, instable, un sable traître qui l’absorbe peu à peu. Je me redresse d’un bond pour ne pas me faire emporter. Elle non. Elle reste prostrée. En larmes. Cachée derrière ses mains.

Et puis le lit se fend, se déchire, s’ouvre comme une crevasse béante. Le gouffre respire. Il est froid, humide, vivant. Il suinte. Dévore ce qui m’est précieux. Avalant jusqu’à la lumière ambiante.

  • ATTENTION !

Mais elle bascule pour de bon. Je ne suis pas assez rapide pour la rattraper.

Je vais la perdre.

Je scanne frénétiquement la pièce devenue floue et il m’apparaît à nouveau : notre lien. Le fil rouge qui nous connecte. Il est toujours enroulé autour de mon doigt. Je sais qu’elle porte l’autre extrémité, mais je me rappelle que la dernière fois, il n’a pas suffi pour qu’elle revienne.

Je tire dessus prudemment, comme on teste une blessure encore vive. Et cette fois, je ne suis pas un fantôme. Le fil se tend, vibrant entre nous, brûlant presque sous mes doigts. Il résiste. Cette réponse, infime mais réelle, me traverse le bras jusqu’au cœur.

Alors je tire davantage, dans une panique animale. Mes pieds glissent sur le bord de la crevasse, mes muscles se tendent, mais le fil tient. Il vibre, il chante presque, comme s’il reconnaissait mon obstination, comme s’il acceptait enfin de m’obéir. Je m’arc-boute, je m’acharne, je mets tout mon poids dans ce geste dérisoire, persuadé que la volonté suffira.

Je vais la sauver. Je dois la ramener.

Mes mains tremblent, mes bras brûlent, mes épaules hurlent, mais je refuse de lâcher. Mon souffle se cale sur l’effort, mes dents se serrent, mon corps entier devient traction, promesse, supplication muette.

Je vais y arriver.

Le monde autour disparaît. Tout ce qui existe, c’est cette ligne tendue entre nous, cette certitude absurde que tant qu’elle résiste, rien n’est perdu.

Et puis… je découvre avec horreur l’extrémité du fil qui pend, coupée nette. Je lève le bras, tremblant, espérant encore que mon regard pourra effacer cette preuve absurde.

Ma main gauche se referme sur quelque chose. Mon regard descend lentement, comme s’il refusait encore d’admettre ce que mes doigts savent déjà. Dans ma paume, le métal froid des ciseaux.


***

Je me redresse dans mon lit, le hurlement encore accroché à ma gorge, la voix cassée, le cœur affolé. Les draps sont trempés, mes mains tremblent, vides.

Mon souffle encore haché, une douleur sourde vrille mes tympans. Une sale gueule de bois. Je ne sais même pas quand et comment je suis rentré.

Venez pas me faire chier aujourd’hui.

Je reste assis un moment, le dos voûté, les coudes sur les genoux, à regarder le mur d’en face comme s’il allait finir par me parler. J’avale ma salive avec difficulté. Elle a un goût de fer et de bile.

Le jour filtre à peine à travers les volets. Une lumière sale, trop claire pour être la nuit, trop grise pour être le matin. Mon crâne pulse au rythme de mon cœur. Chaque battement est un rappel brutal : je suis réveillé. Et elle n’est pas là.

Je passe une main sur mon visage, puis dans mes cheveux poisseux. Mes doigts tremblent encore. J’essaie de me souvenir comment je suis rentré. Le bar. Les verres. Les rires trop forts. Puis plus rien. Juste un trou noir et ce putain de rêve.

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