Chapitre 34 - Partie 3

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Je récupère mon téléphone sur la table de chevet. L’écran s’allume et m’aveugle un instant. Onze heure quarante cinq — bien plus tard que ce que je pensais. J’ai un message.


Papa : Ok. Je viendrai te récupérer à l’aéroport. A ce soir.

Aucune autre notification. Son nom à elle n’apparaît nulle part. Et pourtant, il est partout. Dans chaque interstice de ma tête. Je fais défiler machinalement mes contacts. Mon pouce ralentit quand je passe près du sien, puis continue. Appeler ne servirait à rien. Pas maintenant. Peut‑être plus jamais.

J’appréhende le retour. Mes valises sont presque bouclées. Plus que jamais, l’appartement respire le néant – les étagères nues, les placards vides.

Je me lève en titubant. Je traverse l’appartement à pas lents. Tout est trop calme. Le silence pèse, épais, presque hostile, seulement troublé par le bourdonnement sourd dans ma tête. Je passe devant le canapé, la table basse encombrée, les volets à moitié clos.

Le sol est glacé sous mes pieds. Chaque mouvement tire sur mes muscles encore tendus, comme si j’avais réellement lutté toute la nuit. Peut‑être que c’est le cas.

Dans la salle de bain, mon reflet me fait l’effet d’un étranger : yeux injectés de sang, mâchoire crispée, mal rasé, traits tirés. Je m’enfile un doli et je m’habille sans vraiment y penser. T‑shirt, pantalon. Mon corps sait faire, même quand le reste est à la dérive.

De retour dans la chambre, j’ouvre les volets. La lumière du jour – délavée, sans chaleur – me frappe comme un coup de poing. Mais c’est rien à côté de ce que je ressens en retirant les draps. Un flash de cette nuit me traverse : la chaleur, la respiration et puis l’horreur, le désespoir… Malgré le tambour dans ma tête, l’envie de Gin se fait sentir.

Jona va débarquer d’ici quelques heures. Pas de temps à perdre.

Je termine les bagages. Mon ordinateur trouve sa place dans mon sac dos, les chargeurs, les câbles, tout ce qui m’a accompagné cet été. La cuisine suit : je descends les poubelles, je passe un coup d’aspirateur, je vérifie que le lave-vaisselle est vide, que la machine à laver n’a plus rien en attente. Vient le tour de la salle de bain où je brique tout au vinaigre avant de passer un coup de produit nettoyant. Mon esprit lutte pour ne pas dériver. Je m’applique, mais chaque geste me rappelle le silence de l’appartement, l’absence qui me colle à la peau.

Je reviens dans le salon : un dernier coup d’œil autour de moi, tout est nickel. Je traine mes affaires jusqu’à l’entrée et je me pose dans le canapé en attendant Jona.

Il arrive en fin d’après midi, pile à l’heure.

  • Allora ? Prêt pour le départ ?

Je hausse les épaules en guise de réponse.

Non. Mais c’est pas comme si j’avais le choix.

Il balaie l’appartement du regard. On fait le tour. Mécanique. Cuisine, salle de bain, chambre. Il coche mentalement, mais commente haut et fort. Moi je suis surtout concentré à rester debout. Et à ne pas lui dire de la mettre en veilleuse.

Dans la chambre, il s’arrête une seconde de plus. Le lit sans draps. Le matelas à nu. Je m’efforce de ne pas laisser mes pensées dériver. De rester neutre.

  • Bene, ça a l’air nickel. T’as bien toutes les clés ?

Et sans prévenir, ça me saisit. “Toutes les clés”. Je pense au double que j’ai fait et dont il ignore l’existence. Une fraction de seconde, j’envisage de le dire. De solder ça aussi. Sauf que je ne veux pas lui donner de grain à moudre. Je ne veux pas de sa pitié. Je ne veux pas rouvrir ça. Encore moins avec lui. Alors je tends mon trousseau. En passant sous silence la clé secrète, toujours au fond de mon portefeuille :

  • Ouais.

