Chapitre 35 - Partie 2
C’est comme si j’étais resté en apnée jusque là. L’air entre sans aucune douceur dans mes poumons. Mon sang bat partout. J’ai chaud. J’ai froid. Une envie de Gin en arrière plan…
Je range mon téléphone dans ma poche, serre les poings, me force à m’allonger sur mon lit pour décompresser. Je prends un livre, essaie de m’y plonger, sans succès. Je m’interdis de vérifier si Maud a répondu, parasité par des vibrations fantômes. Je lance ma sono, avant de me rappeler que je dois guetter l’arrivée de Nate. Alors je me redresse, juste au moment où la sonnette retentit.
J’inspire profondément, me gifle avant de sortir de ma chambre.
Allez ! On sourit. On fait comme d’hab’.
Je contourne l’escalier et Nate est déjà dans l’entrée.
- Salut, Ceddy ! J’ai vu que c’était ouvert, je me suis permis d’entrer. T’es tout seul ?
Ça revient sans prévenir.
Ils sont officiellement séparés depuis un peu plus d’un mois.
Je pensais que je pourrais encaisser. Faire comme si de rien n’était. Mais il m’a caché la vérité. Il m’a laissé de côté. Et ça me fume. Son visage me semble tout à coup monstrueux.
Je descends les escaliers, tranquille. En surface. En dedans, ça bout.
- Salut. Oui. Papa et maman sont chez le boucher, ils vont pas tarder à revenir.
- Ok. Ça va toi ?
- Ça peut aller. Et toi ?
Il me fait une bise et répond, un peu blasé :
- La route était un peu longue, comme d’hab, mais ça va.
- Hum… Dis-moi, t’as pas l’impression d’avoir oublié un truc ? Ou de me l’avoir faite à l’envers ?
J'ai été plus agressif que prévu. Tant pis. Ça devait sortir. Pendant une seconde, j’espère qu’il va deviner. Qu’il va m’expliquer. Qu’il ne m’a pas laissé dans l’ignorance volontairement. Mais rien. Il se contente de me regarder, un sourcil haussé, cherchant un sens à mes mots. Alors j’y vais franco :
- Quand je t’ai appelé pour ton anniv’… T’as parlé de Maud. T’as jamais dit que vous étiez séparés.
Je vois sa mâchoire se crisper.
L’enculé.
Cette omission, c’était délibéré. Ça me fout encore plus en rogne. Je cogne la rampe et lâche :
- T’avais pas le droit de me cacher ça, bordel ! Si j'avais su, j’aurais pu…
- T’aurais pu quoi ? Revenir comme une fleur pour me la faucher sous le nez ? Encore ?
L’accusation me retourne les tripes.
- C’était pas… Ça s’est pas passé comme ça…
- Si ! Ça s’est passé exactement comme ça ! Tu crois que j’ai rien vu pendant toutes ces années ? enchaîne-t-il en pointant un doigt dans ma direction. Au début, j'étais super content qu'elle s'intègre, qu'elle s'entende aussi bien avec mes frères. Et puis c'est devenu tout autre chose. T’étais là… Partout ! Tout le temps ! Même quand t’étais pas là, merde. Dès qu’elle regardait ailleurs, je me demandais si elle pensait pas à toi. Quand t’entrais dans la pièce, elle rayonnait.
Ses yeux brillent d’une rage sourde, d’une parano mal venue.
- Arrête tes conneries ! Elle était avec toi…
- Elle était avec moi, ouais…, m’arrête-t-il avant d’enfoncer son doigt dans mon épaule. Mais c’est toi qu’elle cherchait.
Nouveau coup.
- C’est toi qu’elle regardait.
Il appuie de plus en plus fort à chaque mot.
- C’est toi qu’elle voulait ! Toi ! Toujours toi !
J’écarte son bras et m’emporte malgré moi :
- Et tu crois que c’était facile, sérieux ? D’être partagé entre l’envie qu’elle me regarde et l’envie de disparaître pour vous laisser tranquilles ? T’as déjà essayé de ne pas tomber amoureux ?
- Amoureux ? Mais merde, moi, j’étais pas juste amoureux ! réplique-t-il. J’allais l’épouser. Et elle est quand même partie te retrouver jusqu’en Grèce ! Du jour au lendemain. Putain… C'est toi qui parle de la faire à l'envers ? Et ce que vous avez fait à l'anniversaire de maman, t'appelles ça comment ? Tu sais ce que ça fait, d’imaginer la femme que tu aimes dans les bras de ton frère ?
