Chapitre 35 - Partie 1
Lorsque je me gare devant chez mes parents, ma détermination n’a pas flanché. Je vais tout réparer. Je prends une profonde inspiration avant d’entrer.
- Salut, maman, dis-je en la voyant installée dans le canapé. Désolé d’être parti comme ça. Et… d’avoir raté le déjeuner avec toi, aussi.
Elle lève les yeux de son livre et sourit, comme si tout allait bien.
- Ne t’en fais pas, mon chéri. Tu as bien fait d’y aller. Je suis contente que le malentendu soit levé et que vous soyez réconciliés.
J’ai l’impression que mes excuses sont trop faciles. Qu’elle me pardonne trop vite. Ou que je ne le mérite pas. Alors, sans prévenir, je m’approche d’elle, me penche sur le canapé et dépose un baiser furtif sur sa joue. Elle en reste bouche bée :
- Et bien… Que me vaut ce plaisir ? me demande-t-elle finalement, sa voix douce, pleine de curiosité.
Je me détourne, hausse les épaules, m'efforçant de donner le change.
- Rien de spécial. J’avais juste envie de faire ça. C’est tout.
Je m’éclaircis la gorge et continue, moins à l’aise :
- Je vais aller bosser sur mon ordi pendant un moment. Si possible, j’ai besoin d’être tranquille, je vais vraiment devoir me creuser la tête.
- Parfait, je n’ai pas encore terminé ma lecture. N’hésite pas à m’appeler si tu as besoin de quoi que ce soit.
Je lui adresse un léger sourire avant qu’elle ne replonge dans son livre. Je me dirige vers ma chambre : j’ai du pain sur la planche. Je n'ai pas contredit ma mère, mais Maud et moi sommes loin d'être réconciliés. Je dois changer ça.
Une fois devant mon ordinateur, je me laisse tomber sur ma chaise. J'allume l'ordi, le bruit du ventilateur me paraît plus calme, quasi apaisant. Mais ça ne dure pas.
Je fixe l’écran sans vraiment le voir. Le curseur clignote, régulier, idiot. Une invitation. Ou une provocation. Je pose mes mains sur le clavier, les retire aussitôt. Je ne sais même pas pourquoi j’ai allumé le pc. Je ne sais pas quoi lui dire.
Je ne peux pas me jeter tête baissée et l’appeler. Je sais même pas si elle a bloqué mon numéro. Je pourrais envoyer un mail, mais comment être sûr qu’elle le reçoit ou qu’elle le lit ? Une lettre me paraît dérisoire…
Putain, j’arrive pas à rester cohérent. Mon cerveau tourne à plein régime. J’ai tellement pris l’habitude de laisser mon esprit se perdre quand il s’agit d’elle que, là, j’arrive pas à me concentrer. Je tourne en rond.
Elle me laissera plus l’approcher. Comment je peux lui prouver que je la comprends ? Que je peux être là comme elle l’est pour moi ?
Allez Cédric !
On est pareil. Putain, ça me fait mal de le reconnaître mais elle a raison. Elle dit qu’on est connecté. Et c’est un peu vrai quelque part. Elle est connectée à moi. Elle sait toujours quand je vais mal. Elle essaie d’être là pour moi. Elle sait comment être là pour moi. Par contre, moi je ne sais pas. Je l’ai dit bordel : je la sens pas la connexion de mon côté. Pas comme elle.
Je me rappelle ses mots ce jour-là. On n’avait déjà plus besoin de parler pour jouer. J’anticipais ses déplacements, elle devançait mes prises de risques. Sans aucun mot. C’est pour ça que sa question m’a désarçonné :
- Au fait, tes parents demandent ce qui te ferait plaisir pour ton anniversaire ?
- Hum… Ne pas avoir à chercher de cadeau ?
Je pourrais jurer que j’ai carrément entendu ses yeux se lever au ciel.
- Évidemment… Ce n’est pas dans tes options, malheureusement.
- Alors quelque chose que je ne suis pas censé vouloir.
Comme elle.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
J’ai botté en touche :
- Ne pas avoir à chercher de cadeau.
Son avatar s’est figé et puis sa voix s’est adoucie.
- Est-ce que ça va ?
- Non, on me force à chercher un cadeau…
- Arrête de vouloir noyer le poisson, a-t-elle répliqué. Je te vois.
Ça m’a mis mal à l’aise, alors j’ai joué les imbéciles, une fois de plus et fait des grands signes à la caméra.
- Ouais, bah moi aussi je te vois.