L’ensemble tinte en tombant dans sa main. Il les regarde, puis se tourne vers la fenêtre, un sourire énigmatique sur les lèvres.

  • Ça aura été un été spécial, pas vrai ?
  • C’est rien de le dire.

Il sort à son tour quelque chose de sa poche. Le chèque de caution. Le papier froissé glisse entre mes doigts. Rien de plus qu’un morceau de papier et pourtant, il marque la fin de tout ça. De cet été un peu fou. Le taxi que j’ai commandé m’envoie un SMS pour me prévenir de son arrivée.

On sort de l’appartement, Jona ferme la porte derrière nous, m’accompagne jusqu’en bas. Silencieux pour une fois.

La voiture est là, moteur allumé, prête à partir. Le chauffeur descend, me tend la main et vérifie mon identité et ma destination. Je couche ma valise dans le coffre, me tourne une dernière fois vers mon collègue. Je jurerais qu’il est ému ce con. Il m’offre un sourire chafouin un peu triste :

  • Si je te manque trop, tu as toujours mon numéro. Tu seras peut-être plus réceptif à mes avances à distance.
  • Tu me manqueras… Peut-être… Mais pour le reste, tu rêves.

Il éclate de rire, puis me tape l’épaule et me tend une main que je serre. Un geste simple. Ancré. Réel.

  • Prends soin de toi. J’espère qu’on te reverra l’année prochaine, gattino.

Je hoche la tête. Pas sûr de pouvoir promettre quoi que ce soit. Et puis je pénètre dans le taxi, dernière ligne droite avant de redevenir l’enfant terrible.

La voiture démarre et la silhouette de Jona s’estompe peu à peu. Je m’enfonce dans le siège, la tête lourde, la mâchoire encore crispée.

  • You’re going on holiday ?

Je mets une seconde de trop à répondre.

  • No. I’m going home.

Le mot sonne comme un mensonge. Il acquiesce, tente encore :

  • Why were you here ?
  • Work.

Le silence retombe, seulement troublé par le moteur et le clignotant. Ça suffit à lui couper l’envie de continuer. Il hausse le volume de la radio d’un cran et me laisse tranquille. Je cale ma tête contre la vitre et je regarde la ville défiler. Les rues que je connais trop bien, puis celles qui n’ont jamais compté. Tout s’éloigne doucement.

Je ferme les yeux un instant. Pas pour dormir. Juste pour faire taire le reste. La pression à venir. Je suis sûr que mes parents vont faire une fête pour l’anniversaire de Nate. L’appeler hier c’était une chose. Le voir, ce sera encore un autre niveau. Et j’espère que je saurai jouer la comédie.

Le taxi ralentit à l’approche de l’aéroport et s’engage dans la zone dépose-minute. Il se gare, sort pour ouvrir le coffre. Je récupère ma valise, la roue grince un peu quand je la tire hors du coffre.

  • Have a nice fly, dit-il, professionnel.
  • Thanks.

Je paie ma course, puis m’éloigne sans me retourner.

Le bâtiment m’avale d’un coup. Lumières blanches, annonces étouffées, valises qui roulent dans tous les sens. Les gens me bousculent, les rires et les voix me paraissent lointains. Je consulte l’écran des départs, trouve ma porte d’embarquement et traverse le hall. Le cliquetis des talons sur le carrelage, l’odeur du café et du désinfectant se mêlent dans un brouillard indistinct. Je fais tout en automatique.

Le contrôle des billets, la file d’embarquement, le passage au scanner. Tout se fait comme d’habitude. Je ne parle à personne, je ne lève pas les yeux. Même quand l’avion se profile à la porte, je reste dans ma bulle.

Je m’installe dans le siège côté hublot. La carlingue vibre sous mes doigts quand je pose ma main sur l’accoudoir. Les moteurs grondent. Je fixe l’aile, le tarmac qui disparaît doucement derrière les roues. Les annonces de sécurité se succèdent, mais je n’entends rien. Mes yeux traquent juste la ligne d’horizon, là où la ville se dilue en petites taches de lumière et de béton.