Il me repousse d’un coup. Assez fort pour me faire perdre l’équilibre. Ma main tremble. Pas de manque. Pas même d’adrénaline. De rage. De celle qui s'accumule quand t’as passé ta vie à faire profil bas. Et qui explose.
Je l’attrape par le col et je le plaque contre le mur.
- Je sais exactement ce que ça fait, pauvre con !
Il ose me sortir ça ? Ok, elle m’a rejoint. Et il a passé quoi, une semaine ? A cogiter, à se demander ce qu’on foutait, elle et moi ?
- MOI, JE L’AI VÉCU PENDANT TROIS PUTAIN D’ANNÉES !
Trois ans à refouler.
Trois ans à devoir approuver qu’ils allaient bien ensemble.
A la regarder sourire pour lui. La voir dans ses bras. L’appeler "chéri". L’embrasser. Et tout le reste. La chambre, le lit, ses mains, sa bouche, son corps. Je les imaginais. Parfois même je les entendais à travers les murs.
Ça m’a tué de l’intérieur, plus que n’importe quelle quantité de Gin. Et après son départ, c’était pire. Parce que ce n’était plus juste un fantasme cruel. J’y avais goûté.
J'ai envie de lui défoncer la gueule. Et je frappe. Mon poing passe à travers la cloison. Placo, plâtre, peinture, poussière. Ça vole. Ça fait mal. Tant mieux.
Le silence retombe, lourd, presque insupportable. On se toise. Je sens la différence de gabarit entre nous. Je suis plus fort, plus sec, plus rapide. Je pourrais l’éclater. Mais Nate… c'est un faux calme. Quand il vrille, c'est pas joli.
Je l'ai vu attraper un gars à la gorge dans la cour de récré. Parce qu'il avait insulté notre mère. Et serrer. Jusqu'à ce que le mec devienne bleu.
Si ça part en couille, frères ou pas, ça sera sale. Des deux côtés. Et y aura pas de retour en arrière. Alors que là, il reste encore quelque chose à sauver.
Je prends mon temps pour le relâcher. Pour m'assurer qu'il a compris la même chose que moi. Qu'on ira pas jusque là. Il déglutit, la mâchoire serrée et me toise, un peu plus calme.
Je recule de trois pas et je reprends à voix basse, comme une plainte qui me brûle la gorge :
- Tu aurais dû me dire qu’elle allait mal. Qu’elle était à l’hôpital. Avant que je t’appelle… Tu l’as dit à toute la famille. Sauf moi.
Je détourne le regard.
- Même s’il s’était jamais rien passé… Si j’avais pas…
Ma voix se brise et je laisse échapper un soupir.
- Ça ne change pas qu’elle comptait pour moi.
Aucun de nous ne parle pendant quelques secondes. Puis il se passe une main dans le cou et marmonne :
- Je voulais… Je sais pas. Quand elle est revenue, je pensais que ça repartirait comme avant. Avant qu'elle te rencontre. Avant qu’elle t’écrive tous les jours. Qu’elle t’appelle, plus qu’elle ne le faisait pour moi. Que vous passiez des nuits blanches juste tous les deux sur votre jeu ou qu’elle ne te dédicace une playlist. Avant qu’elle ne porte ce putain de t-shirt hipoccampe comme un doudou et que les parents l'appellent, elle, pour avoir de tes nouvelles… Avant que…
Il s’interrompt, soupire, sourit d’un air triste. Sa lèvre inférieure tremble quand il lâche :
- On était peut-être fiancés, mais la relation ? C’est avec toi qu’elle l’avait.
Cette phrase là achève de me calmer.
Merde…
Je prends brutalement conscience qu’il a raison. Qu’il a, lui aussi, vécu trois ans d’enfer. Trois ans à être une ombre dans sa propre vie. A voir sa relation mourir à petit feu. A subir la crainte de la perdre pour de bon. Trois ans de souffrance. Tout ça, par ma faute.
Son regard glisse sur l’escalier et il reprend :
- Quand elle est revenue, j'y ai cru. Je veux dire, elle souriait, elle continuait de chanter… Mais je me suis rendu compte que c’était que des chansons tristes. Et quand elle croyait que je regardais pas… son regard était… vide.