- Je te parle pas de ça. Je te vois.
- Tu t’es crue dans avatar ? j’ai ricané.
Elle a ri, au ralenti, pour bien montrer qu’elle ne plaisantait pas.
- C’est juste que… je comprends ce qu’ils veulent dire.
- Pas étonnant. T’as le chic pour te faire des films.
Et puis elle a marmonné :
- Et toi pour esquiver…
J’ai continué à avancer sur la map, l’air de rien. On est retourné dans notre silence, ponctué par les annonces automatiques et nos attaques synchronisées.
Le souvenir se dissout, laissant derrière lui une évidence que je n’avais pas voulu voir. Bien sûr qu’on est lié. Elle est la première personne que je veux appeler quand je passe une bonne journée. Je devine son visage quand elle m’écrit. Je sais comment elle raisonne, comment la faire sourire, comment la faire vibrer…
Si elle me voyait sans que je dise rien… alors peut-être que je dois arrêter de chercher quoi dire, et commencer à chercher comment être.
Et soudain…
Clic
J’ai une idée ! Je sais comment l’atteindre. Et si je me plante pas, ça sera parfait. Ça sera parfait pour elle et moi. Ça sera parfait pour nous.
J’ouvre Spotify. J’affiche la playlist qu’elle a composé pour moi, essayant de trouver sa manière de penser afin d’agir en miroir. Et je me fige. Il y a des dizaines de nouveaux titres. Tous ajoutés après son retour en France.
Mon ventre se serre. Elle a toujours fait ça. M’envoyer les liens des chansons qui lui faisait penser à moi. Et malgré la façon dont je l’ai rejetée, elle a enrichi cette playlist. Rien qu’aux titres, je comprends. Tristesse. Manque. Peur. Je lance les morceaux, son visage en tête. La détresse qu’elle a dû ressentir me retourne les tripes.
Je n’ai pas le droit à l’erreur.
Je me redresse, ouvre un bloc-note et commence ma recherche. D’abord en français. Chanson d’amour. Trop mièvre. J’ajoute “triste”. Trop dramatique. Rien ne me parle. Je change encore, j’élargis : anglais, espagnol, italien. Même des langues que je ne connais pas. J’ouvre un traducteur pour comprendre les paroles.
Les heures passent et je suis toujours là, à chercher frénétiquement les mots justes, ceux qui diraient pile ce que j’ai en moi. J’écoute, je compare, je m’imagine à la place des auteurs. Certaines paroles me touchent, mais ce n’est jamais assez. Aucune chanson ne capte toute l’intensité de ce que j’ai ressenti. De ce que je ressens encore.
Et puis, je tombe sur You’re The One de Hoobastank. Je l’écoute une fois. Deux fois. Trois fois. Elle est parfaite. C’est tout ce que je ressens.
Puis, une idée me frappe. Pourquoi ne pas lui envoyer plusieurs chansons ? Une playlist qui trace le fil de notre histoire, de notre rencontre à aujourd’hui. Chaque chanson serait comme une étape, une image, un souvenir. Peut-être un moyen de racheter ma lâcheté.
Plus j’y pense, plus l’idée de chronologie musicale me plaît. Ça ne sera pas parfaitement dans l’ordre à cause du random imposé… Mais je pourrai toujours lui expliquer.
Alors je change d’angle d’attaque. Je me force à mettre des mots sur chaque instant passé avec elle, chaque moment où j’ai pensé à elle. Je tape “paroles” ou “lyrics” suivi d’une phrase que j’ai pensé ou d'une émotion qui m’a traversé. Parfois ça ne donne rien : les paroles sont bien mais la musique nulle. Et parfois, ça fait mouche. Je découvre au passage des mélodies que j’intègre à mes favoris. Peut-être que je les lui ferai écouter un jour.
La liste prend forme. La première chanson me paraît évidente : Enchanted d’Owl City. Je me rappelle dans les moindre détail la façon dont elle m’a regardé. La façon dont un lien s’est tissé naturellement entre nous.
J’intègre Just so you know de Jessie McCartney. Ce weekend à la mer. Ce temps suspendu où tout semblait plus simple. Le moment où j’ai arrêté de faire semblant. Où je voulais qu'elle comprenne sans que j'ai besoin de le formuler.
Après son appel où elle m’a fait avouer que j’avais des sentiments loin d’être innocents pour elle, je place Obvious des Hunter Brothers. Parce qu’en y repensant, je voulais qu’elle se rende compte que je la voulais.