Les moteurs grondent, la cabine se tend. Je cale ma tête contre l’appui, les mains croisées sur la valise. Le paysage s’éloigne, gris et uniforme, et moi avec. Les vibrations de l’avion me bercent comme elles l’ont toujours fait. Aujourd’hui pourtant, elles me rappellent aussi que je suis en transit, que je ne peux plus fuir. Le monde glisse sous moi : nuages, ciel gris, rivières et routes minuscules, et moi avec. Le taxi, Jona, l’été, tout s’éloigne. Je ferme les yeux, laisse le silence interne prendre le dessus, et me concentre juste sur le vrombissement des moteurs.

Quand je rouvre les yeux, nous approchons de la France. L’avion descend, le ronron moteur change de tonalité, et la terre réapparaît, familière, immuable. Le vol s’achève comme il a commencé : sans surprises. La prochaine étape m’attend, silencieuse, stricte, inévitable. La plus facile aussi. Mon père.

Il est dans le hall des arrivées, debout, droit comme un piquet, les bras croisés sur sa poitrine. Il ne s’appuie sur rien. Il n’a pas l’air d’attendre, plutôt d’être en poste. Comme si récupérer son fils faisait partie d’une liste, une tâche à accomplir pour que sa journée soit telle qu’elle doit être.

Je m’approche avec ma valise. Il me voit venir, ajuste à peine sa posture. Pas de sourire. Juste ce léger hochement de tête que je connais bien.

  • Salut.
  • Salut.

Il pose une main sur mon épaule. Une pression brève, ferme. Puis une bise, rapide, presque administrative. Pas de commentaire. Pas de “ça va ?”. Pas de “t’as bonne mine” — tant mieux. Je n’aurais probablement pas su quoi répondre. Il récupère ma valise sans me demander si j’ai besoin d’aide, mais parce que pour lui c’est évident. C’est son rôle, et le mien de le laisser faire.

  • Le vol s’est bien passé ? demande-t-il enfin.
  • Ouais.

Il acquiesce. Ça lui suffit. J’adore mon père pour ça. Pas de blabla inutile. On marche côte à côte vers le parking. Le bruit des annonces, les roues des valises, les gens qui se retrouvent ou se quittent. Tout ce tumulte nous effleure sans nous toucher.

Il range ma valise dans le coffre pendant que je monte côté passager. Il me rejoint, règle les rétroviseurs, démarre.

  • Ta mère est contente que tu rentres, lâche-t-il.

Je ne peux retenir un sourire mi-blasé, mi-tendre.

  • Comme toujours.

Je fixe le pare-brise, les mains croisées sur mes genoux. Le ciel est gris, presque noir, la lumière froide et humide de début de soirée glisse sur les toits, à l’opposé de l’île que je viens de quitter. Les routes défilent. Je reconnais les panneaux, les sorties, les trottoirs. Tout semble identique, et pourtant différent. Le cadre familier m’étouffe autant qu’il me rassure.

Après quelques minutes, la gare qui borde notre maison apparaît. Derrière, la clôture en bois blanche et la petite habitation en briques rouges. Je reste silencieux, absorbé par la routine à venir. Prêt pour la deuxième étape : ma mère.

On rentre, essuyant nos pieds sur le paillasson. L’air a un parfum de beurre chaud et d’herbes, mêlé à celui des légumes fraîchement coupés. La porte de la cuisine est ouverte et ma mère me voit tout de suite. Ses yeux s’illuminent, son visage s’éclaire d’un sourire large et chaleureux.

  • Mon chéri !

Avant même que je ne puisse faire un pas de plus, elle court vers moi, m’enserre dans une étreinte longue et serrée. Je me laisse faire. Chaud, intense, presque étouffant, mais impossible de résister. Elle me dépose deux bises sur les joues, puis me serre encore plus fort.