Il secoue la tête, confus, nerveux.
- J’ai dû gérer sa rupture avec toi, alors que sur le papier, elle n’avait jamais cessé d’être avec moi, conclut-il, abattu, brisé même.
Je parle sans réfléchir :
- Merde… Je… Je me rendais pas compte…
- Je t’ai pas dit qu’elle était à l'hôpital, me coupe-t-il, parce que je voulais qu’elle s’intéresse à nouveau à moi plutôt qu’à toi.
Il fixe le mur, le plafond. Je prétends que je ne vois pas ses yeux qui brillent.
- J’ai jamais pensé qu’elle s’intéresserait à moi, je souffle. Pour moi, vous deux, c’était l’évidence. T’es le fils parfait. Le mec bien. Celui qu’on cite en exemple à table. Quand on parle de moi, c’est pour ma dernière connerie en date…
- Et pourtant, elle te regardait…, lâche-t-il, toujours amer.
- Je sais. Et ouais, ça m’a fait du bien d’être préféré à toi, pour une fois. Mais c’était plus que ça. Je voulais plus que juste son attention. Je comprenais même pas quoi, au début… Et plus ça allait, plus j’en voulais. Et, oui, je voulais qu’elle aussi en veuille plus.
Il renifle, réprobateur, mais ne m’interrompt pas.
- Je sais que j’aurais dû arrêter. Je savais qu’il fallait que j’arrête. Je m’en voulais à mort, je culpabilisais tout le temps. Mais dès que je la voyais… Dès que je lui parlais, tout s’envolait. Et j’ai laissé les choses déraper. Parce qu’au fond, même si elle était avec toi… je… Je pouvais pas m’empêcher de la vouloir pour moi. Je savais pas quoi faire… C’était le bordel… Je suis… Je suis désolé.
- Moi aussi, souffle-t-il après une minute. Je savais que tu la voulais. Et c’est pour ça que je t’ai pas prévenu qu’elle allait mal. Au début, c’était pour m’assurer que tu sois plus dans le décor. Pour pas qu’elle change d’avis et qu’elle me laisse. Encore. Au final, même sans toi, ça n’a pas marché. Et puis quand t’as appelé, j’ai craqué. Tout ce que j’apprenais sur elle… Je pouvais plus tout supporter tout seul. C’était déjà fini, alors que tu reviennes ou pas, ça changeait rien. Mais ouais, je t’ai pas dit qu’on n’était plus ensemble… je crois que c’est parce que je voulais te punir. C’était con. J’étais juste… paumé.
On reste plantés dans l’entrée. Longtemps. Incapables de prononcer un mot de plus. Ni même de se regarder. Je lève les yeux vers le mur.
- Et merde, maman va me tuer…
Nate suit mon regard, laisse échapper un souffle - un demi rire un peu blasé - et esquisse un petit sourire sarcastique.
- Ajoute papa dans le lot. C’est lui qui va devoir gérer la réparation.
Il retire sa veste et la range, comme si rien ne s'était passé. Quand il se tourne vers moi, il lâche :
- Au fait, histoire que ça soit clair : c’est prévu que je lui rende visite ce weekend.
Maud…
Je le regarde, sans chercher à cacher que ça me serre un peu. Qu'il fasse toujours partie de sa vie. Quand moi j'en suis encore exclu.
- Maman m’a dit que vous êtes restés proches.
- Ouais… Je sais que c’est fini, dit-il en baissant les yeux. Mais... je sais pas. J’ai pas envie de tout arrêter pour autant.
- Je vois ce que tu veux dire.
Je prends une profonde inspiration.
- Quitte à être honnête : je lui ai écrit tout à l’heure. J’attends de savoir si elle accepte de me voir.
Le silence revient, chargé d’une tension différente. Un mélange d'incertitudes, de compréhension mutuelle et de compassion. Et puis Nate marmonne, dans ce ton exaspéré mais affectueux qu’il me réserve :
- Ok. Tu devrais mettre de la glace sur ta main. Au cas où…
Je hoche la tête, un peu agacé, mais quelque part soulagé.
C’est bizarre, cette conversation juste après notre altercation. Pour la première fois en trois ans, je ne suis plus un intrus dans leur relation. Et lui n’est plus un obstacle à la nôtre.

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