Ensuite, j’ajoute Million Miles Away des Offspring. Elle colle à 100% à ce que je pensais juste avant de rentrer pour l’anniversaire de ma mère. Je n’ai pas arrêté de partir loin de chez moi, pour fuir notre point de rencontre et tout ce que je n’étais pas censé ressentir.
Je choisis Dors, bébé, dors de Goldman pour la première nuit que j’ai passé avec elle. Cette étrange sensation de proximité et de confusion. Comme j’aurais aimé que la nuit dure. Pour rester près d’elle. Pour prétendre qu’au matin elle n’allait pas partir.
Dans la réserve, ce premier baiser volé, ce désir qui ne pouvait plus être ignoré. I wanna touch U de Def Leppard, c’est la chanson parfaite pour ce moment.
Bien sûr, notre première douche ensemble : S.E.X de Nickelback. La tension sexuelle accumulée, “I'd love to try to set you free, All of you all over me, Love to hear the sound you make the second you're done” c’est le reflet exact de ce que je pensais.
Notre slow, celui où tout semblait enfin aligné : Secret Love Song de Little Mix. Un souhait autant qu’une plainte. J’aurais aimé pouvoir nous montrer au grand jour dès ce soir-là.
Et puis, ma fuite quand je l’ai vu embrasser Nate. Pour ça, je dois mettre deux chansons : If you won’t choose me de Pierce Murphy et Someone Else’s Arms de Chris Mae. Ça me bouffait de l’intérieur de savoir qu’elle resterait avec lui sans même nous donner une chance.
Les jours qui ont suivi, la confusion, l'éloignement, la douleur du rejet. It was just a dream de Phedora.
Quand elle est venue en Grèce, tous les moments passés peuvent être condensés en une seule et même chanson : The only one de Hot chelle Rae. Maud est mon élue.
Je me force aussi à affronter ce que j’ai ressenti quand elle est partie. Ou plutôt quand je l’ai renvoyée. Pour ça Why did I let you go des Marker me semble tout indiqué.
Il y a évidemment Quand tu danses de Goldman à rajouter. Il faut qu’elle sache que ça m’a fait mal de lui faire mal. De savoir qu’on ne serait plus rien.
Et quand j’ai appelé Nate pour son anniversaire. Quand j’ai appris ce qu’elle avait traversé. Que j’ai réalisé à quel point j’avais été con. I hate myself de The Midnight Beast. Parfait.
Je mets ensuite Dying without you de Spoken. Parce que si j’avais pu me noyer dans ces putains de bouteilles de Gin, je l’aurais fait.
Après cet après-midi : Wish you never met me de Papa Roach. Parce que je me demande jusqu’à quel point j’ai niqué notre relation.
Je conclus ma sélection par All my life de WILD. Parce que si elle ne doit en retenir qu’une c’est celle là. Je serai toujours là pour prendre soin d’elle. Je l’aimerais toujours, quoiqu’il advienne.
Lorsque j’ai terminé, je la relis plusieurs fois, remplaçant un morceau qui ne semble pas assez juste par un autre. Puis, une fois sûr de ma sélection, je crée la playlist sur une plateforme de streaming et génère un lien. Mon cœur bat à tout rompre.
Je reprends mon téléphone et je tape l’URL. C’est tout ce que contiendra mon texto. Je me l’envoie d’abord à moi pour vérifier. Je reçois le lien. Ça marche. Nickel.
J’hésite un instant avant de le lui envoyer. Et si elle refusait d’écouter ? Si elle n’ouvrait même pas le message ? Mais je chasse ces doutes. Ce n’est pas une question de résultat. C’est une question de sincérité.
Je prends une profonde inspiration et appuie sur « envoyer ». Puis, je ferme les yeux, priant pour qu’elle ne m’ait pas bloqué, espérant que cette fois, mes mots chantés atteindront son cœur là où mes paroles ont échoué.
Un léger bruit derrière moi me fait ouvrir les yeux. Ma mère passe dans l’encadrement de la porte.
- Je vais chercher ton père et la viande pour le dîner. J’ai eu Nate au téléphone, il ne devrait pas tarder. Ne te replonge pas dans tes jeux, je compte sur toi pour l’accueillir le temps qu’on rentre.
Je hoche la tête, trop tendu pour dire quoi que ce soit. Elle sourit, me laisse à mon monde, puis s’éloigne.
Quand je regarde à nouveau mon écran, une double coche bleue brille au bas du message.
Il a été reçu. Maud l’a lu.

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