  • Tu es tout pâle. J’ai lu qu’il faisait un temps radieux pourtant à cette époque en Grèce. Tu es encore resté sur ton écran tous les jours ? Tu as faim ? J’ai préparé une quiche et des crudités. Tout sera prêt d’ici quelques minutes.

Je sais qu’aucune de mes réponses ne sera assez rapide ou assez complète pour calmer son flot d’enthousiasme. Alors je me contente d’un simple :

  • Ça va.

Elle secoue la tête en riant, comme si je venais de dire quelque chose de ridicule.

Tout est exactement comme quand je suis parti : le bruit du parquet, l’odeur du repas en préparation, la chaleur humaine qui me submerge et me rappelle que je suis enfin à la maison. Je traîne ma valise jusqu’à ma chambre

Rien n’a bougé. Le lit, le bureau, les étagères. Tout est à sa place, figé dans une version plus jeune de moi. La dernière fois que je suis entré ici, ce n’était pas seul. Je chasse l’image avant qu’elle ne s’installe. Ce n’est pas le moment. Je pose la valise contre le mur sans l’ouvrir. Je gérerai plus tard.

De retour dans le salon, ma mère ne me laisse pas rester seul plus d’une seconde, coiffant mes cheveux, ajustant mon pull comme si j’étais encore un enfant de dix ans. Elle attrape un verre, me le remplit d’eau et me tend la main pour que je m’approche.

  • Allez ! Raconte-moi tout. Le voyage, le travail… Je n’ai plus aucune nouvelle depuis que Maud est à l'hôpital. Ce n’est pas sérieux, tu sais. Une mère a besoin d’avoir directement son fils au téléphone une fois de temps en temps…

Je laisse échapper un soupir. Je ne donne jamais de nouvelles. Je n’en ai jamais donné. Mais avec elle… Je lui racontais mes journées et elle transmettait. Le silence entre nous s’est propagé jusqu’à eux. Et ça ne va pas aller en s’arrangeant.

Je ne réponds rien tout de suite. Je bois l’eau qu’elle me tend, le goût neutre qui glisse dans ma gorge. Tout ce flot d’attention, cette chaleur, ce mélange de curiosité et d’inquiétude, me prend un peu au dépourvu.

Quand je me décide à lui faire un résumé, je choisis mes mots avec soin. Je parle du travail, de la ville, de la chaleur de l’air grec. Je raconte quelques anecdotes légères, des détails anodins. Je passe sous silence tout ce qui a été dur – la semaine qui n’a pas existé, le conflit avec Thierry. Je laisse juste filtrer assez pour qu’ils sentent que j’ai vécu quelque chose, mais sans leur livrer la part obscure. Mon père écoute, ponctue parfois d’un “Hum” ou d’un petit hochement de tête. Ma mère commente, interroge, rit à demi.

La sonnerie du four retentit. On s’installe autour de la table. L’odeur de la quiche chaude et des crudités emplit la pièce. Ma mère ne cesse de m’observer, un sourire suspendu à ses lèvres, tandis que mon père découpe tranquillement sa part sans un mot superflu. Je prends place, traîne ma fourchette dans l’assiette, savoure la première bouchée.

Je prends – pour la forme – des nouvelles d’ici, de Thomas, des autres membres de la famille. Je laisse ma mère faire la conversation, presque toute seule. Il y a du nouveau à son labo : une petite jeune qui vient tous les matins avec des cookies maison. Ma mère la trouve charmante mais ne manquera pas de lui reprocher les kilos qu’elle va prendre d’ici quelques semaines. Il y aura bel et bien un repas d’anniversaire pour Nate ce week-end. Il doit arriver demain soir. Elle passera récupérer une pièce de viande chez le boucher près du garage de mon père et ils rentreront ensemble. Bref, tout roule. Tout est normal.

Le repas se termine, la vaisselle rangée, et je me retrouve enfin seul dans ma chambre. Je pose ma tête sur l’oreiller, laisse mes yeux se fermer. Il me faut une nuit réparatrice. Je dois être prêt pour l’une des étapes les plus compliquées : Nate.

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